La formation des diététiciens nutritionnistes sous l'influence de l'industrie agroalimentaire

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C'est le thème de l'excellent mémoire de master de recherche en Sciences de l'éducation intitulé « Influence de l'industrie agroalimentaire dans le domaine de la nutrition et la place de l'esprit critique dans la formation des diététiciens » soutenu par Paul Scheffer en juin dernier avec la mention très bien. Ce travail d'enquête long et minutieux, comprenant même une « immersion » de 18 mois en tant qu'élève de BTS diététique, amène à la conclusion que la nutrition est massivement influencée par l'industrie agroalimentaire d'une manière qui est nocive à la mission de santé publique que les diététiciens sont censés représenter.

« La formation des diététiciens nutritionnistes sous l'influence de l'industrie agroalimentaire » - Crédit photo : © Pumba - Fotolia.com Au cours de ce mémoire, nous avons tout d'abord montré en quoi les logiques de l'industrie agroalimentaire et de la diététique étaient incompatibles, et même diamétralement opposées. D'un côté, l'industrie agroalimentaire recherche le profit maximal parfois à n'importe quel prix humain, comme le dit Jean Ziegler, rapporteur spécial pour le droit à l'alimentation du Conseil des Droits de l'Homme de l'Organisation des Nations Unies de 2000 à mars 2008, et de l'autre la diététique se pose en tant que défenseur de la santé publique. Ceci permet de comprendre que ces différents acteurs n'opèrent pas avec les mêmes considérations à l'esprit, et il s'agit aussi de s'en souvenir lorsque l'on voit des firmes comme Nestlé investirent le champ de la diététique avec des fondations ayant une apparence plus ou moins philanthropique.

Comme le dit Marion Nestle (universitaire américaine qui a écrit Food Politics, un ouvrage de référence, salué par les plus grands journaux médicaux internationaux, qui traite de l'influence de l'industrie agroalimentaire dans le domaine de la nutrition), les firmes sont prêtes à parler de diététique uniquement si cela leur permet de vendre davantage de produits, ou si c'est bon pour leur image. C'était bien le cas ici en faisant apparaître Nestlé comme se souciant du bien-être des Français, tout en déculpabilisant la marque de ses responsabilités en matière de désordres alimentaires au sein de la population en défendant une approche qui repose uniquement sur la responsabilité personnelle.

Nous avons montré ensuite que l'industrie agroalimentaire avait de nombreux moyens à son actif pour influencer le monde de la diététique dans son sens. Que cela soit en termes de lobbying auprès des élus, ou de liens tissés avec les professionnels de santé, tout est bon pour l'industrie agroalimentaire pour défendre ses produits et leur donner une meilleur image auprès du public via des représentants patentés du monde médical, par le biais notamment de conseils scientifiques, ou d'interventions dans des colloques et des manifestations publiques comme les Entretiens de Bichat, ou le salon Diétécom.

L'industrie agroalimentaire est aussi très active en matière de recherche et joue un rôle considérable dans les journaux de publication des études scientifiques en tant qu'apport financier par le truchement de la publicité. C'est le cas également pour tout ce qui touche au matériel pédagogique qui va être utilisé dans les classes pour essayer d'amadouer les enfants dès leur plus jeune âge. Les événements sportifs constituent également une opportunité pour l'industrie agroalimentaire, où des échantillons pourront être distribués aux enfants pour qu'ils s'habituent aux produits de l'industrie agroalimentaire.

L'industrie va également se défendre lorsqu'elle se trouve critiquée, par l'usage de firmes de relations publiques pour protéger son image auprès du public, et même de firmes de sécurité qui vont jusqu'à infiltrer des groupes de citoyens pour déjouer leurs actions. Lorsque cela ne suffit pas, l'industrie agroalimentaire va procéder à des procès dispendieux qui vont chercher à discréditer les sources des critiques, et qui vont avoir pour but pour le moins de décourager d'autres critiques éventuelles par le coût des procédures.

L'industrie grâce à ses liens appuyés avec le monde médical responsable des recommandations françaises en matière de nutrition, a réussi le tour de force, à travers notamment du cas des laitages, à instrumentaliser le Programme National Nutrition-Santé (PNNS) et les Apports Nutritionnels Conseillés de l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA) qui sont des références majeures des diététiciens. Cela montre tout l'impact que les firmes privées peuvent avoir sur le monde de la diététique, car les considérations émises par le PNNS et l'AFSSA sont reprises par l'ensemble des professionnels de santé traitant de diététique.

Nous proposons notamment une toute autre lecture des produits laitiers que ne le fait le PNNS et les Apports Nutritionnels Conseillers de l'AFSSA et pensons qu'il faudrait engager le débat sur ces produits ainsi que sur l'indépendance des organismes publiques tels que le PNNS et l'AFSSA.

Ces différents points amenaient à se poser la question de la préparation des futurs diététiciens à prendre en compte ces multiples influences de l'industrie agroalimentaire dans leur domaine, au sein de leur formation. Même si de nombreux obstacles rendent la recherche pour insuffler plus d'esprit critique au sein du cursus difficile, nous avons pu noter qu'il existait déjà certains éléments qui allaient dans ce sens et surtout nous en avons listé d'autres qui pourraient voir le jour au sein de la formation s'il y avait une réelle volonté, comme cela semble le cas pour la nouvelle formation à venir si l'on en croit la position du nouveau référentiel de l'Association Française des Diététiciens Nutritionnistes (AFDN), de rendre les étudiants plus conscients des enjeux économiques et politiques dont ils seront l'objet en tant que diététicien, une fois qu'ils seront diplômés et actifs sur le marché du travail.

Nous espérons que ce travail pourra profiter à l'ensemble de la communauté des diététiciens en France et aider les équipes compétentes qui mettront en place les futurs cursus de formation des diététiciens à insuffler davantage d'esprit critique et de conscience de l'impact de l'industrie agroalimentaire dans le domaine de la nutrition en général et sur les diététiciens en particulier.

Lire ou télécharger (Pdf) l'intégralité du mémoire :

(Par Paul Scheffer, Master de Sciences de l'éducation, Mémoire de master recherche « Influence de l'industrie agroalimentaire dans le domaine de la nutrition et la place de l'esprit critique dans la formation des diététiciens », Université Paris 8, Laboratoire Experice sous la direction de Jean-Louis Le Grand - 2009-2010)

Source : Alexandre Glouchkoff

SOURCE : Toute la diététique !

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