La biodisponibilité des antioxydants, handicap ou atout ?

lu 4532 fois

Connus pour leurs bienfaits, les antioxydants pourraient engendrer des effets « collatéraux » néfastes. Leur présence dans la nature garantit leur utilité, mais leur usage plus intensif nécessite la prudence. L'enjeu : cette fameuse biodisponibilité.

« La biodisponibilité des antioxydants, handicap ou atout ? » "Les études d'intervention sur les micronutriments antioxydants ont souvent été décevantes et de nombreuses hypothèses ont été proposées pour expliquer cela. L'une d'entre elles réside dans leur biodisponibilité très variable suivant les sujets" annonce, en préambule, Patrick Borel, directeur de recherche à l'Inra, animateur de l'équipe "Biodisponibilité des micronutriments" à l'UMR 1260 regroupant l'Inra et les universités d'Aix-Marseille I et II.

Pourtant, qu'il s'agisse de vitamines C ou E, de certains caroténoïdes (bêta-carotène, lycopène et lutéine) ou, bien sûr, des composés phénoliques (polyphénols notamment), le rôle bénéfique de ces micronutriments sur les pathologies dégénératives a été démontré par de nombreuses études épidémiologiques. Dans leur ensemble, l'aspect préventif des antioxydants a été avéré dans la protection contre certains cancers (notamment aérodigestifs), des maladies cardio-vasculaires, des maladies oculaires ou encore neuro-dégénératives… Mais "ces études ne peuvent pas mettre en évidence des liens de causalité" rappelle Patrick Borel.

D'où la nécessité de mener des études d'intervention, randomisées en double aveugle, pour établir une preuve définitive des effets de ces micronutriments antioxydants sous leur forme purifiée. Or, les deux principales études d'intervention primaires, ATBC et Caret, ont délivré des résultats peu probants ! Des doses "supra-nutritionnelles" de vitamine E ou de bêta-carotènes administrées, par exemple, à des fumeurs ont montré des effets certes protecteurs dans certains cas, mais également un risque de cancer du poumon significativement augmenté. Au point même qu'à mi-parcours, l'étude ATBC a été stoppée, l'étude Caret aboutissant à un résultat similaire.

Complexité des processus d'absorption

Des critiques ont été émises sur ces études, quant au choix des populations, aux doses élevées d'antioxydants utilisés, au recours à des isomères synthétiques et non sous leur forme alimentaire naturelle et, enfin, à la biodisponibilité, à savoir la variabilité d'absorption, de transport et de stockage par l'organisme des micronutriments. "Elle est en effet très importante" note Patrick Borel "et on ne l'avait pas prise en compte dans ces études d'intervention".

Cette dernière hypothèse est, selon lui, soutenue par l'étude Suvimax. Réalisée sur 13 000 sujets, pas forcément fumeurs, elle recourrait à des doses plus "nutritionnelles", donc réduits. "On a constaté une diminution significative des cancers chez les hommes et aucune chez les femmes : comment l'expliquer ? Cette différence est due essentiellement à la consommation préalablement supérieure des femmes en fruits en légumes : supplémenter leur alimentation en antioxydants n'augmentait donc pas significativement les teneurs sanguines en antioxydants".

De façon générale, "la variabilité inter-individuelle provient de la complexité des processus d'absorption, des compétitions entre micronutriments dans l'organisme, de l'activité des transporteurs qui les véhiculent, voire d'une éventuelle saturation à partir de certaines quantités, ou de bien d'autres facteurs (génétique, cuisson des aliments)" explique Patrick Borel. Chaque antioxydant y est, à sa manière propre, soumis. "Il faudrait donc mieux prendre en compte cette biodisponibilité dans de futures études d'interventions" conclut-il, "notamment dans le choix des sujets, dans la formulation des micronutriments ou encore dans l'analyse des résultats en les reliant au statut sanguin, voire tissulaire, des sujets".

Polyphénols et microflore

Il se trouve que participait à cette table ronde Serge Hercberg qui a coordonné l'étude Suvimax. Pour le professeur de nutrition à la faculté de médecine de Paris XIII, directeur de l'unité Inserm-Inra d'épidémiologie de la nutrition et président du comité de pilotage du PNNS (Programme National Nutrition Santé), "cette étude comportait deux autres résultats importants. Premièrement, concernant le cancer de la prostate, on a bien trouvé un effet protecteur des antioxydants chez les sujets a priori exempts. En revanche, chez les hommes présentant un taux de PSA élevé, le risque s'est trouvé augmenté. Secondement, chez les femmes, s'il n'y a pas d'effet global, il y a eu une augmentation du risque de mélanome. Tout ceci confirme donc bien la complexité de ces phénomènes et le rôle très important du terrain. Toutefois, quelques éléments viennent à l'encontre de l'hypothèse de la biodiversité : toutes les études ont montré un impact biologique important sur les taux sanguins, même chez les femmes - bien que cela ait alors été sans effet positif -, ce qui signifierait que l'absorption avait été bonne."

