L'alimentation comme dimension spécifique de la pauvreté

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La pauvreté, qu'elle soit appréhendée à partir de critères monétaires (revenu, niveau de vie) ou non monétaire(éducation, professions et catégories socio-professionnelles), a une répercussion sur l'alimentation des ménages. L'INRA a coordonné une recherche interdisciplinaire sur l'alimentation des populations défavorisées en France, financée par l'Observatoire National de la Pauvreté et de l'Exclusion Sociale.

Ces travaux combinent une approche économique basée sur les budgets des ménages, un éclairage par les sciences de la nutrition, et des analyses sociologiques issues d'enquêtes de santé et de travail de terrain.

L'alimentation, une part importante du budget total des ménages défavorisés

L'alimentation occupe une position spécifique chez les ménages défavorisés par son importance dans le budget total : 22% pour les ménages en-dessous du seuil monétaire de pauvreté (732 euros mensuels par ménage en 2000), 24% pour les ménages dans lesquels le niveau d'études est inférieur au Certificat d'études primaires contre 18% en moyenne nationale.

Des formes d'approvisionnement caractéristiques de la pauvreté

Les formes d'approvisionnement caractérisent la pauvreté. Pour les achats, qui représentent en moyenne 74,4% du budget alimentaire, peu de différences sont observées selon le niveau de revenu. Tel n'est pas le cas pour les repas à l'extérieur et l'autoconsommation.

La part du budget consacrée aux repas à l'extérieur croît avec le revenu : 16% pour les ménages les plus pauvres versus 30% pour les plus riches. La croissance de la consommation de repas à l'extérieur suit également le niveau de diplôme : les moins diplômés dépensent une part faible de leur budget alimentaire dans les services de restauration (moins de 8%), alors que les plus diplômés y consacrent près du tiers de leur consommation alimentaire.

L'autoconsommation (produits du jardin par exemple) est davantage pratiquée par les ménages les plus pauvres, ce qui contribue à atténuer l'inégalité de la consommation alimentaire en valeur. Elle représente 7,7% du budget alimentaire des revenus les plus bas, 1,6% seulement des plus élevés.

La répartition du budget alimentaire par produits

Les boissons alcoolisées, le poisson, et dans une moindre mesure les fruits, sont les produits sous-représentés en proportion dans le budget alimentaire des ménages aux revenus les moins élevés. A l'inverse, la part budgétaire consacrée aux graisses, légumes, produits céréaliers et viandes est supérieure pour ces ménages. On n'observe pratiquement pas de différence pour les produits laitiers et les produits sucrés.

Concernant le niveau d'éducation, les moins diplômés consacrent une plus forte proportion du budget pour la viande (25,5% contre 20% pour les plus diplômés) mais aussi pour les matières grasses. La part des boissons alcoolisées est plus importante chez les plus diplômés (10,3% contre 6,7% chez les moins diplômés).

Une réactivité importante aux prix et au revenu

L'étude montre que la consommation des ménages défavorisés est plus réactive aux variations de revenu pour toutes les grandes catégories alimentaires (en particulier les produits céréaliers, les fruits et les produits laitiers), excepté le poisson et les produits sucrés. Elle est également très réactive aux prix pour des produits stratégiques sur le plan nutritionnel comme les fruits et légumes transformés ou le beurre. Mais d'autres variables doivent être prises en compte, par exemple l'éducation, pour la consommation des corps gras. A revenu donné, les non diplômés ont une consommation supérieure pour la plupart des corps gras. Ces résultats recouvrent en partie un effet de génération : indépendamment du revenu et du niveau d'éducation, les plus âgés (+ de 60 ans ) consomment davantage de corps gras. Ainsi chez les ménages défavorisés et d'un niveau d'éducation inférieur au bac, on constate une multiplicité de mécanismes de substitution (par exemple, une augmentation du prix du beurre entraîne une consommation de substitution d'huile de tournesol). Des interventions de taxation des corps gras sont actuellement en discussion dans certains pays européens (" fat tax "). Mais le ciblage efficace de ces mesures à destination des populations défavorisées semble délicat, les multiples mécanismes de substitution rendant plus difficile le contrôle de l'impact final sur la consommation.

Des apports nutritionnels liés au revenu et à la profession de la mère pour les enfants

Dans la population située en-dessous du seuil de pauvreté, les adultes ont une densité de leur alimentation plus forte en fer, rétinol et cholestérol. Ces nutriments quasi-exclusivement d'origine animale reflètent une plus forte consommation de viandes, volailles et abats. Les femmes et les enfants présentent un apport plus faible en vitamines antioxydantes (C, E, ß-carotène), reflétant une moindre consommation de fruits et légumes.

Par ailleurs, l'adéquation nutritionnelle de la femme et des enfants par rapport aux apports nutritionnels conseillés (ANC) se révèle sensible aux variables socio-économiques comme le revenu ou la profession. Par exemple, exercer une profession indépendante ou d'un statut élevé est liée positivement à l'adéquation en calcium pour la femme ; appartenir à un ménage en-dessous du seuil de pauvreté défavorise l'adéquation en vitamine C des enfants, de même qu'avoir une mère ouvrière ; avoir une mère au foyer ou chômeuse a un impact positif sur l'adéquation nutritionnelle totale et en calcium des enfants.

Statut social et obésité

L'obésité n'est pas comparable, par son ampleur et son développement, en France et aux Etats-Unis, même si on constate une détérioration de la situation française au cours des années 1990. De part et d'autre de l'Atlantique, l'obésité est liée à la hiérarchie sociale, en particulier chez les femmes, et si l'obésité a augmenté dans tous les milieux sociaux entre 1970 et 2000, on ne constate pas de véritable affaiblissement du rôle de ces facteurs sociaux dans l'obésité. On observe dans les deux pays que les individus les plus touchés par l'obésité appartiennent aux groupes sociaux les plus modestes. Dans ces catégories, la corpulence moyenne, mesurée par l'indice de masse corporelle (IMC), est plus élevée. Bien que l'écart observé entre les IMC moyens soit faible (25 chez les ouvrières et 23 chez les cadres), le risque d'obésité chez les ouvrières est multiplié par 4. L'obésité atteint en effet près de 16% chez les ouvrières contre 4% chez les femmes cadres ou professions intermédiaires. L'attention portée au poids, mesurée à partir du désir de maigrir, de la fréquence des pesées et de l'activité sportive, est clairement en relation avec la hiérarchie sociale : elle est la moins forte dans les catégories sociales modestes.

Les différents aspects de cette étude, montrent qu'une action en faveur de l'alimentation ne peut se concevoir qu'au sein d'une politique plus générale combinant les aspects nutritionnels, économiques et sociaux, et qui interviendrait en amont des sources et conditions de précarité.

(Unité de recherche " Recherche sur la Consommation ", département " Sciences sociales, agriculture et alimentation, espace et environnement ", centre INRA de Paris.)

SOURCE : Service Presse INRA

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