L'étude « Alpha-Oméga Trial » minimise les bénéfices d’un apport en acide alphalinolénique (ALA) sur la santé cardio-vasculaire

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L’étude Alpha-Oméga (AOT) [1], publiée le 18 novembre 2010 dans le New England Journal of Medicine, concluait à tort qu’une supplémentation en oméga 3 ne réduisait pas significativement le taux d’accidents cardio-vasculaires chez des patients ayant déjà fait un infarctus. Compte tenu de l’impact potentiel de cette étude, le Dr Dominique Lanzmann a pris l’initiative, en collaboration avec le Pr Stephen Cunnane [2] et Eddie Vos [3], de réagir à ses résultats en écrivant à la revue dans une réponse publiée le 3 mars 2011 dans le NEJM [4]. Elle y commente la nature même de l’étude AOT qui induit en erreur en mettant en doute que l’acide alphalinolénique (ALA) favorise le bon fonctionnement cardio-vasculaire (ALA, précurseur des oméga 3 que l’organisme peut transformer en EPA-DHA [5]). Elle souhaite ainsi rappeler le bénéfice d’une consommation suffisante d’oméga 3 végétaux dans le cadre d’une alimentation équilibrée.

La conception et la présentation des résultats de l’étude AOT sont orientées

La façon dont a été conçue l’étude AOT ainsi que la présentation des résultats sont de nature à minimiser les bénéfices d’un apport en acide a-linolénique (ALA) sur la santé cardio-vasculaire. Notre argumentation s’appuie sur 4 constats majeurs : La conclusion est tronquée et passe sous silence les bénéfices de l’ALA tout de même observés, les Hollandais ne manquent pas d’ALA et ne sont donc pas un bon terrain d’étude, la méthode de comparaison des groupes de patients n’est pas satisfaisante, et enfin la composition des margarines élaborées pour l’étude est inadéquate.

La conclusion est tronquée et passe sous silence les bénéfices de l'ALA tout de même observés

En effet, les auteurs concluent uniquement sur le faible impact de l'apport en ALA sur la santé cardio-vasculaire. Or, l'étude met en évidence une baisse significative de 61% de l'arythmie ventriculaire chez les diabétiques [6] (21% des 4837 patients de l'étude). Ce résultat n'est pas commenté ni expliqué. Il est passé sous silence dans le résumé au profit d'une conclusion générale qui minimise l'effet d'un apport en ALA.

Les Hollandais ne manquent pas d'ALA et ne sont donc pas un bon terrain d'étude

Les auteurs ont choisi de mener leur étude auprès de la population néerlandaise alors même qu'il a été démontré qu'elle était faiblement carencée en ALA [7]. En effet, cette partie de la population européenne consomme une quantité d'ALA qui avoisine les recommandations [8]. Le groupe témoin de cette étude est donc, selon l'expression employée par les épidémiologistes, « contaminé », c'est-à-dire qu'il consomme déjà de l'ALA, ce qui rendra d'autant plus improbable la mise en évidence d'une différence d'effet avec ceux qui en reçoivent pour l'étude. Il est d'autant plus difficile, dans ce contexte, de démontrer une différence significative et un impact après intervention nutritionnelle.

La lecture de la nouvelle figure 7 fournie dans la réponse des auteurs appuie d'autant plus ce questionnement.

La méthode de comparaison des groupes de patients n'est pas satisfaisante

La comparaison intergroupe a pour objectif de noter s'il y a une différence significative ou non sur la santé cardio-vasculaire des populations qui ont consommé/ou pas, une margarine enrichie en ALA et/ou en EPA-DHA.

Or, dans l'étude AOT, l'ALA n'est pas comparé de manière isolée au groupe témoin : les effets potentiels de l'ALA sont dilués car les auteurs n'ont pas rapporté les résultats des 4 groupes séparément mais les ont comparés 2 à 2.

Dans le droit de réponse des auteurs [9] publié conjointement à notre réponse, la figure 1 nouvellement communiquée, montre que le groupe "EPA DHA + ALA" a 14% d'accidents cardio-vasculaires de moins que le groupe "EPA DHA seul". Ce résultat n'est, là encore, pas commenté.

La composition des margarines élaborées pour l'étude est inadéquate

Leur forte teneur en oméga 6 (2,3 fois plus que la margarine utilisée dans l'étude de Lyon [10]) inhibe l'action des oméga 3. L'acide linoléique (oméga 6) et l'acide a-linolénique (oméga 3) sont en compétition dans l'organisme car ils utilisent les mêmes enzymes. Les dérivés de ces deux familles d'acides gras, aux rôles essentiels dans l'organisme, sont antagonistes. La présence d'une quantité importante d'oméga 6 diminue la transformation de l'ALA en ses dérivés et réduit d'autant la possibilité de voir s'exprimer les nombreuses propriétés des dérivés des oméga 3 (anti-inflammatoires, faiblement agrégants plaquettaires, vasodilatateurs, anti-arythmiques, etc.). Il aurait été pertinent que l'étude AOT soit réalisée avec des margarines moins riches en oméga 6 pour permettre aux oméga 3 d'exprimer pleinement leurs bénéfices.

Conclusion

L'étude AOT et la présentation des résultats sont biaisées. Les conclusions des auteurs sont discutables d'un point de vue scientifique et d'un point de vue de la santé publique au regard des recommandations des autorités sanitaires. Je confirme tous les bienfaits de l'acide a-linolénique et l'importance d'en assurer les Apports Nutritionnels Conseillés (ANC) à la population générale.

