La diversification alimentaire chez l’enfant sain : recommandations actuelles

lu 5316 fois

Dans les pays industrialisés, la diversification alimentaire correspond à l’introduction d’aliments autres que le lait dans l’alimentation du nourrisson, qu’il s’agisse du lait maternel ou d’un lait artificiel. Les recommandations concernant la diversification ne sont pas basées exclusivement sur la science mais aussi sur le bon sens.

Dans ce domaine, le soignant propose, mais la mère et son enfant disposent. Les modalités de mise en place de la diversification chez le nourrisson doivent tenir compte de nombreux facteurs : le pays, la période, les conditions socio-culturelles et économiques, les habitudes alimentaires familiales, la place de l’enfant dans la fratrie, le couple mère-enfant, le poids des générations précédentes dans la famille, la mode, …

Historique de la diversification

Au 19e siècle, l’alimentation des bébés était exclusivement lactée jusqu’à 2 ans. Entre les 2 guerres mondiales, certains auteurs (comme Jundell en 1923) proposèrent de diversifier l’alimentation des nourrissons plus tôt qu’auparavant, c’est à dire de leur donner autre chose que du lait à partir de l’âge de 6 mois. En 1937, l’Association médicale américaine recommandait une diversification plus précoce, dès l’âge de 6 mois, car elle permettait d’améliorer la croissance et la résistance aux infections. On assista ensuite à des propositions surprenantes : Steward proposait en 1943 l’introduction des sardines, du thon et des crevettes dès la 4ème semaine de vie ; quant à Sackett, il conseillait en 1953 des céréales au 3ème jour de vie, des légumes au 10ème jour et de la viande à 2 semaines ! En France, dans les années 1970- 1980, il était habituel de commencer la diversification entre 2 et 3 mois.

Le rôle social de la diversification

Un avantage essentiel de la diversification alimentaire est de permettre au nourrisson de découvrir assez tôt, bien avant l’âge de la néophobie, de nouvelles saveurs, de nouvelles textures, de nouvelles habitudes alimentaires. A son début, la diversification a essentiellement un rôle éducatif et social. L’enfant va en effet découvrir et apprécierles préparations plus épaisses et grumeleuses, les nouvelles flaveurs, de température variable, froide ou tiède, pour atteindre le stade des repas diversifiés semi-liquides puis en morceaux, tout en réduisant progressivement l’alimentation au sein ou au biberon au bénéfice de la petite cuillère. Le passage de la succion à la mastication n’est pas un phénomène simple dont on peut décider qu’il doit avoir lieu à un âge donné. Ce passage n’est possible qu’à un certain stade du développement neuromusculaire qui peut être atteint dès 4 mois ou se faire attendre jusqu’à 8 mois, voire au-delà.

Les recommandations

Les principaux conseils concernant la diversification alimentaire sont les suivants :

1 La diversification alimentaire est progressive, faite de présentations successives, de souplesse et d'adaptation aux goûts et à l’appétit de l'enfant.

2 Il est conseillé de poursuivre l’allaitement maternel comme apport lacté à l’âge de la diversification, sans oublier que l’introduction prématurée d'autres aliments que le lait chez un enfant allaité peut contribuer à l’arrêt de l'allaitement.

3 Le lait de vache n'a aucune place dans l'alimentation du nourrisson durant la première année de la vie.

4 Que l'enfant soit allaité ou reçoive une préparation pour nourrissons (lait « 1er âge »), il n'y a aucun argument pour donner au nourrisson autre chose que du lait durant les 4 premiers mois.

5 Il est difficile de définir la période optimale d’introduction pour chaque aliment. Différentes études observationnelles ont permis d’introduire le concept de fenêtre de tolérance individuelle, dite « fenêtre d’opportunité » : entre 4 mois et 6 - 7 mois.

6 La diversification ne doit pas être débutée avant 4 mois, en raison du risque d’allergie, mais pas après 6 mois, car le lait seul, qu’il s’agisse du lait maternel ou d’un lait artificiel, ne permet plus alors de couvrir les besoins nutritionnels du nourrisson.

7 Rien ne justifie plus aujourd'hui de retarder la diversification alimentaire chez les enfants à risque d’allergie (père, mère, frère ou soeur allergique), en particulier l’introduction des aliments réputés allergisants (oeuf, poisson, fruits exotiques).

8 L’introduction du gluten doit être faite en petites quantités entre 4 et 7 mois révolus, idéalement alors que l’enfant est encore allaité.

9 Un apport équilibré en légumes et en fruits, en les variant suffisamment, est important pour développer les goûts alimentaires et facilite d'autre part, grâce aux fibres qu'ils contiennent, un transit intestinal régulier.

10 Les seules boissons utiles sont le lait, lors de certains repas, et l'eau.

Conclusion

Pour la diversification alimentaire, il faut absolument éviter les affirmations péremptoires. Tout conseil doit rester raisonnable et humble, et devrait dans l’idéal reposer sur des arguments scientifiques. Il faut aussi tenir compte des habitudes socio-culturelles et familiales, pour autant qu’elles ne soient pas contraires aux recommandations scientifiques. Il faut conseiller et guider les jeunes parents en évitant de susciter chez eux des sentiments d’incompétence ou même de culpabilité. Il faut savoir résister aux effets de mode, et éviter de transformer la diététique infantile en "guerre de religion " avec des dogmes qui, souvent, ne reposent pas sur des données démontrées scientifiquement.

Références bibliographiques

  1. ESPGHAN Committee on Nutrition; Agostoni C, Decsi T, Fewtrell M, et al. Complementary feeding: a commentary by the ESPGHAN Committee on nutrition. J Pediatr Gastroenterol Nutr 2008; 46: 99-110.
  2. Koplin JJ, Osborne NJ, Wake M, et al. Can early introduction of egg prevent egg allergy in infants? A population-based study. J Allergy Clin Immunol 2010; 126: 807-13.
  3. Alm B, Alberg N, Erdes L, et al. Early introduction of fish decreases the risk of eczema in infants. Arch Dis Child 2009; 94: 11-5.
  4. Du Toit G, Katz Y, Sasieni P, et al. Early consumption of peanuts in infancy is associated with a low prevalence of peanut allergy J Allergy Clin Immunol 2008; 122: 984-91.
  5. Ghisolfi J, Vidailhet M, Fantino M et al. Comité de nutrition de la Société française de pédiatrie. Lait de vache ou lait de croissance : quel lait recommander pour les enfants de 1 à 3 ans. Arch Pediatr 2011; 18: 355-8.
  6. Norris JM, Barriga K, Hoffenberg EJ, et al. Risk of celiac disease autoimmunity and timing of gluten introduction in the diet of infants at increased risk of disease. JAMA 2005; 293: 2343-51.

(Dominique Turck. Unité de Gastro-entérologie, hépatologie et nutrition. Département de pédiatrie, Hôpital Jeanne de Flandre et CHU de Lille, Faculté de médecine, Université Lille 2 ; Inserm U995, Lille, France)

SOURCE : Journées d'Etudes de l'AFDN 2012

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s