L'orthorexie... ou quand manger sain devient une obsession pathologique

lu 5949 fois

« Docteur, comment dois-je manger ? » Adressée au médecin nutritionniste, cette interrogation anxieuse n'émane plus seulement de patients souffrant de diabète, d'obésité ou d'hypercholestérolémie. Mais de personnes... en parfait état de santé et à la silhouette svelte ! Obsédées par le souci d'ingérer des aliments sains, elles se précipitent chez le spécialiste qui, l'espèrent-elles, leur enseignera les règles et les normes d'une « orthorexie », c'est-à-dire, étymologiquement, d'une conduite alimentaire « droite ».

Une angoisse constante pour sa santé

Parfois, le souci de "manger sain" peut se transformer en obsession pathologique. Constamment angoissé par sa santé, l'individu s'impose une discipline d'une rigueur extrême, s'interdit certaines nourritures, réfléchit longuement toute prise alimentaire, vit en permanence dans la frustration, éprouve une forte culpabilité au moindre écart et s'inflige alors de sévères auto-punitions. Renonçant délibérément aux plaisirs de la table et, progressivement, de la vie, il se coupe peu à peu de son environnement social et s'enferme dans l'isolement.

Le terme d'orthorexie nerveuse a été créé par Steven Bratman, un médecin nutritionniste américain. Après avoir lui-même souffert de cette "folie" pendant plus de deux années, il a publié en 2000 un ouvrage intitulé "Orthorexia nervosa : Health Food Junkies", dans lequel il analyse les comportements de ces "drogués de l'alimentation saine". En France, des spécialistes comme le nutritionniste et psychiatre Bernard Waysfeld se sont récemment inquiétés de l'émergence de l'orthorexie. Si sa prévalence n'a pu encore être chiffrée, on sait toutefois qu'elle touche principalement des femmes d'âge moyen (30 à 50 ans), vivant en milieu urbain, diplômées de l'enseignement supérieur... et en situation de fragilité psychologique.

Une "obsession" de la qualité

Dans sa forme sévère, l'orthorexie vient rejoindre le duo "boulimie / anorexie" qui, toutes deux, sont des obsessions relatives à la quantité de nourriture. L'orthorexie est, quant à elle, une "manie" de la qualité de l'alimentation. Toutefois, la perception de l'aliment "de qualité parfaite" varie selon les personnes : ainsi, Steven Bratman indique qu'il rejetait "tout légume récolté depuis plus de douze minutes". D'autres individus manifestent une phobie des additifs (conservateurs, colorants, etc.) qu'ils traquent scrupuleusement sur les étiquettes, ou ne veulent consommer que des aliments non industriels ou non traités par des pesticides. D'autres encore refusent tout produit qui ne présenterait pas une garantie totale de "traçabilité"...

Se purifier de l'intérieur pour restaurer une image de soi positive

Ce désir de consommer des aliments "sains" masque bien souvent une réalité psychologique profonde : ce qui est avant tout recherché, ce sont des aliments "purs", qui ne souilleront ni le corps ni l'esprit mais permettront, au contraire, de se purifier de l'intérieur. C'est-à-dire de recréer une image de soi positive, conforme à son "idéal du moi" personnel. Cette vision résulte du "principe d'incorporation", qui désigne la croyance selon laquelle "on devient ce que l'on mange" (croyance liée au fait que l'aliment est, au sens littéral du terme, in-corporé).

Sommes-nous tous des orthorexiques en puissance ?

Si elle ne revêt pas toujours un caractère pathologique, la quête plus ou moins anxieuse de règles et de normes alimentaires concerne une fraction croissante de la population des pays riches. Cette attitude est symptomatique de la disparition, dans nos sociétés industrialisées, des repères alimentaires que, traditionnellement, la culture d'appartenance, la religion, le groupe de pairs ou encore la famille, fournissaient à chacun de leurs membres. Tous ces déterminants puissants du comportement alimentaire ont singulièrement perdu de leur force.

Les deux ou trois dernières décennies ont vu s'accentuer le métissage des cultures, le déclin des pratiques religieuses, l'affaiblissement du caractère quasi-sacré de la tradition et de l'autorité, l'éclatement des familles... Or, ces déterminismes alimentaires présentaient au moins un avantage : face à l'éventail des nourritures disponibles, le mangeur n'avait pas de questions à se poser, il n'était pas torturé par les affres du doute et du choix. Son environnement culturel, social et familial faisait pour lui le tri entre les "bons" et les "mauvais" aliments, imposait les "convenances de table", les normes de la commensalité, les rites et rituels à respecter...

La quête infructueuse des repères alimentaires...

L'autonomie récemment acquise vis-à-vis de ces conditionnements culturels et sociaux s'accompagne d'une montée des inquiétudes vis-à-vis des aliments modernes. Le consommateur d'aujourd'hui s'efforce d'apaiser ses peurs alimentaires en recherchant de nouveaux critères de choix, aussi simples et stables que les anciens repères traditionnels, et susceptibles de l'aider à manger "droit". Mais, bien souvent, cette quête de repères demeure infructueuse. En effet, dans l'esprit de beaucoup, les principes de nutrition saine diffusés par les campagnes de prévention se télescopent avec les conseils alimentaires des magazines (comment se forger un corps et une silhouette "parfaits") et avec les messages publicitaires vantant les bienfaits santé de tel ou tel aliment ou produit "industriel".

Cette confusion ne fait que renforcer, chez le mangeur, le sentiment d'être totalement livré à lui-même, d'être lâché sans boussole dans une jungle... exubérante (un hypermarché propose à lui seul plusieurs milliers de références de produits alimentaires !). Profondément anxiogène, ce sentiment conduit à rechercher des "modèles" rassurants... à mille lieues du plaisir simple de manger et de partager.

(Eric BIRLOUEZ, Agronome et enseignant en Histoire et Sociologie de l'Alimentation, Aprifel)

SOURCE : APRIFEL

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s