La fragmentation alimentaire : quels effets sur la santé ?

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Fragmenter (ou fractionner) ses repas signifie les répartir tout au long de la période habituelle de consommation et non pas en 2 ou 3 prises. Ceci prête hélas à confusion avec le grignotage. Les deux ont pourtant des conséquences opposées sur bien des plans, et notamment sur le poids, ou pour être plus précis, sur la masse grasse, et par conséquent sur la santé.

« La fragmentation alimentaire : quels effets sur la santé ? » - Crédit photo : © Lorelyn Medina - Fotolia.com C’est pour cette raison que la possibilité de distinguer un repas de ce qui ne l’est pas (une prise non motivée par un besoin physiologique) est crucial. Jusqu’ici seuls des paramètres descriptifs (type d’aliments consommés, horaires, lieux...) les différenciaient, mais la biologie est déjà, et pourrait devenir demain plus encore, une aide précieuse, notamment grâce à la possibilité d’appareillages non invasifs.

Bénéfices potentiels du fractionnement comme prévention de la masse grasse : est-ce une découverte récente ?

Le bénéfice potentiel du fractionnement a été mis en évidence il y a plus de 40 ans aussi bien chez l’animal que chez l’Homme (plus exactement chez l’enfant et l’adolescent). En effet, en 1969, suite à une série d’expériences, Janet Wardlaw [1] pouvait écrire « Une augmentation de graisse dans la carcasse des animaux est associée de manière systématique avec la réduction de la fréquence des repas ». Il était par exemple démontré que mis à 3 repas par jour, le rat accumulait plus de masse grasse et fabriquait moins de masse maigre qu’à 4 ou 6 repas [2]. De plus, le fait d’avoir connu une période pendant laquelle la fréquence des repas était réduite à un seul par jour, était suivi, lorsque l’animal était remis en régime libre, d’une forte prise de masse grasse [3]. La conclusion de ces travaux était qu’à prise énergétique égale, les animaux dont la fréquence des repas était réduite, prenaient de la masse grasse.

Chez l’Homme, de remarquables études ont été conduites dans l’ex-Tchécoslovaquie par l’équipe de Fabry qui pouvait conclure en 1974 « Nous avons fait de nombreuses études, sur près de 900 sujets d’âges différents, qui ont toutes révélées qu’un rythme de 3 repas ou moins, comparé à 5 ou plus, conduit à une tendance au surpoids... ». Ces études [4] consistaient à placer les élèves de 3 collèges sous 3 fréquences de repas différentes (3, 5 et 7 par jour) pendant plusieurs mois, et d’évaluer les conséquences sur l’adiposité mesurée par plis cutanés. Que ce soit chez les garçons, ou plus encore chez les filles, les résultats montraient clairement un gain de masse grasse bien plus élevé sous 3 que 5 ou 7 repas quotidiens. Malgré ces résultats spectaculaires, le domaine est resté par la suite peu exploré.

Peut-on distinguer fractionnement et grignotage ? Vers une définition du repas

La question est d’importance car le grignotage est fortement suspecté de contribuer au surpoids et à l’obésité. Cette question peut être elle-même subdivisée en 3 autres questions que l’on pourrait exprimer de la manière suivante :

  • Est-ce que le rythme à 3 repas est spontané ou le résultat d’une contrainte sociale ?
  • Comment est habituellement défini un grignotage ? Ambiguïté du terme snack
  • Peut-on définir un repas à l’aide de critères biologiques ?

L’observation de la mise en route du rythme alimentaire du nourrisson, laissé le plus libre possible de l’heure de ses repas, témoigne du fait qu’une fréquence de 4 repas quotidiens se stabilise généralement au bout d’un à deux mois. La plupart des enfants consomment encore 4 à 5 repas par jour. Vers 10-12 ans, 90 % ont un rythme à 4 repas. Durant l’adolescence, le pourcentage des goûteurs diminue et la plupart des adultes (plus de 70%) se stabilisent sur un rythme à 3 repas par jour, parfois 2 quand le petit déjeuner n’est pas réincorporé. Cette disparition du goûter, qui réduit encore la fréquence des repas, est le plus souvent lié aux contraintes extérieures et non pas à une disparition subite de l’envie de le prendre.

Il peut sembler à certains que le terme snack permet de distinguer grignotage et repas inséré entre les grands repas traditionnels. Or, est appelé snack toute prise entre les principaux repas traditionnels (petit déjeuner, déjeuner et dîner) et sont définies comme snacks les prises composées d’une série d’aliments qui, de manière métonymique, se voient aussi attribuer le nom générique de snack.

