L'alimentation et le développement durable

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Depuis quelques années, le développement durable est un thème fréquemment évoqué. Est-ce une nouvelle norme sociale ? Un terme purificateur pour tout ce qui lui est associé ? En introduction à la journée de colloque sur ce sujet organisée le 14 décembre dernier par l'Institut Français pour la Nutrition (IFN), un certain nombre de points ont été précisés par Jean-Louis Lambert, socio-économiste.

La notion de développement est généralement associée aux aspects économiques, voire assimilée à la croissance. La première crise du pétrole en 1973 a induit un début de prise de conscience du caractère limité des ressources fortement utilisées et des effets négatifs (pollution, problèmes sanitaires...) qui aboutit à une focalisation sur le tout écologique. Il semble donc important de rappeler que la durabilité du développement dépendra bien évidemment de la prise en compte de l'objectif écologique mais également du social sans délaisser l'économique.

Atteindre simultanément trois objectifs suppose de trouver des compromis. Cette approche est socio-économiquement délicate et mentalement complexe. Le développement durable est un sujet effectivement difficile à aborder en une seule journée de colloque. À l'instar de congrès scientifiques, il ne peut s'agir d'une suite d'exposés sur des connaissances avérées, faisant l'objet de consensus. Pour aborder des questions faisant débat, il a donc été choisi de privilégier la formule de tables rondes. Pour que les trois aspects (social, écologique et économique) soient bien pris en compte, des spécialistes de ces trois disciplines et des acteurs variés ont été sollicités.

La relation entre l'alimentation et le développement durable pose de nombreuses questions. Ces questions souvent centrées sur la gestion des ressources rejoignent la préoccupation croissante de nourrir la population mondiale en 2050. La production de matières premières agricoles suppose des disponibilités d'espaces cultivables pour l'agriculture et l'élevage. La recherche de ces espaces pousse au développement de la déforestation, avec, entre autres, ses conséquences défavorables sur le réchauffement climatique. Il serait également possible d'aborder le cas des ressources en eau pour la culture de nombreux végétaux, pour l'élevage des animaux et pour l'approvisionnement des mangeurs en eau potable.

Face aux conséquences environnementales négatives de l'agriculture très intensive, l'agriculture biologique est très fréquemment associée au développement durable. S'il est indéniable que cette forme d'agriculture a bien intégré le souci écologique et poussé les formes d'agriculture très intensive à se « raisonner », par contre c'est souvent au détriment de l'économique et du social. L'absence d'intrants chimiques (engrais, pesticides) et la faible mécanisation entraîne des rendements très faibles. C'est en partie parce qu'ils travaillent dans ces conditions que les paysans pauvres des pays en développement sont malnutris. Et les niveaux de prix des aliments issus de l'agriculture biologique les rendent également inaccessibles aux populations pauvres des pays développés.

Quant aux bilans sanitaires comparant ces aliments aux produits standards, ils sont loin d'être évidents, notamment sur les aspects microbiologiques. Cet exemple illustre bien des dérives hyper écologiques reposant sur des croyances magico-religieuses à l'égard de la « Nature » transcendante, supposée parfaite et pourvoyeuse d'aliments forcément « bons ». La recherche de compromis pour satisfaire les trois objectifs du développement durable pousse évidemment à réviser les systèmes de production agricole, mais sans tomber dans un modèle unique inadapté aux différents niveaux de développement.

Enfin, pour améliorer les situations dans le sens du développement durable, il sera nécessaire de mettre en place des systèmes de gouvernance mondiale permettant de trouver les compromis entre les divers acteurs concernés. Ces questions ayant été abordées dans d'autres colloques, le choix a été fait de ne pas les inclure dans le programme de cette journée. Mais pour bien appréhender la problématique globale, il est nécessaire de rappeler en introduction quelques autres thèmes importants.

Face aux nombreuses critiques de la croissance (particulièrement par les populations riches), il faut rappeler que le développement économique n'a pas que des effets néfastes. Le milliard d'habitants très malnutri par insuffisance est constitué des fractions les plus pauvres de la population mondiale. L'alimentation, les conditions de vie, l'état de santé et l'espérance de vie sont très fortement corrélées au niveau de revenu. Les systèmes de production et de distribution alimentaires sont liés aux niveaux de développement économique : productivité dépendant des intrants et des investissements, infrastructures pour les transports et le stockage limitant les pertes...

