L’obésité sous pression

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En juin 2010, la Mission Agrobiosciences se penchait, dans le cadre de son émission radiophonique mensuelle « Ça ne mange pas de pain ! » sur les lignes de fractures qui traversent l’alimentation. En la matière, s’il est une tension on ne peut plus visible, c’est celle qui oppose les « trop gros » aux « normaux », comprenez aux quasi-maigres... L’obésité, le mot ne cesse en effet d’enfler à la Une de l’actualité jusqu’à, dernièrement, les obstacles rencontrés pour être incinéré !

« L’obésité sous pression » Qualifiée d’« épidémie mondiale » par l’Organisation mondiale de la santé, l’obésité n’a cessé ces dernières années de mobiliser le milieu médical, de questionner les différentes instances scientifiques, d’interpeller le monde politique et de faire à intervalle régulier les grands titres des médias. Ses conséquences sont en effet multiples, tant sur le plan strictement sanitaire qu’économique ou social.

Sous le titre « Sociologie de l’obésité », le livre de Jean-Pierre Poulain, sociologue de l’alimentation, paru récemment aux PUF, jette une lumière nouvelle sur la médicalisation et la montée de cette préoccupation en mettant en cause un certain nombre de fausses évidences. Interview.

A partir de quand nos sociétés ont-elles cessé de valoriser le corps gros ?

Il y a bien un moment de l’histoire où, effectivement, le corps gros est passé d’un regard plutôt valorisant à une déconsidération. Mais en fin de compte, il faudrait plutôt comprendre ce phénomène comme le déplacement d’un seuil de sensibilité : quelles que soient les époques, il y a toujours une taille au-delà de laquelle la corpulence n’est plus considérée positivement. Or ce seuil s’est abaissé. Aujourd’hui, cette frontière entre le « comme il faut » et le « trop gros » est descendue très bas, révélant des corpulences qui, jusque là, passaient inaperçues et n’étaient pas problématiques.

Trois dimensions articulent cela : le jugement moral, les arguments esthétiques et les arguments sanitaires. Selon les époques, cette combinaison change. Concernant le jugement moral, le « trop gros » est souvent considéré comme celui qui mange plus que sa part. Ajoutez-y, en arrière-plan, les rapports Nord-Sud, et ce jugement devient très négatif.

Parallèlement, le discours sanitaire a changé et s’est aujourd’hui considérablement durci. Quant aux modèles corporels, est-il nécessaire de rappeler le règne actuel de l’esthétique de la minceur ?

Pour résumer, nous connaissons aujourd’hui la convergence d’une condamnation morale, d’une condamnation médicale et d’une condamnation esthétique.

Cela dit, vous écrivez que la notion d’obésité ne fait pas l’objet d’un consensus scientifique établi dans le discours médical. Déjà, les méthodes utilisées pour mesurer l’obésité ne cessent de varier. Le dernier en date, l’Indice de masse corporel (IMC), ne fait pas l’unanimité. Mais vous y ajoutez bien d’autres dissonances que l’on n’a guère l’occasion d’entendre...

Pour commencer, rappelons une réalité : l’obésité est un vrai problème qui commence également à apparaître dans les sociétés en développement. Mais ce que je pointe, c’est sa dramatisation et les formes exorbitantes de la mobilisation médiatique et politique qu’elle suscite. Quant aux controverses, l’exemple de l’IMC est parlant. En 1998, un groupe de travail de l’OMS, l’International Obesity Taskforce, a décidé, au vu d’un certain nombre d’arguments scientifiques, dont celui d’un éventuel risque accru de diabète lié à la corpulence, de déplacer la frontière qui sépare le poids normal du surpoids. Jusque là, l’IMC différait selon que vous étiez une femme ou un homme : l’ « excès de poids » commençait à partir de 27,6 pour les hommes et de 27,3 pour les femmes. Tout d’un coup, cette limite est abaissée à 25, sans distinction de sexe. Un « coup de force » qui fait qu’en une nuit, 35 millions d’Américains deviennent en surpoids !

Cela durcit la question de la corpulence. D’autant qu’un pas suivant est franchi quand obésité et surpoids vont être agrégés. Pourquoi les confondre et les additionner ? A priori, grossir les chiffres permet de mieux alerter, dans un premier temps, les pouvoirs publics et les médias. C’est là dessus que le discours sur l’épidémie mondiale d’obésité s’est articulée, car la part des individus obèses est, par ce jeu de seuil et d’agrégat, devenue dramatique.

