L'anorexie au masculin : plus rare mais aussi dangereuse

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L'anorexie masculine existe-t-elle ? « Oui, mais elle est beaucoup plus rare que l'anorexie féminine », répond le Dr Jean Wilkins, professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal et responsable de la clinique des troubles de la conduite alimentaire de la section de médecine de l'adolescence du CHU Sainte-Justine. « Sur quelque 150 nouveaux cas qu'on traite annuellement ici, seulement 3 patients sont des garçons. Mais la maladie s'exprime de la même manière », ajoute le médecin.

« L'anorexie au masculin : plus rare mais aussi dangereuse » - Crédit photo : www.ladepeche.fr Habituellement, il s'écoule de trois à six mois avant que les parents convainquent leur enfant de les accompagner chez le médecin. « C'est aussi le temps qu'il faut à l'adolescent pour atteindre le poids qui deviendra son poids minimal », signale le Dr Wilkins. Les répercussions physiologiques, physiques et psychiques qui se manifestent, il les mesure, à ce moment-là, par les signes vitaux et par le degré d'épuisement physique et psychique affiché par l'adolescente ou l'adolescent.

« Outre l'aménorrhée et l'hyposexualisation, le corps réagit à une insuffisance d'apports caloriques en modifiant la circulation périphérique afin de privilégier « l'alimentation du coeur et du cerveau », le tout se traduisant par une baisse de la tension artérielle, une diminution du rythme cardiaque, une froideur des téguments, une acrocyanose... » Le rythme cardiaque descend jusqu'à 50 battements à la minute, voire 30 ou 40 la nuit. « À ce stade, nous préférons hospitaliser les jeunes, indique le Dr Wilkins. On doit les surveiller, puisque le risque d'un arrêt cardiaque est présent. »

Les médecins soupçonnent une anorexie mentale en présence des quatre A: adolescence, aménorrhée (arrêt des menstruations), amaigrissement et alimentation restrictive. Comment cela touche-t-il différemment les garçons? « Chez les deux sexes, le comportement anorexique s'installe à la suite de cette rencontre entre un individu vulnérable et la sensation particulière que lui procure le contrôle restrictif de son alimentation, explique le Dr Wilkins.

Le tout survient généralement à l'adolescence. On peut y voir une similitude avec la toxicomanie, qui nait de la rencontre entre un individu fragile et un produit toxique. D'où la considération d'inclure le trouble alimentaire dans la catégorie des troubles de la dépendance. Cette conduite alimentaire restrictive qui produit un effet intoxicant devient une drogue permise et légale! »

Des recherches récentes sur la façon dont le cerveau de personnes anorexiques se modifie pendant la maladie appuient les propos du Dr Wilkins. La maladie affecterait le circuit cérébral de la récompense, qui associe le plaisir au fait de manger, de boire et d'avoir des rapports sexuels. Or, ces modifications entraineraient une incapacité plus générale à éprouver des plaisirs simples (ce qui arrive dans les cas de dépendance aux drogues).

Homosexuels, les garçons anorexiques ?

En 30 ans de carrière, le Dr Wilkins a vu passer de nombreux patients dans son cabinet. Des cas lourds d'enfants âgés de 12 à 18 ans avec des problèmes de drogue et de sexualité ou qui ont fait des tentatives de suicide. « C'est seulement au début des années 80 que l'on a commencé à recevoir les jeunes filles aux prises avec des troubles du comportement alimentaire; les deux formes les plus graves sont l'anorexie mentale et la boulimie nerveuse. » Au début, il traitait des adolescentes issues de milieux nantis, des élèves « modèles » qui ont toujours été ce que les autres voulaient qu'elles soient. De nos jours, la maladie frappe toutes les couches de la société, y compris les garçons, affirme le pédiatre.

Selon certains cliniciens, l'homosexualité pourrait favoriser l'anorexie. Les statistiques sont très variables, mais les hommes homosexuels seraient plus enclins à se référer aux canons de beauté masculins. « Souvent les parents s'inquiètent de l'orientation sexuelle de leur fils anorexique parce que celui-ci ne semble pas “intéressé” par les filles, souligne le Dr Wilkins. C'est normal. L'anorexie s'accompagne d'une baisse de la libido consécutive à une régression sur le plan hormonal. Ces adolescents ne sont pas pour autant homosexuels. Tout finit par se replacer avec le temps et ils retrouvent leur orientation sexuelle première. »

D'après le Dr Wilkins, le refus de nourriture témoigne d'une impasse dans le processus de développement propre à la période de l'adolescence. Hypersensibilité, figure parentale absente ou étouffante et blessures d'enfance ou toutes récentes font souvent partie des composantes de ce mal. « C'est une maladie complexe et difficile à traiter, avoue le Dr Wilkins. Les adolescentes et adolescents qui en sont atteints nient leur problème. L'anorexie est pour eux un refuge où ils se cachent un temps pour combler leur vide intérieur. Le contrôle qu'ils exercent sur leur faim et sur leur poids devient ainsi une victoire personnelle et sur leur entourage. C'est une façon de s'affirmer, une identité transitoire nécessaire. » Dans de telles conditions, les amener à consulter un médecin représente un tour de force.

L'abaissement récent de l'âge des anorexiques complique encore davantage la problématique. « Nous accueillons aujourd'hui des enfants qui souffrent d'anorexie mentale avant que leur puberté se soit développée, mentionne le Dr Wilkins. Pour ces fillettes, le refus de vieillir, d'avoir des formes, de devenir une femme est manifeste. Elles sont tenaces dans leur maladie et donnent peu d'accès à leur souffrance, qu'elles ne reconnaissent pas toujours, du moins pas dans l'immédiat. »

Si le Dr Wilkins s'inquiète tant, c'est que l'anorexie chez les jeunes enfants, garçons et filles, interrompt leur croissance en évolution. « À l'âge prépubère, il y a normalement un durcissement des os, un renforcement du cœur et une augmentation de la masse du cerveau pour se préparer à la croissance accélérée du corps qu'engendrera bientôt l'adolescence, dit-il. Tout ce processus étant freiné, il y a des risques de séquelles sur leur développement et leur santé. Plus les jeunes souffrent tôt d'anorexie, plus le risque est grand que la maladie persiste longtemps. »

Autre point inquiétant : « L'anorexie mentale et la boulimie nerveuse ont une durée qui souvent dépasse l'adolescence et déborde sur l'âge adulte, ce qui cause une morbidité parfois lourde et compliquée, fait observer le Dr Wilkins. Ceux qui continueront dans l'anorexie après leur adolescence sont plus susceptibles d'être atteints d'un trouble psychiatrique additionnel, que ce soit une personnalité limite, un trouble du caractère ou une dépression. Le transfert de ces patients dans un milieu adulte de soins est indispensable mais pas évident. Là, ils peuvent plus facilement refuser l'aide proposée et ils tombent alors dans l'errance. »

(Dominique Nancy - Journal FORUM du 07 juin 2010)

Source : Université de Montréal (@UdeM)

SOURCE : Université de Montréal

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