Les aspects humains sont fréquemment oubliés dans les débats qui opposent l'écologique à l'économique. Dans le domaine alimentaire, il faut ainsi intégrer les conséquences sanitaires : la sécurité alimentaire (au sens premier des approvisionnements qui assurent la survie des populations), les qualités nutritionnelles correspondant aux besoins et la sécurité sanitaire des aliments sur les aspects toxicologiques mais également microbiologiques. Et pour ne pas tomber dans les excès d'une médicalisation de l'alimentation, il faut également prendre en compte les émotions et les plaisirs individuels et sociaux. Il est aussi nécessaire de ne pas oublier les aspects identitaires et sociaux de l'alimentation, fortement liés aux ancrages culturels.

La durabilité dépendra de la réduction des très grandes inégalités sociales. La prise en compte de l'équité intergénérationnelle est fréquemment évoquée dans les débats écologiques sur la sauvegarde de la planète. Mais les populations riches qui dominent les débats sur le développement durable ont souvent tendance à extrapoler leurs préoccupations à l'ensemble de la population mondiale. Or les inégalités importantes renvoient à des problèmes alimentaires (entre autres) bien différents.

Ainsi, la recherche de plaisirs alimentaires immédiats au détriment de la santé à long terme doit-elle être refusée aux populations pauvres qui découvrent enfin l'abondance et gèrent d'abord les contraintes quotidiennes dans une perspective d'espérance de vie encore faible ? Le débat sur la consommation de viandes ne devra pas oublier cet aspect.

La recherche d'équité sociale doit également s'appliquer aux inégalités entre les hommes et femmes. Dans le domaine alimentaire, leur place et leur rôle sont très différents. Le rééquilibrage souhaitable dans le partage des tâches domestiques alimentaires entre les hommes et les femmes est limité par les contraintes professionnelles. Comment peut-on concilier l'amélioration du bilan carbone par des productions alimentaires domestiques (supposées plus favorables) et les aspirations des femmes à avoir une place économique et sociale égale à celle des hommes ?

La gestion de l'énergie est une des questions majeures et mérite une réflexion particulière dans le domaine alimentaire. Les modes de vie des sociétés modernes industrialisées ont entraîné une très nette réduction des dépenses énergétiques (musculaires) des humains. Mais celle-ci s'est effectuée grâce à une consommation croissante d'énergie pour la mécanisation du travail, les voitures et le confort des habitats entre autres.

De manière concomitante, le développement économique a permis une augmentation des consommations alimentaires entraînant des apports caloriques excessifs pour une partie croissante de la population. De plus, dans les fractions de populations les plus riches, ces rations sont très carnées (donc obtenues par la transformation de végétaux en viande) avec des aliments comportant de plus en plus de services associés.

Les principales attentes et les demandes plus ou moins explicites des mangeurs sont fréquemment en contradiction avec les aspects écologiques du développement durable. C'est le cas notamment de la recherche d'une plus grande variété des approvisionnements dans le temps et dans l'espace, des exigences de sécurité sanitaire des aliments, ainsi que des services associés aux aliments.

En résumé, les mangeurs réduisent leurs propres dépenses énergétiques mais demandent des aliments de plus en plus dépensiers en énergie (fossile notamment). Comme dans les autres domaines, l'analyse du bilan énergétique de l'alimentation va donc devoir être développée. Un sujet aussi vaste que les relations entre alimentation et développement durable ne peut être abordé de manière exhaustive en une seule journée. Le programme a donc privilégié des questions particulièrement sensibles dans l'actualité mais moins fréquemment abordées.

(Par Jean-Louis Lambert, socio-économiste, ancien enseignant-chercheur à l'Enitiaa (École nationale d'ingénieurs des techniques, des industries agricoles et alimentaires) et professeur de marketing et sociologie alimentaire - Colloque IFN « L'alimentation et développement durable » - 14 décembre 2010 )

SOURCE : Institut Français pour la Nutrition

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