La chocolatomanie à la loupe : mécanismes et conséquences

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Le chocolat a tout pour plaire : il est à la fois sucré, amer, doux, onctueux, tendre et craquant... Tout pour plaire majoritairement aux femmes qui représentent plus des trois quarts des sujets dans les différentes études. Les 5ème rencontres annuelles du GROS (18-19 octobre 2007) ont permi d'approfondir la chocolatomanie - addiction au chocolat - qui peut se définir comme « le besoin irrépressible de consommer une quantité minimale de chocolat chaque jour », 50 grammes représentant le consensus minimal.

En clinique, la majorité des chocolatomanes présentent des antécédents dépressifs et déclarent que le chocolat augmente leur énergie, leur procure du plaisir et un sentiment de détente. Ils signalent également un effet anxiolytique. La population des chocolatomanes se distingue de celle des boulimiques par le fait que ces sujets présentent majoritairement un IMC normal, ne vomissent pas et conservent dans l'ensemble une structure « traditionnelle » de repas. La consommation de chocolat est vécue dans une sorte de « double-bind » entre recherche de récompense et culpabilité.

Ce vécu s'apparente à celui des toxicomanes par sa dimension compulsive même si la chocolatomanie est habituellement qualifiée de « drogue douce » [1]

Au plan pharmacologique, de nombreux travaux ont tenté de corréler les compulsions les plus fréquemment observées aux substances psychoactives contenues dans le cacao. En particulier, l'étude assez complète de Gibson et Desmond [2] représente une synthèse assez satisfaisante sur ce point : Le chocolat contient à la fois des amines sympathomimétiques, notamment la tyramine et la phenyléthylalanine ainsi que des methylxanthines, la théobromine et la caféine.

Quelles sont les conditions pour que ces substances puissent jouer un rôle au niveau du système nerveux central ?

  1. Ces produits doivent être présents dans le cacao à dose stimulante, voire euphorisante.
  2. Les mêmes compulsions doivent pouvoir être observées avec tous les aliments qui contiendraient ces substances, et pas avec ceux qui ne les contiendraient pas.
  3. Les compulsions doivent pouvoir être réduites par l'ingestion des substances dites actives en l'absence même de l'aliment, ici du chocolat, pour lequel le sujet éprouve ces besoins compulsifs.

De ce point de vue, divers arguments plaident en faveur du caractère « non addictif » du chocolat :

  1. Les amines sympathomimétiques sont rapidement métabolisées par des enzymes comme la monoamine oxydase à la fois dans l'intestin et dans le foie, si bien qu'elles n'atteignent que peu ou pas le cerveau, encore que des différences existent selon les sujets (survenue de migraines chez certains pour des quantités faibles de chocolat contenant quelques milligrammes de phenylethylamine).
  2. En revanche, les méthylxanthines peuvent atteindre le cerveau à des quantités dites psycho-actives, notamment la caféine qui peut donner lieu, en cas d'arrêt brutal, à des symptômes de manque. Mais on sait qu'elle n'est que peu associée aux compulsions au chocolat et que, par ailleurs, le taux de caféine dans le chocolat est plutôt bas.
  3. Des cannabinoïdes ont été également décrits, en particulier, l'anandamide présent dans la poudre de chocolat. Certains auteurs ont suggéré que ces produits pouvaient contribuer aux compulsions, bien que l'on n'ait pas noté, chez les sujets « addicts » au chocolat de diminution de leur sentiment de culpabilité ou de modifications de leurs humeurs dépressives.
  4. Le fait que les substances psycho-actives du chocolat soient présentes dans une grande variété d'aliments, en particulier le fromage ou le hareng pour les sympathomimétiques sans pour autant entraîner les mêmes effets compulsifs.
  5. Les travaux de Michener et Rozin qui ont montré que la poudre de cacao prise isolément ne modifiait pas davantage les compulsions au chocolat que des capsules de placebo [3].
  6. L'hypothèse d'une stimulation des récepteurs opioïdes endogènes ne semble pas non plus spécifique car elle implique tout autant les aliments sucrés et gras pour lesquels il n'y a peu ou pas de preuves de compulsion.
Les études pharmacologiques des mécanismes de l'addiction convergent vers un neuromédiateur privilégié : la dopamine - et un site privilégié : le noyau accumbens. Ainsi des rats rendus dépendants à la cocaïne et chez lesquels on a implanté une microélectrode dans le noyau accumbens montrent que le taux de dopamine augmente au fur et à mesure que l'animal se rapproche du levier permettant l'auto-administration du produit. Ce taux culmine même après que l'animal se soit administré le produit. Ainsi désir et plaisir apparaissent indissociablement liés à ce neuromédiateur dit « de la récompense » qu'est la dopamine. Les auteurs concluent que la dopamine est à la fois au départ et à l'arrivée du processus d'addiction, ce qui explique pourquoi « les boîtes de chocolats se vident, une fois entamées ! » [4,5]

