La prévention des addictions, des troubles du comportement alimentaire et de l'obésité : une seule et même stratégie est-elle adaptée ?

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Nous n'en finissons pas d'apprendre comment manger pour être en bonne santé et éviter de grossir et pourtant l'obésité progresse et les difficultés à réguler son alimentation sans en devenir esclave se développent régulièrement. On peut se demander alors pourquoi une fonction aussi vitale que celle de se nourrir est détournée de ses fonctions, dans quels buts et dans quelles circonstances. Existe-t-il des facteurs prédictifs de ces troubles qui permettraient d'éviter de telles dérives ? Il suffirait alors de proposer des mesures pour aider ces personnes en risque de dépendance alimentaire en leur évitant la souffrance et les difficultés liées à ces conduites incontrôlables et difficiles à vivre.

Cette dépendance, selon CORCOS et al. (2000. p.492) « serait vue comme un processus de régulation de l'équilibre du sujet et un moyen d'échapper à un inconfort interne ».

Prévenir les addictions alimentaires, c'est donc aider ce sujet à restituer la place de l'alimentation et ses fonctions hors du champ de la pathologie et de la médicalisation en lui proposant de retrouver un équilibre possible avec son environnement, son histoire et ses besoins.

C'est à la fois reconnaître les facteurs de risque en proposant un accompagnement ou une adaptation, quand cela est possible, et développer des moyens de régulation internes devenus inopérants.

Ces facteurs interagissent entre eux et c'est ce qui rend la tâche difficile. Certains sont biologiques (génétique, rapports avec le circuit de récompense), d'autres sont liés à l'environnement, aux mutations dans nos façons de vivre et de nous alimenter. D'autres appartiennent à une façon spécifique de se développer et de lutter contre les difficultés rencontrées.

Ces vulnérabilités ne sont pas déterminantes et ne peuvent pas prévoir la façon dont chacun se défend et les moyens employés pour y parvenir. Il semble donc difficile d'établir un mode de prévention univoque qui ne serait pas ciblé et en accord avec les possibilités et la diversité possible de chacun.

Cliniquement, les stratégies à proposer sont différentes suivant les étapes de développement. Elles peuvent encadrer des périodes sensibles comme la gestation (et les problèmes liés aux mères restreintes), l'enfance (et la mise en place du lien), l'adolescence (et les difficultés liées à la puberté) et les crises de l'âge adulte (événements de vie, traumatismes, périodes de transition).

Elles auront pour but de restituer à chacun la possibilité de trouver des réponses internes, spécifiques et de rétablir une homéostasie physique et psychique satisfaisantes.

A un niveau plus global les facteurs régulièrement pris en compte sont statistiques et normatifs. Ils ont pour but de définir des critères de bonne santé applicables à tous.

Ils définissent une bonne façon de s'alimenter et une séparation des aliments en bons et mauvais pour la santé. Les aliments sont alors classés en produits addictogènes (produits gras et sucrés) qu'il suffirait d'éliminer pour venir à bout de l'obésité mais également pour avoir un comportement alimentaire satisfaisant. Or, c'est cette séparation qui pose des problèmes au mangeur en l'éloignant de ses capacités de régulation interne. Il mentalise une conduite à appliquer sans se fier à ses sensations et à une responsabilisation de ses conduites.

Les normes concernent la bonne façon de manger et le poids de chacun qui devrait en découler. Elles influencent à la fois les mesures prises pour lutter contre l'obésité et les comportements alimentaires attendus.

Les mesures de prévention proposées dans ce cadre favorisent un contrôle externe parfois difficile à maintenir. Des désinhibitions sont alors possibles entrainant parfois le sujet dans des difficultés comportementales qui se développent et s'auto-renforcent.

Nous constatons combien les mesures proposées devraient obéir à une même logique pour ne pas installer ou développer des pathologies qui isolent le sujet de ses possibilités de régulation interne.

Et pourtant, il existe des obésités sans troubles du comportement alimentaire et les personnes obèses ne sont pas toutes en proie aux addictions alimentaires.

Il existe également un lien entre la valorisation de la minceur, la diabolisation de certains aliments et le contrôle alimentaire généralisé dans l'apparition et le développement de ces troubles.

Une même stratégie est donc souhaitable pour relier la prévention de l'obésité, des troubles des comportements alimentaires et des addictions.

Les approches préventives peuvent tendre vers des objectifs très différents suivant les logiques proposées et la perspective choisie.

Il peut s'agir de stratégies visant à supprimer un trouble pris comme une pathologie dans l'ensemble d'une population, avec les logiques de prohibition et de réglementation ou de prendre en compte la personne atteinte du trouble en tentant de rétablir des fonctions défaillantes et en proposant des stratégies spécifiques et adaptées.

Un équilibre est souhaitable entre ces propositions afin d'harmoniser leurs effets sans aggraver une situation potentielle ou déjà installée. Mais il reste peut-être à l'élaborer...

Références :

  • CORCOS M., BOUCHEREAU D., JEAMMET P. (2000). « Anorexie mentale et boulimie de l'adolescente », La revue du praticien, 50,pp. 489-494
  • CORCOS M., (2005) Le corps insoumis Psychopathologie des troubles des conduites alimentaires, Dunod, Paris, 292 pp . 65-101
  • CORCOS M., (2003) Les conduites de dépendance Dimensions psychopathologiques communes, Masson Paris, 419 pp, 75-104
  • VALLEUR M., MATYSIAK J C., (2002, 2006) Les addictions Panorama clinique, modèles explicatifs ; débat social et prise en charge, Armand Colin Paris, 374pp, 357-374

(Mme Sylvie BENKEMOUN, psychologue, Paris - 5èmes Rencontres du GROS)

Source : « Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids (GROS) »

SOURCE : « Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids

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