Puis une nouvelle controverse est apparue, autour de l’impact de l’obésité sur la mortalité. Or, si l’obésité est en effet un facteur de risque, on n’en meurt pas directement : on meurt de maladies associées à l’obésité. Mais le discours là aussi s’est durci : elle est devenue une maladie qui tue... Sur ce point, deux grands modèles s’affrontent. Le premier considère que le surpoids est un facteur de risque, ce qui légitime l’agrégation surpoids-obésité. Le second défend au contraire l’idée qu’après 50 ans, le surpoids peut devenir un facteur de longévité.

On n’entend jamais parler de cette hypothèse sur les effets positifs...

Les Américains en ont parlé. C’est vrai qu’en France, cela fait moins recette. Prenons acte qu’il y a là un affrontement théorique. Pourquoi cette controverse est-elle intéressante ? Parce que justement, elle risque de valider ou d’invalider la pertinence d’agréger surpoids et obésité. Pour le moment, la voix de Katherine Flégal qui, en 2005, a publié l’étude selon laquelle un léger surpoids, passée la cinquantaine, pouvait se révéler bénéfique, 50 ans est plutôt un facteur de longévité, est considérée comme crédible. Sa position paraît solide.

Dernier exemple de controverses : l’obésité de l’enfant. Là aussi, surpoids et obésité ont été « confondus ». Un biais destiné à sensibiliser l’opinion, à alerter les parents. Des pédiatres se sont élevés contre cette manipulation des chiffres.

Fallait-il vraiment en passer par ces exagérations pour que les politiques s’emparent du problème ?

Je pense qu’on assiste principalement à des effets de système. Je m’explique. Lorsque l’obésité apparaît, d’un côté ceux qui ont en charge de la mesurer et d’alerter ont tendance effectivement à « gonfler un peu les muscles » pour se faire entendre et, de l’autre, les acteurs de la prévention et de l’éducation ont tendance au contraire à rassurer sur les solutions, les remèdes. Il y a à la fois exagération du risque et surévaluation de la capacité à le traiter.

Cet effet de système facilite la mise à l’agenda politique, c’est-à-dire la prise en charge de la question par la sphère politique via des débats, des programmes d’action, des décisions... ; Une politisation qui elle-même, favorise la médiatisation. Mieux, la société va y être particulièrement sensible. Voilà un sujet qui intéresse tout le monde. Des émissions en prime time lui sont consacré –vous remarquerez que ce n’est pas le cas pour le cancer du sein et autres pathologies – parce que cela renvoie à un imaginaire contemporain, qui associe des considérations morales sur la maîtrise de soi, l’esthétique corporelle et la médicalisation.

Tout cela implique un discours de culpabilité...

Oui. Dès les années 70, quelques psychanalystes nous alertent en indiquant que la culpabilité était en train de changer de front, passant de la sexualité à l’alimentation. Parallèlement, l’héroïsme a vu ses lignes se déplacer. Le plus beau compliment que l’on puisse faire aujourd’hui à une femme, c’est de lui dire : « Ma chérie, comme tu as maigri ».

Mais ne sent-on pas poindre une revanche des « gros » ? Dernièrement, une émission de variété a ainsi mis en avant une jeune femme très ronde qui a emporté la compétition, portée par une sorte de revanche populaire vis-à-vis des diktats de la maigreur.

J’ai quand même le sentiment qu’il y a énormément de souffrance du côté des gens qui sont frappés ou touchés par la question de l’obésité. S’il y a un front sur lequel il faut travailler, c’est la lutte contre la stigmatisation. Il faut mettre en évidence la discrimination et démonter cette construction sociale pour mieux venir en aide aux sujets obèses. Car leur stigmatisation est probablement un des leviers de l’entrée en obésité. Je m’explique : Un certain nombre de personnes font des régimes. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le régime conduit automatiquement à des problèmes ; certains le gèrent très bien. Mais il y a une partie de la population qui, -sans qu’on sache trop pourquoi ce qui constitue un véritable objet de recherche - , lorsqu’ils entament un régime restrictif, se mettent dans un cycle infernal, le fameux effet yo-yo, conduisant dans certains cas à l’obésité. A l’origine de ce processus, il y a cette intensité du désir de mincir dans une société qui a exacerbé les modèles en tirant l’esthétique corporelle vers le plus maigre.

Pour de plus amples informations, consulter :

(Interview de Jean-Pierre Poulain, sociologue de l’alimentation, Université Toulouse-Le Mirail, par Valérie Péan, de la Mission Agrobiosciences, dans le cadre de l’émission de mai 2010 de "Ça ne mange pas de pain !" : "Halal, obésité, street-food : sous le régime de la séparation ?" )

SOURCE : AGROBIOSCIENCES

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