Ainsi, dans cette taxinomie les fractionneurs sont-ils confondus avec les grignoteurs. De ce fait, l’augmentation progressive des consommations hors repas traditionnels peut être due soit à une augmentation de la fréquence des repas, soit, et plus vraisemblablement, à une augmentation du grignotage.

Cependant, il est facile à comprendre qu’une clarification de la distinction entre ces deux entités est nécessaire, l’une ayant des effets bénéfiques, l’autre négatifs sur l’adiposité.

La possibilité de distinguer repas et grignotage par un tableau biologique a été proposée par notre équipe grâce à une procédure alliant comportement spontané et prélèvements sanguins continus [5]. Le goûter servait de repas différentiel entre sujets à 3 et à 4 repas par jour. Le fait de mettre à disposition des non goûteurs une variété d’aliments snacks déclenchait bien une prise alimentaire qui n’était pas, contrairement au goûter, précédée d’un profil glycémique et insulinémique caractéristiques du repas. Récemment, nous avons pu montrer que la ghréline, hormone à laquelle un rôle est attribué dans le déclenchement du repas, augmentait bien avant le goûter. On notera aussi que le dîner est réduit quand un 4eme repas s’intercale entre déjeuner et dîner.

Réduction de la fréquence des repas : rôle dans le surpoids et l’obésité ?

L’implication possible dans l’accroissement de la masse grasse, d’une réduction de la fréquence des repas, ne serait-ce que de 4 à 3, durant l’adolescence, reste à prouver. Cependant, dans une étude expérimentale [6], nous avons pu montrer qu’après 1 mois de suppression d’un goûter chez des goûteurs "obligatoires" entre 20 et 25 ans (goûter pris chaque jour depuis l’enfance), une prise spécifique de masse grasse était observée. Elle était non seulement proportionnelle à l’importance énergétique que représentait initialement le goûter mais aussi liée à une augmentation brutale de la sélection spontanée d’aliments gras, accompagnée d’une augmentation du dîner. Les mécanismes en cause sont encore mal connus mais il semble certain que la réduction de l’insuline totale sécrétée [7] est un facteur essentiel de cette diminution de l’efficacité métabolique des aliments, qui conduit ainsi à un moindre stockage.

En conclusion

II apparaît souhaitable que les facteurs chronobiologiques soient mieux pris en compte dans l’avenir. Les éléments s’accumulent en faveur du rôle bénéfique sur l’adiposité d’une fréquence de repas élevée. Ceci nécessite de s’assurer de la nature « repas » de la prise (score de faim élevé, chute préprandiale de la glycémie). Cette fréquence doit surtout réduire la part énergétique apportée en fin de période active. La fragmentation n’est toutefois pas encore considérée à ce jour par les experts internationaux comme ayant apporté suffisamment la preuve de son efficacité dans la lutte contre l’obésité, et ceci doit conduire à poursuivre la recherche dans ce qui pourrait se révéler une stratégie diététique majeure à l’avenir.

Sources et Références :

  1. Wardlaw JM, Hennyey DJ, Clarke RH. The effect of decreased feeding frequency on body composition in mature and immature maie and female rats. Can J Physiol Pharmacol 1969;47(1):47-52.
  2. Vermorel M, Keller J. Utilisation énergétique par le rat en croissance des principales céréales composant des régimes isoazotés et équilibrés en acides aminés. Ann Zootech 1967;16:223-24.
  3. Muiruri KL, Leveille GA. Metabolic adaptations in meal-fed rats: effects of increased meal frequency or ad libitum feeding in rats previously adapted to a single daily meal. J Nutr 1970;100(4):450-60.
  4. Fabry P, Hejda S, Cerny K, Osancova K, Pechar J. Effect of meal frequency in schoolchiidren. Changes in weight-height proportion and skinfold thickness. Am J Clin Nutr 1966;18(5):358-61.
  5. Chapelot D, Marmonier C, Aubert R, Gausseres N, Louis-Sylvestre J. A rôle for glucose and insulin preprandial profiles to differentiate meals and snacks. P/?ys/o/Be/7a/2004;80(5):721-31.
  6. Chapelot D, Marmonier C, Aubert R, Allègre C, Gausseres N, Fantino M, et al. Conséquence of omitting or adding a meal in man on body composition, food intake, and metabolism. Obesity (Silver Spring) 2006;14(2):215-27.
  7. Jenkins DJ. Carbohydrate tolérance and food frequency. Br J Nutr 1997;77 Suppl 1:S71-81.

(Dr Didier CHAPELOT, Médecin et Maître de Conférences Université Paris 13, Physiologie du Comportement Alimentaire, EA2363)

SOURCE : Conférence Dietecom

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