L'alimentation de l'extrême

lu 3664 fois

Lors de la toute récents Journée annuelle de nutrition et de diététique, Ambroise Martin, professeur de nutrition et de biochimie à la Faculté de médecine de Lyon I, et « père » de la dernière édition des fameux Apports Nutritionnels Conseillés pour la population française, a reçu le prix de l'Institut Benjamin Delessert (*). L'occasion pour Nutrinews de lui poser trois questions sur sa conférence consacrée à l'alimentation de l’extrême...

Pourquoi s’intéresser à l’alimentation de l’extrême ?

Ambroise Martin : Les apports nutritionnels conseillés sont conçus pour couvrir les besoins de la majorité des individus d’une population en bonne santé, placés dans des conditions de vie « normales ». En dehors de situations extrêmes un peu particulières que sont la maladie, la surnutrition ou la sous-nutrition, l’étude d’autres conditions extrêmes apporte des informations utiles à la compréhension des mécanismes physiologiques et pathologiques.

L’adaptation de l’homme au froid, à l’altitude ou aux vols spatiaux a conduit à développer des modèles dont l’intérêt et l’utilité vont au-delà des situations ponctuelles concernées. La régulation de l’appétit, des métabolismes glucidique, protéique ou calcique sont quelques-uns des objets d’étude. On peut aussi espérer des bénéfices pratiques de ces études dans des situations pathologiques très courantes, comme l’alitement prolongé par exemple.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur les études en cours ?

Ambroise Martin : L’essentiel des publications scientifiques concerne :

  • les températures extrêmes (le froid et le chaud, avec dans ce dernier cas le difficile problème pratique de l’hydratation) ;
  • l’altitude (notamment au-delà de 3500 m, où le froid se conjugue à la diminution du taux d’oxygène et à une baisse de la pression atmosphérique) ;
  • l’apesanteur (de plus en plus étudiée avec le développement des vols spatiaux de longue durée).
Mais ces études sont difficiles. En effet, celles qui portent sur des modèles cellulaires ou animaux permettent de formuler des hypothèses, mais ne permettent que rarement des extrapolations directes à l’homme. Et la plupart des études consacrées aux populations vivant au-delà du cercle polaire ou en haute altitude sont essentiellement descriptives et visent surtout à repérer les principales carences par rapport aux standards « optimaux » établis pour les conditions « normales ».

Finalement, les études les plus approfondies sont réalisées lorsque des retombées en termes de performance, avec des conséquences sportives, militaires ou économiques, sont attendues. Elles concernent alors souvent un petit nombre d’individus à « forte valeur ajoutée », plongés, pour une durée relativement brève dans ces conditions extrêmes. Ces recherches qui peuvent paraître anecdotiques pourraient cependant se révéler importantes pour la vie courante, ou tout au moins dans des situations moins extrêmes.

Quels sont les principaux problèmes rencontrés en situations extrêmes ?

Ambroise Martin : Sans exhaustivité, j’en citerai trois.

  • L’appétit : les rations fournies - considérées comme adaptées à la dépense énergétique - ne sont le plus souvent pas entièrement consommées, d’où des pertes de poids fréquentes. Dans l’espace, une anorexie est également souvent constatée, faisant intervenir différents mécanismes neuro-endocriniens (mis en jeu entre autres par l’énergie des radiations) et des perturbations des horloges internes (entraînées par les modifications du cycle jour - nuit). Des expérimentations animales suggèrent aussi un ralentissement de la vidange gastrique en apesanteur (les aliments restent plus longtemps dans l’estomac), susceptible de prolonger un état de satiété et de conduire à une moindre prise énergétique.

  • L’énergie et la répartition des combustibles : chez le rat vivant en environnement froid, les lipides (graisses) sont utilisés préférentiellement aux glucides (sucres). La même constatation est faite chez l’homme, mais on ne sait pas encore si cela affecte vraiment la tolérance au froid ou au chaud. Des études génétiques commencent aussi à mettre en évidence la possibilité d’apparition « d’isoenzymes » saisonniers qui s’adapteraient à l’environnement.

    Le métabolisme protéique est aussi modifié, avec perte de protéines liée à une diminution de synthèse. Il en est de même pour le métabolisme glucidique: le fait de se retrouver tête en bas sans beaucoup bouger joue sur l’insuline et peut même induire un diabète...

  • Le remodelage osseux : les altérations du métabolisme osseux et calcique liées aux vols spatiaux sont bien établies. Outre leur impact sur la santé osseuse à long terme (ostéoporose), le risque majeur redouté (mais qui n’est jamais encore devenu réalité) est celui de la survenue de crises de coliques néphrétiques liées au développement de calculs rénaux, qui pourraient gravement compromettre une mission spatiale.

Ambroise Martin : lauréat 2007 du Prix de l’Institut Benjamin Delessert

Ce Prix, décerné depuis 1988 par l’Institut Benjamin Delessert (*), récompense une personnalité dont l’action dans le domaine de la nutrition a contribué au développement des connaissances. Ambroise Martin est docteur d’État ès sciences et ancien interne des hôpitaux de Lyon, professeur des Universités en biochimie et nutrition à la Faculté de médecine de Lyon.

Son activité de recherche, exercée en tant que responsable d’équipe au sein de l’Unité INSERM 189 de Lyon, portait sur les régulations, notamment nutritionnelles, de la synthèse des glycoprotéines.

Expert en nutrition, il a été longtemps membre du Conseil supérieur d’hygiène publique de France (CSHPF), et de la Commission d’étude des aliments destinés à une alimentation particulière (CEDAP).

De 1999 à 2004, il a été le directeur de la Direction de l’évaluation des risques nutritionnels et sanitaires (DERNS) au sein de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA). Il est membre du comité stratégique du Programme national nutrition santé (PNNS), du comité des experts en nutrition de l’AFSSA et de l’EFSA (l’agence européenne), du Conseil national de l’alimentation (CNA) et du Conseil national de la consommation (CNC).

(*) L’Institut Benjamin Delessert a pour vocation de participer au développement des connaissances médicales et scientifiques dans le domaine de la nutrition. Il soutient des projets de recherche, organise des débats et co-organise la Journée annuelle de nutrition et de diététique avec l’Hôtel-Dieu/Université Paris VI. La 47e JAND s’est tenue à le 27 janvier 2007 à Paris

Pour en savoir plus : ibd@institut-b-delessert.asso.fr

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

Cela pourrait vous intéresser

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s