L'obésité, une maladie... du cerveau ?

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Les études récentes portant sur des dizaines de mil­liers de jumeaux ont définitivement démontré que les trois quarts de la variation inter-individuelle de la corpulence humaine étaient génétiquement déter­minés, y compris chez l'enfant où le comportement alimentaire est aussi fortement héréditaire.

« L’obésité, une maladie... du cerveau ? » - Crédit photo : www.radio-canada.ca Les études familiales ont aussi montré que le risque de devenir très obèses quand on a un apparenté de premier degré obèse était multiplié par 5 à 8 fois. Plus l’obésité est précoce et sévère plus les facteurs génétiques semblent importants. Certes, au niveau sociétal, c’est bien notre civilisation et son environnement « obésogène » qui rendent compte de l’essentiel de « l’épidémie » d’obésité. Mais au niveau individuel, il est désormais établi que certains d’entre nous sont plus vulnérables que d’autres aux effets délétères de notre mode de vie moderne. Ceci signifie qu’il existe des gènes d’hyper sensibilité à l’environnement qui vont favoriser la prise de poids de nos contemporains.

Paradoxalement on ne connaît pas précisément les (nombreux) facteurs environnementaux à l’origine de la vague d’obésité, ce qui complique les politiques publiques de prévention : personne ne sait vraiment si l’on mange plus ou moins qu’avant, et exactement quel type d’aliments on mange réellement, faute de données fiables. De plus, l’alimentation industrielle a tellement changé en 30 ans que nos données épidémiologiques actuelles rendent mal compte de changements majeurs concernant en particulier la nutrition de nos enfants.

La sédentarité est elle aussi en cause ? Des données incontestables récentes montrent que contrairement aux idées reçues les dépenses énergétiques ont légèrement augmenté en Europe depuis 30 ans et l’exercice physique ne s’est pas significativement raréfié, bien au contraire. De plus, à côté des « big two » (mauvaise alimentation et sédentarité) plusieurs autres causes potentielles sont parfaitement corrélés au nombre croissant d’obèses : citons la baisse de la durée et que la qualité du sommeil, la consommation accrue de psychotropes, l’air conditionné, l’élévation de l’âge du premier enfant chez la femme... En d’autres termes per­sonne ne sait précisément pourquoi la société devient obèse !

Paradoxalement, on a plus progressé dans la génétique de l’obésité. Contrairement à ce que pensaient les spécialistes de l’obésité dans les années 90, une mutation d’un seul gène, si elle se situe précisément dans la voie cérébrale hypothalamique de régulation de l’appétit, suffit à rendre obèse un jeune être humain, tout comme d’ailleurs une souris ! Cliniquement les enfants (et ensuite adultes) porteurs de ces anomalies génétiques ont une obésité massive isolée avec une faim continue. Au moins 2 % des obèses sont victimes de ce genre de maladie génétique (monogénique).

Des données très récentes montrent cependant que l’environnement module la gravité de ces obésités monogéniques (qui sont donc des maladies évolutives avec des adultes qui sont restés minces pendant leur enfance mais sont devenues ensuite obèses quand les conditions environnementales ont changé). Des données non encore publiées suggèrent que les procédures standard de la chirurgie de l’obésité ne sont pas encore suffisantes pour « guérir » ces patients de leur obésité. Par ailleurs, on sait maintenant que certains de patients obèses ont des anomalies chromosomiques très fines (qui ne touchent qu’un gène), uniquement détectables par les dernières nanotechnologies, parfois associés à des retards scolaires qui ne sont pas secondaires à l’obésité mais bien liés à des problèmes neurologiques. Ceci doit nous interroger sur les cau­ses et conséquences de ces retards mentaux « légers » souvent associés à un surpoids. Un consensus commence à apparaître pour recommander un diagnostic génétique de ces formes très sévères d’obésité surtout quand elles s’associent avec des troubles cognitifs précoces.

Les criblages pan génomiques viennent d’identifier une vingtaine de gènes dont chacun d’entre eux augmente le risque d’obésité de 10 à 50 %, de manière additive.

La grande surprise de ces travaux a été la découverte que tous ces gènes (excepté la leptine, synthétisée dans le tissus adipeux, dont le rôle principal est « informationnel » pour le SNC) étaient exprimés dans le cerveau (donc que la protéine correspondante contribue probablement au fonctionnement cérébral). Certains de ces gènes sont d’ailleurs des « facteurs de croissance ou de différentiation des neurones », et tous semblent intervenir d’une manière ou d’une autre dans les comportements alimentaires. Les porteurs des variants « à risque » de ces gènes d’obésité n’ont pas nécessairement plus faim que les autres, mais ils adaptent mal leur alimentation en fonction de leur mode de vie, ils contrôlent mal leur comportement et donc leur prise alimentaire.

Ceci est très important car contrairement à ce que l’on pense généralement, 95 % des choix alimentaires ne sont pas faits de manière consciente, chose que les industriels de agroalimentaires et les distributeurs connaissent très bien. Il est probable que les porteurs de ces gènes sont mal armés pour se protéger des sollicitations souvent subliminales et des « pièges à goûts » très addictifs (additifs renforceurs de saveur qui en plus sont souvent métaboliquement toxiques) qui sont posés pour inciter à consommer plus, à l’insu du consommateur dont le « choix » est donc biaisé. En d’autres termes, c’est à la société de protéger ces personnes vulnérables car le discours moralisateur (et même les approches thérapeutiques dites comportementales) ne peuvent être que peu efficaces à inciter au « mieux manger ».

Il est à noter également que l’activité physique seule peut modifier de façon très significative l’expression des gènes impliqués dans le risque d’obésité, maladie considérée plutôt comme comportementale, alors que la presque totalité de notre comportement alimentaire peut être considéré comme « inconscient » (Deborah A. Cohen).)

D’autres découvertes toutes récentes, concernant l’étude d’une micro délétion sur le chromosome 16, semble dessiner un lien génétique très étroit entre obésité, autisme et skyzophrénie... où l’augmentation plus ou moins importante du risque d’obésité serait en quelque sorte le premier stade, le plus répandu, d’un « désordre » à ce niveau du génome.

(Philippe FROGUEL, médecin et chercheur français en endocrinologie, biologie moléculaire et génétique, professeur à l’Imperial College de Londres et directeur de recherche au CNRS au sein de l’Institut Pasteur de Lille en France, dans le domaine de la médecine et de la génomique - « Place de la génétique dans les comportements alimentaires » - 7èmes Rencontres du GROS (Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids), UNESCO, Paris, 05 et 06 novembre 2009)

SOURCE : G.R.O.S.

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