L'obésité massive n'est pas toujours irréversible

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Les adipocytes ne meurent pas, je suis bien placé pour le savoir. Ils fluctuent en fonction des régimes, comme le yoyo. Passés une certaine taille, ils se multiplient et le tour est joué, ou plutôt les jeux sont faits, on ne peut plus maigrir ! (sauf conditions extrêmes). Ces vérités qu'on a longtemps tues, au nom d'une science toute puissante, apparaissent précisément quand la chirurgie vient au secours d'une médecine impuissante.

« L’obésité massive n’est pas toujours irréversible » - Crédit photo : www.feminup.com Si l’IMC dépasse 40, on a droit au by-pass et des travaux toujours plus nombreux démon­trent son intérêt. 35 ans passés à écouter et traiter des obèses m’auto­risent à exprimer quelques modulations.

Je ne reviendrai pas sur les grandes obésités « génétiques » au cours desquelles le surpoids a été présent dès la naissance et n’a fait que croître à la faveur de tous les marqueurs connus : événements de la vie génitale (puberté, grossesse, ménopause), changements de mode de vie (sédentarité, horaires décalés, travail nocturne), perturbations émotionnelles (angoisse, tristesse, dépression, colère, agressivité, frustration...) surtout quand ces traumatismes appa­raissent cumulatifs.

Dans quelques cas, j’ai pourtant assisté à des amaigrissements massifs et durables : massifs car ces sujets sont passés du statut de super-super-obèses à une surcharge moyenne, soit du statut d’obésité massive à une corpulence normale. Que s’est-il donc passé ?

Dans un premier cas, une femme ayant dépassé la soixantaine, jeune retraitée d’une profession libérale, diabétique, gonalgique, m’avait été adressée à 145 kilos pour 1,60 m. Sa diabétologue (l’histoire se passe en 1992) l’avait clairement menacée : si vous ne maigrissez pas, dans 5 ans vous serez aveugle !

Elle vînt donc jusqu’à moi sans conviction, presque sans espoir, s’attendant au blâme et à la punition. Masochiste, oui, toute sa vie avait été marquée par un masochisme sévère. Elle avait choisi une profes­sion passionnante qui ne la passionnait pas, la même que sa mère qui elle, y avait consacré toute son énergie. Elle avait été élevée en l’absence quasi-totale de père. Elle avait épousé un homme qui s’était avéré stérile, elle qui adorait les enfants, les gens, les autres et les plaisirs alimentaires (on pourrait parler d’une oralité forte).

Mais la vox populi, surtout à son époque, avait considéré que c’était elle qui était stérile, ce qu’elle avait accepté de porter afin que son mari conserve son honneur d’homme... De fait elle n’avait pas non plus de vie sexuelle et en dehors d’un peu de bien qu’elle offrait généreusement autour d’elle, rien ne la motivait plus. Elle avait accompli un long travail analytique avec une spécialiste reconnue... ce qui n’avait rien changé. Il n’y avait donc plus qu’à attendre que les prophéties les plus sombres se réalisent.

Progressivement, une relation de qualité s’était nouée entre nous. J’étais la bonne mère qui avait manqué, le bon mari attentif qu’elle n’avait pas connu, le psychanalyste pas si neutre, pas si silencieux et pas si indifférent à son histoire, le nutritionniste dégagé du manichéisme alimentaire. Et une relation obèse-médecin qui dure est une relation au cours de laquelle on ne parle plus guère du poids - mais de soi - d’ailleurs le poids se transformait imperceptiblement pour atteindre et se stabiliser à plus de 40 % de perte de poids (et sans doute 60 % de pourcentage d’excès de poids, pour faire moderne). Le diabète avait disparu, le mari décédait inopinément et notre patiente adoptait un chien avec lequel elle faisait régulièrement de longues promenades dans la campagne.

Bien sûr, le comportement alimentaire avait changé. Du tout au tout même. Mais fait rare ; les troubles ne réapparaissaient pas et la stabilité pondérale (et psy­chologique) est restée acquise, sur plus de 10 ans aujourd’hui.

Un deuxième cas concerne une femme que j’ai connue quand elle était en terminale et qui a aujourd’hui 50 ans.

Au fil des premières décennies de suivi, elle n’a cessé de « grossir » pour atteindre un IMC de l’ordre de 40. Prise dans un oedipe massif encore renforcé par une haine maternelle féroce, elle n’avait sans doute pas trouvé d’autre issue que de se « déféminiser ».

Atteinte d’une sclérose en plaques il y a une dizaine d’années, sa vie s’est trouvée bouleversée : outre des atteintes neurologiques sévères qui l’ont amenée à réduire considérablement son activité libérale, elle a résisté au départ de son mari qui l’a laissée seule avec sa fille. Au fil de ces presque 10 ans, elle a perdu, sans régime, sans dépression, plus de 40 kilos pour réintégrer une taille 38 que sa mère jalouse plus que jamais. La guerre mère - fille est relancée. Il est vrai que là aussi, la relation psychothérapique s’est poursuivie, intensifiée - mais la réalité s’est imposée sur un autre mode : il n’était plus nécessaire d’être gros pour être visible aux yeux des autres. La maladie suffisait et cette défense par le réel a sans doute bouleversé la « manière d’être au monde » de cette femme initialement très fragile.

Aux super obèses, on propose des « by-pass ». Les épreuves que nous impose la réalité, les environnements de la vie ne proposent-ils pas d’autres court-circuits, courts ou longs ?

(Bernard WAYSFELD, est médecin, psychiatre et nutritionniste, travaille sur les questions de poids et des troubles du comportement alimentaire depuis trente ans - 7èmes Rencontres du GROS (Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids), UNESCO, Paris, 05 et 06 novembre 2009)

SOURCE : G.R.O.S.

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