Christine Morand, chercheur à l'unité de nutrition humaine de l'Inra de Clermont-Ferrand (Equipe Micronutriments, Métabolisme et Santé) illustre cette complexité à partir des polyphénols alimentaires : "ces molécules sont à la fois très nombreuses - plusieurs milliers dans les végétaux et plusieurs centaines dans nos aliments - et structurellement variées. Leur absorption et leur métabolisme impliquent une conjugaison dans l'organisme si bien que ce ne sont plus les molécules natives qu'on y retrouve : leur forme conjuguée présentera des propriétés différentes in vivo, par rapport aux effets observés in vitro. D'autre part, la biodisponibilité des polyphénols est fonction de la composition de la microflore des individus. Cette dernière produit des métabolites actifs dont le potentiel peut se montrer plus important que les molécules sources. Les isoflavones (la génistéine ou la daidzéine) par exemple peuvent être transformés en équol, d'une capacité œstrogénique supérieure."

Un duel in vitro - in vivo ?

Dietrich Paper, responsable R&D d'Anoxymer, rappelle en outre que "l'aliment est bien plus complexe que des antioxydants que la science isole pour pouvoir les définir : une carotte contient certes des carotènes, mais aussi bien d'autres composants, des pectines par exemple". Ce qui évidement ne sera pas sans conséquence sur la biodisponibilité, d'autant que la carotte peut être assaisonnée avec de l'huile ou cuite. "Dans ce cas, les pectines peuvent être transformées en oligosaccharides aux propriétés anti-inflammatoires". Et d'ajouter : "par ailleurs, le cancer, souvent évoqué, est également une maladie complexe et les études menées à son sujet doivent très bien sélectionner leur population."

Hans Van der Saag est PDG de Bioactor, une société de R&D belge qui travaille sur un antioxydant - un polyphénol d'olivier - dont les propriétés sur la protection du capital osseux ont été identifiées. "Notre modèle de recherche n'est pas de faire du criblage, en identifiant des molécules in vitro, mais de faire de la veille technologique sur les résultat in vivo des instituts de recherche" précise-t-il. Selon lui, les déceptions causées par les études d'intervention sur l'efficacité des antioxydants proviennent notamment du fait que nombre de données initiales sur les antioxydants reposent sur des études in vitro. Or "notre antioxydant est métabolisé, ce qu'il faut évidemment prendre en compte, ne serait-ce que pour son dosage". Concernant la biodisponibilité, "la littérature offre des conclusions souvent opposées et il est bien difficile de les corroborer"…

Expérience comparable, celle de Christian Yard, directeur technique et co-gérant de Bionov, une PME avignonnaise, développant des actifs végétaux du melon basés sur une enzyme antioxydante, la superoxyde dismutase. "Pour notre part, nous préférons parler de bioactivité. Des industriels sont tentés de faire de grandes promesses à partir de la molécule de base : d'où les risques de déception, dans le public notamment." Et de regretter la surenchère en la matière : "je ne suis pas sûr que cela renforce la crédibilité des antioxydants ; il est plus pertinent d'insister sur les résultats cliniques."

De l'état naturel à l'hypothèse scientifique

Serge Hercberg renchérit : "La mise sur le marché des produits doit se faire avec la plus grande prudence, même si l'antioxydant au sein de l'aliment n'est pas remis en cause". Et Christine Morand précise : "il faut se méfier des doses et des formes sous lesquelles on fait les supplémentations. Pour un même métabolite, une forte concentration peut transformer les cellules. Le mieux est d'utiliser les molécules telles qu'elles sont présentes dans l'aliment ou de privilégier des process qui les préservent".

Les antioxydants seraient-ils dans l'impasse ? Hans Van der Saag veut élargir le débat : "on a dépassé le temps du simple effet antioxydant et l'on se dirige vers un usage plus spécifique de ces micronutriments. Le défi pour nous est d'en prouver l'efficacité." Une ouverture que Patrick Borel confirme : "ces molécules ont d'autres effets que leurs propriétés "redox" mais il faudrait mieux comprendre leurs fonctionnement biologique. C'est encore un objet de recherche, notamment dans la compréhension de la distribution tissulaire de ces molécules".

Serge Hercberg conclut : "l'hypothèse antioxydante reste extrêmement intéressante mais la vision fonctionnelle qu'on en avait doit devenir plus complexe. Cela nous oblige à passer du nutriment à l'aliment, ce qui est, à mes yeux, une bonne chose : dans l'état actuel des connaissances, on dispose en tout cas d'arguments suffisants pour justifier des recommandations en termes d'aliments naturellement riches en antioxydants".

(Congrès international Goût Nutrition Santé 2010 de Vitagora®, à Dijon, table ronde du 24 mars 2010 : « Antioxydants sans effet dans les études d’intervention : la biodisponibilité en cause ? ».)

SOURCE : Congrès Internationl Goût-Nutrition-Santé Vitagora®

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s