La néophobie alimentaire, un interdit naturel à combattre

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L'homme se révèle conservateur dans le domaine alimentaire : il tend à rejeter les produits qui lui sont inconnus. Cependant, afin de satisfaire sa condition d'omnivore, il va devoir apprendre à accepter la nouveauté. L'objectif ici est d'exposer les mécanismes psychologiques qui permettent l'acceptation de la nouveauté dans le domaine alimentaire afin de développer les notions de néophobie et de familiarisation qui sont fondamentales pour la compréhension des processus de formation des préférences alimentaires.

La néophobie alimentaire

« La néophobie alimentaire, un interdit naturel à combattre » - Crédit photo : www.monclientetmoi.com La néophobie alimentaire qualifie la peur de consommer des aliments inconnus qui caractérise les espèces omnivores. Chez l’homme, elle s’avère ainsi universelle (perspective sociologique), mais correspond également à une période normale du développement de l’enfant (perspective de la psychologie du développement), ainsi qu’à une caractéristique plus ou moins marquée selon les individus (perspective différentielle).

En sociologie, Rozin (1976) a développé la notion selon laquelle la néophobie alimentaire de l’homme était liée à sa condition d’omnivore. L’être humain est d’une part poussé à rechercher la nouveauté afin de subvenir à ses besoins purement physiologiques : il doit consommer un large répertoire de produits alimentaires. Cette recherche de nouveauté (« néophilie »), nécessaire sur le plan de la survie, s’accompagne paradoxalement d’une angoisse d’incorporation (« néophobie ») : angoisse rationnelle liée à l’éventualité d’une intoxication ; angoisse également de nature magique qui résulte de la croyance que les propriétés symboliques des aliments modifient notre identité. Rozin et ses collaborateurs (Nemeroff & Rozin, 1989) ont démontré l’existence d’une telle angoisse magique à l’aide d’études originales menées auprès d’adultes américains. Pour sa part, le sociologue français

Fischler (1990) développe ridée selon laquelle la néophobie du consommateur moderne est renforcée par les modes de production de l’alimentation récents qui, en proposant des denrées quasi-manufacturées, tendent à renforcer le caractère non-identifiable de nos aliments.

Pour les psychologues du développement, la néophobie correspond à une période normale de l’enfance. Hanse (1994) a interrogé près de 600 mères françaises à propos des goûts de leurs enfants âgés de 2 à 10 ans et des modifications d’attitude survenues avec l’âge. Soixante-dix-sept % de ces mères déclarent que leur enfant, placé devant un aliment qu’ils ne connaissent pas, présente des comportements de méfiance, voire des réactions de dégoût. Ces mères insistent sur le caractère rigide de telles manifestations : peu d’enfants acceptent de modifier leur jugement initial selon lequel l’aliment proposé n’est pas « pour eux ». On observe par ailleurs que la néophobie évolue avec l’âge des sujets : pratiquement inexistante avant 2 ans, elle se manifeste de façon particulièrement rigide entre 4 et 7 ans, et diminue progressivement jusqu’à 10-11 ans. Les résultats de cette enquête sont confirmés par deux études nord-américaines basées sur l’observation directe des comportements d’enfants face à des produits nouveaux (Pliner, 1991 ; Pelchat & Pliner, 1995, Rubio et al., 2008).

Quatre grandes hypothèses ont été proposées pour rendre compte de l’importance de la néophobie entre 2 et 7 ans. Selon ces hypothèses, la néophobie correspondrait soit :

  1. A une des manifestations du processus d’individuation propre aux enfants de 2-3 ans.
  2. A la manifestation d’un besoin de sécurité à l’âge de l’entrée à l’école.
  3. Au résultat de l’autonomie croissante de l’enfant conduit à faire ses propres choix.
  4. Enfin à l’expression d’une rigidité perceptive qui renforce les indices de nouveauté pour l’enfant âgé de 2 à 7 ans.

Ces différentes hypothèses, par ailleurs non antinomiques, n’ont pas été vérifiées par des études scientifiques suffisamment nombreuses pour attester de leur validité.