L'acide a-linolénique (oméga 3 végétal) a un bénéfice démontré

L'acide a-linolénique (ALA) est le précurseur de la famille des oméga 3. Il est indispensable pour les fonctions physiologiques de nombreux tissus, mais l'Homme ne sait pas le synthétiser. Il doit donc obligatoirement être apporté par notre alimentation, tout comme les vitamines. Une fois son apport assuré, l'Homme est capable de fabriquer tous les acides gras de la famille oméga 3.

Pour que l'organisme profite des bienfaits des oméga 3 (anti-inflammatoires, faiblement agrégants plaquettaires, vasodilatateurs, anti-arythmiques, etc.), il est nécessaire que les oméga 6 soient présents en quantité modérée (pour cause de compétition enzymatique) de telle sorte que le ratio oméga 6 sur oméga 3 reste inférieur à 5 [11]. Or il est de 13 en France [12]. Ce déséquilibre favorise la survenue d'un grand nombre de pathologies : cardiovasculaires, inflammatoires, allergiques, cancéreuses, etc.

L'étude d'intervention de Lyon, Lyon Diet Heart Study, réalisée par le Pr Serge Renaud (à l'époque Professeur de Nutrition de l'Université de Montréal et Directeur de l'Unité 63 Inserm à Bron-Lyon) et publiée dans le Lancet [13] est toujours l'étude de référence. Elle a démontré qu'en remplaçant les corps gras classiques (beurre, margarine et huile de tournesol) par de la margarine de colza et de l'huile de colza (c'est-à-dire une alimentation enrichie en acide a-linolénique ALA), on prévient de façon majeure les récidives d'infarctus : baisse de 73% de la morbidité et baisse de 76% la mortalité cardio-vasculaires.

Comment favoriser un apport nutritionnel suffisant en ALA ?

On retrouve essentiellement l'ALA dans le règne végétal et notamment dans les légumes verts à feuilles (salades, choux, persil, etc.), les noix, et surtout dans l'huile et les margarines de colza, produits dont bénéficieront aussi bien les cardiaques que les gens bien portants à tous les âges de la vie. L'usage quotidien de ces produits assure des apports adéquats avec un bon ratio oméga 6 sur oméga 3 sans risque de carence ni de surdosage.

Références

  1. Kromhout D, Giltay EJ, Geleijnse JM; Alpha Omega Trial Group. n-3 fatty acids and cardiovascular events after myocardial infarction. N Engl J Med 2010 Nov 18;363(21): 2015-26.
  2. Stephen C. Cunnane, Ph. D. Université de Sherbrooke, QC, Canada.
  3. Eddie Vos, M. Eng. QC, Canada. vos@health-heart.org.
  4. Vos E, Cunnane SC, Lanzmann-Petithory D. n-3 Fatty acids and Cardiovascular Events. N Engl J Med 2011 March 3;364(9): 880-1.
  5. Acide eicosapentaénoïque, acide docosahexaénoïque.
  6. Table 3 page 2024 de l’article : Kromhout D, Giltay EJ, Geleijnse JM; Alpha Omega Trial Group. n-3 fatty acids and cardiovascular events after myocardial infarction. N Engl J Med 2010 Nov 18;363(21): 2015-26.
  7. Hulshof KFAM, van Erp-Baart MA, Anttolainen M, Becker W, Church SM, Couet C, Hermann-Kunz E, Kesteloot H, Leth T, Moreiras O, Moschandreas J, Pizzoferrato L, Rimestad AH, Thorgeirsdottir H, van Amelsvoort JMM, Aro A, Kafatos AG, Lanzmann-Petithory D, van Poppel G. Intake of fatty acids in Western Europe with emphasis on trans fatty acids : The TRANSFAIR study. Eur J Clin Nutr 1999;53:143-57.
  8. Les hommes hollandais consomment 1,7 g d’ALA par jour pour une recommandation de 2 g (AFSSA 2001).
  9. Kromhout D, Giltay EJ, Geleijnse JM. n-3 Fatty acids and Cardiovascular Events. The authors reply. N Engl J Med 2011 March 3;364(9): 882.
  10. de Lorgeril M, Renaud S, Mamelle N et al. Mediterranean alpha-linolenic acid-rich diet in secondary prevention of coronary heart disease. Lancet 1994;343(8911):1454-9.
  11. AFSSA 2001.
  12. Hulshof KFAM, van Erp-Baart MA, Anttolainen M, Becker W, Church SM, Couet C, Hermann-Kunz E, Kesteloot H, Leth T, Moreiras O, Moschandreas J, Pizzoferrato L, Rimestad AH, Thorgeirsdottir H, van Amelsvoort JMM, Aro A, Kafatos AG, Lanzmann-Petithory D, van Poppel G. Intake of fatty acids in Western Europe with emphasis on trans fatty acids : The TRANSFAIR study. Eur J Clin Nutr 1999;53:143-57.
  13. de Lorgeril M, Renaud S, Mamelle N et al. Mediterranean alpha-linolenic acid-rich diet in secondary prevention of coronary heart disease. Lancet 1994;343(8911):1454-9. Étude randomisée, en double aveugle, réalisée chez 600 patients « cardiaques » (prévention secondaire) de 1987 à 1993.

(Dr. Lanzmann-Petithory, médecin, praticien hospitalier en santé publique, gériatre et nutritionniste à Paris)

SOURCE : Séverine Jeanne pour le Dr Dominique Lanzmann

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