Au plan des conséquences cliniques, de nombreux sujets souffrent de culpabilité et/ou de prise de poids en raison de leur chocolatomanie. Il importe pour ces sujets :

  • de lutter contre la restriction cognitive. De nombreux travaux ont montré que cette restriction constituait un puissant facteur de compulsion. En revanche, la spécificité du chocolat peut être constestée : n'importe quelle substance de forte densité energétique peut être l'objet d'un comportement d'addiction en raison sans doute de son impact sur les systèmes dopaminergiques et opioïdes.
  • d'évaluer l'importance des éléments dépressifs si fréquemment montrés. La fréquence avec laquelle le trait « desinhibition » est observé laisse penser que bien souvent la chocolatomanie constitue une lutte active, et souvent efficace contre la dépression [2].
En fin de compte, le chocolat reste mystérieux en raison de propriétés nombreuses et complexes : antidépresseur et euphorisant léger, il peut apporter du réconfort à des sujets fragiles qui connaissent une mauvaise passe. Accessible et anti-stress et d'un rapport coût-efficacité inégalable, il stimule nos systèmes de récompense, dopamine certes, mais aussi sérotonine et surtout endorphines. En somme, le chocolat a tout pour plaire - pas étonnant pour un produit qui comporte plusieurs centaines de composants ! Comme le disait un anonyme « le chocolat est meilleur marché qu'une thérapie et on n'a pas besoin de rendez-vous !

Références :

  1. DALLARD I., CATHEBRAS P., SAURON C., MASSOUBRE C., Le cacao est-il un psychotrope ? Etude psychopathologique d'une popu - lation s'identifiant comme chocolatomane, L'Encéphale, 2001, XXVII, 181-6
  2. GIBSON E.L., DESMOND E., "Chocolate craving and hunger state»: Implications for the acquisition and expression of appetite and food choice, Appetite 1999, 32, 219.
  3. MICHENER W, ROZIN P., pharmacological versus sensory factors in the satiation of chocolate craving Physiol Behav. 1994 sep;56(3) 419-422
  4. WISE R.A., Drug self administration viewed as ingestive behaviour, Appetite, 1997, 28, 1-5.
  5. PHlLLIPS P., E.M. et al., Subsecond dopamine release promotes cocaine seeking, Nature, 422, 10 April 2003, 614 - 618. Références complémentaires :
  1. APFELDORFER G., ZERMATI J.P., La restriction cognitive face à l'obésité, histoire des idées, Presse Médicale, 2001, 30, 32, 1575-80 . FANTINO M., Plaisir et prise alimentaire : aspects physiologiques, Cah Nutr Diet, 1999, 34,3, 149-155.
  2. JEAMMET P., La pathologie du plaisir alimentaire, Cah Nutr Diet, 1999, 34, 3, 155-59
  3. LECERF J.M., Le chocolat et la santé, Entretiens de Bichat, ESF edit (Paris), 2001,110-114.
  4. ZERMATI J.P., Maigrir sans régime, 2002, ed Odile Jacob, Paris

(Dr Bernard Waysfeld, psychiatre, nutritionniste, Paris)

Source : « Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids (GROS) »

SOURCE : « Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids

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