Si la néophobie est un comportement statistiquement normal chez l’enfant qui évolue avec l’âge, elle est considérée en psychologie différentielle comme un trait de personnalité stable. Les résultats de Pliner (1998) indiquent que les enfants les plus néophobes sont aussi les plus émotifs et les plus timides. Ces corrélations restent cependant modérées. Des résultats similaires sont trouvés sur une population d’enfants français (Rubio et al., 2006).

Finalement, la néophobie alimentaire apparaît comme une crainte plus ou moins marquée selon les individus, à la fois universelle et normale, tout spécialement lors de l’enfance. Cette conception de la néophobie comme normale doit permettre aux parents de banaliser les comportements éventuellement très sélectifs de leurs enfants. Le petit de l’homme doit cependant, en bon omnivore, élargir son répertoire alimentaire. L’objet du thème suivant est de comprendre comment l’enfant, malgré son caractère conservateur, peut apprendre à accepter la nouveauté.

Le processus de familiarisation

En 1968, un psychologue, Zajonc dont les études se situent hors du domaine alimentaire, a démontré que l’exposition répétée permet une plus grande acceptation de l’objet au départ inconnu (« effets positifs de l’exposition sur l’appréciation »). Les applications d’une telle augmentation du plaisir en cours de familiarisation se retrouvent dans la vie courante, et particulièrement dans le domaine alimentaire. Un certain nombre d’études, réalisées auprès d’enfants, mais plus souvent auprès d’adultes, ont en effet montré que le plaisir pour un aliment augmente avec le nombre de consommations (pour une revue de la question, voir Rigal, 2005). Différents types d’apprentissages ont été proposés pour expliquer l’augmentation du plaisir avec le nombre de consommations. Zajonc (1968) a suggéré que le simple fait de percevoir l’objet est une condition suffisante à la mise en place d’effets positifs d’exposition sur la préférence (« mere exposure hypothesis »). Il s’agit selon lui d’apprentissages passifs qui consistent en une prise de connaissance des qualités sensorielles de l’aliment. L’hypothèse est difficilement réfutable et n’explique en rien le processus sous-jacent.

Selon Rigal (1998), l’augmentation de l’appréciation en cours de familiarisation est le fruit d’apprentissages socio-cognitifs dynamiques qui consistent en une construction positive de la représentation de l’aliment. Deux études réalisées auprès d’enfants d’âge scolaire ont montré que, à travers les interactions sociales et un appariement répété avec les références stockées en mémoire, l’aliment acquiert une signification qui autorise son intégration dans le système du connu, et partant, son acceptation. Enfin, des hypothèses associationnistes ont été formulées. Rozin (1976) suggère que la consommation répétée permet de prendre connaissance du caractère inoffensif de l’aliment (« leamed safety hypothesis »), alors que selon Birch (1986), elle permet de prendre connaissance de son caractère rassasiant (« learned satiety hypothesis »). Dans la perspective de ces deux hypothèses, l’appréciation croissante résulte d’apprentissages associatifs qui consistent en une prise de connaissance des conséquences liées à l’ingestion de l’aliment. Un certain nombre de stratégies éducatives renforce les effets positifs de la consommation répétée sur la préférence (voir Rigal, 2000).

Influence des pratiques éducatives sur la sélectivité alimentaire de l’enfant de deux ans

Une étude est en cours au centre INRA de Dijon afin de comprendre pourquoi certains enfants se montrent plus difficiles que d’autres [Rigal et al., en préparation]. Nous avons interrogé plus de 400 mères d’enfants ayant entre 20 et 36 moins. Les questions portaient sur leurs styles éducatifs en matière d’alimentation (autoritaire, démocratique ou permissif), leurs stratégies pour amener l’enfant à goûter les aliments rejetés (coercition, chantage, cuisiner selon le goût de l’enfant, donner des explications) et les critères de choix des aliments achetés pour leur enfant (santé, goût de l’enfant, prévention du surpoids, prix, praticité, naturalité). L’ensemble de ces comportements expliquent à hauteur de 20 % environ le caractère plus ou moins sélectif de l’enfant. Les attitudes qui ont le plus d’impact négatif sont : adopter un style éducatif permissif (peu de règles imposées, beaucoup d’ajustement aux volontés de l’enfant), acheter fréquemment des aliments que l’enfant apprécie (notamment pour éviter les conflits à table), cuisiner les aliments rejetés en fonction de ses préférences (ajouter une sauce appréciée, le mélanger avec des produits acceptés), et faire preuve de coercition quand l’enfant ne veut pas goûter ce qui lui est proposé (s’énerver, gronder, punir).

Finalement, un trop grand laxisme (peu de règles, prise en compte importante des goûts de l’enfant) accompagné d’une trop forte répression (énervement et punition) expliquent en partie le caractère sélectif de l’enfant. Le laxisme parce qu’il freine les apprentissages alimentaires de l’enfant qui ne consomme que ce qu’il aime. La répression parce qu’elle induit un climat négatif à table, alors que des études ont montré que le goût de l’aliment se construit en association avec la qualité émotionnelle du contexte de consommation : l’aliment sera d’autant plus apprécié qu’il est consommé dans un contexte chaleureux.

En conclusion, manger, contrairement aux croyances communes, n’est pas un acte simple. L’enfant doit apprendre à dépasser ses peurs pour en venir à apprécier des aliments qu’il rejetait au départ. Les meilleurs apprentissages sont implicites, sans discours : l’enfant est mis en situation d’apprenti, et non pas d’élève. Il évolue dans un contexte où, mû par la force de l’habitude et son besoin de s’insérer dans son contexte familial et culturel, il s’approprie les normes proposées. A nous adultes de lui proposer une alimentation variée, où aucun aliment n’est proscrit et où le plaisir de goûter devient la coutume.

Références :

  • Birch, L. L. (1986). Les effets de l’apprentissage sur les comportements alimentaires des enfants. Lieux de l’Enfance, 6/7, 117-137.
  • Fischler, C. (1990). L’Homnivore. Paris: Odile Jacob.
  • Hanse, L. (1994). La néophobie alimentaire chez l’enfant Thèse de Doctorat, Université Paris-X Nanterre.
  • Nemeroff, C. & Rozin, P. (1989). "You are what you eat": applying the demand-free "impressions" technique to an unacknowledged belief. Ethos, 17/1, 50-69.
  • Pelchat, M. & Pliner, P. (1995). "Try it, you’ll like it." Effects of information on willingness to try novel foods. Appetite, 24, 153-166.
  • Pliner, P. (1991). Development of measures of food neophobia in children. Appetite, 23, 147-163.
  • Pliner, P. (1998). Correlates of humans food neophobia. Appetite, 30, 93.
  • Rigal, N. (2005). L’exposition répétée permet-elle de dépasser la néophobie alimentaire ? European Review of Applied Psychology, 55(1), 43-50.
  • Rigal, N., Monnery, S., Chabanet, C, & Issanchou, S. (en préparation). Difficult-to-feed children : impact of parental feeding style, strategies and attitudes.
  • Rigal, N. (1998). La régulation des perceptions lors de la familiarisation permet-elle de dépasser le rejet néo-alimentaire enfantin ? XVIe Colloque du Groupe francophone d’études du développement psychologique de l’enfant jeune (GROFRED), Université de Genève : 5-6 Juin 1998.
  • Rubio, B., Rigal, N., Boireau-Ducept, N., Meyer, T., & Mallet, P. (2008). Measuring willingness to try new foods : a self-report questionnaire for French-speaking children. Appetite, 50, 408-414.
  • Rubio, B., Vallet, N., & Rigal, N. (2006). Food behaviours in children aged 5-8 years-old : factors determining neophobia and preferences. Appetite, 45, 275.
  • Rigal, N. (2000). La naissance du goût -Comment donner aux enfants le plaisir de manger. Paris: Noêsis.
  • Rozin, P. (1976). The selection of foods by rats, humans, and other animals. In J. S. Rosenblatt, R. A. Hinde, E. Shaw & C. Beer (Eds.), Advances in the study of behavior (21-76). New-York: Academic Press.
  • Zajonc, R. B. (1968). Attitudinal effects of mere exposure. Journal of Personality and Social Psychology, 9/2, part 2, 1 -27.

(Par Natalie RIGAL, Psychologue, Maître de conférences en psychologie à l’Université de Paris X, Nanterre - XXIème Entretiens de Nutrition de l’Institut Pasteur de Lille - 05 juin 2009)

SOURCE : Institut Pasteur de Lille

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