L'alimentation à l'origine de l'humanité et ses évolutions

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Les sciences humaines ont tendance à dégager l'Homme de toute contrainte naturelle, ce qui ne manque pas d'influencer les sciences médicales au sens large. On lit et entend des affirmations sur les régimes de nos ancêtres, l'importance de la viande comme de sa cuisson, des conséquences sur la vie sociale sans oublier des conceptions naïves qui consistent à retrouver les bonnes habitudes ancestrales. C'est oublier que notre régime alimentaire résulte d'une double coévolution : la première en relation avec les ressources disponibles de l'environnement, comme pour toutes les espèces, et la deuxième dans le jeu des interactions complexes entre nos innovations culturelles et notre biologie.

« L'alimentation à l'origine de l'humanité et ses évolutions » - Crédit photo : www.hominides.com L'Homme moderne ou Homo sapiens est un omnivore, une évidence pour tout le monde. Mais quel type d'omnivore ? Parmi la centaine de singes catarrhiniens qui peuplent les forêts et les savanes plus ou moins arborées de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe - ce qu'on appelle l'Ancien Monde -, plus de la moitié possèdent des régimes alimentaires de type frugivore/omnivore. Il s'agit des babouins, des macaques, des cercocèbes, des cercopithèques et, plus proche de nous, des orangs-outangs et des chimpanzés. Autrement dit, manger des fruits, des jeunes feuilles, des exsudats, des fleurs, des insectes et de la viande est une vieille habitude, non pas que de famille, mais de la grande lignée des singes de l'Ancien Monde. Il en va de même chez les singes platyrrhiniens d'Amérique du Sud - donc du Nouveau Monde.

Rechercher et consommer différents types de nourritures est plutôt rare chez les mammifères. Etre généraliste est une vraie spécialité pour la quête des ressources, l'accès aux aliments, les façons de les préparer, de les ingérer comme de les digérer. Etre omnivore s'apprend, ce qui veut dire que de tels régimes impliquent des adaptations sociales et cognitives complexes. Donc, d'un point de vue adaptatif, avoir des régimes omnivores dépasse les questions fondamentales de physiologie, de métabolisme et de diététique. Cette contribution s'intéresse au régime alimentaire dans une perspective évolutionniste, ce qui conduit à évoquer les régimes alimentaires des singes et à comparer l'Homme aux espèces les plus proches de lui, comme les chimpanzés, en évoquant les aspects socio-écologiques.

Après une reconstitution de ce que pouvait être le régime du dernier ancêtre commun aux hommes et aux chimpanzés, on suivra les grandes étapes de l'évolution du régime chez les australopithèques, puis chez les premiers hommes, avec la question de l'apport de la viande. Avec l'émergence du genre Homo et l'invention de nouveaux outils ainsi que l'usage du feu, se met en place la coévolution entre les innovations techniques et culturelles et la biologie. L'acquisition d'un plus gros cerveau en relation avec la cuisson des nourritures végétales en est un des aspects les plus spectaculaires.

Enfin, avec la fin de la préhistoire et l'invention des agricultures, s'instaure une autre coévolution qui, depuis 10.000 ans, joue un rôle considérable dans l'évolution des différentes populations humaines. Les régimes alimentaires connus dans diverses régions du monde résultent de coévolutions complexes, et parfois dramatiques, trop souvent ignorées des diététiciens et des nutritionnistes. La malbouffe, l'obésité, les désastres humanitaires/alimentaires sont autant de conséquences d'une mal-évolution qui n'a rien à voir avec l'évolution darwinienne, mais avec l'ignorance de ce qu'a été et est cette évolution.

1 Les régimes alimentaires des singes

Des études comparatives empiriques du régime alimentaire des primates dégagent une tendance générale en fonction de la taille corporelle. Les espèces de plus petite taille - quelques centaines de grammes - consomment principalement des insectes. Celles de petite taille - quelques kilogrammes - mangent beaucoup d'insectes, mais aussi des fruits. Celles de taille moyenne - moins d'une dizaine de kilogrammes - recherchent des fruits, quelques insectes et des feuilles tendres ou des pousses pour l'apport en protéines. Celles de taille plus grande - plus d'une dizaine de kilogrammes - préfèrent les fruits et les feuilles moins matures. Enfin, les plus corpulentes - comme les gorilles - se concentrent sur des aliments fibreux comme les feuilles de toutes sortes et les lianes.

Il s'agit là d'une tendance générale qui n'a rien d'une règle arithmétique. Les primates, dont les singes, se composent de nombreuses lignées, dont certaines avec des spécialisations, comme les colobinés - colobes, entelles ... - nantis d'un estomac compartimenté qui, comme chez les ruminants, leur permet de survivre en ne mangeant que des feuilles. L'autre adaptation connue pour digérer de grande quantité d'aliments fibreux passe par le développement du gros colon, comme chez les gorilles (et les chevaux). Mais quelle que soit la lignée, on observe cette tendance à incorporer une part relativement plus importante d'aliments fibreux quand la taille corporelle augmente. A cet égard, les hommes s'en détachent nettement. L'Homme est une espèce de très grande taille - la plus corpulente après les gorilles parmi tous les primates actuels - qui maintient un régime omnivore avec une composante carnée importante.

D'un point de vue adaptatif, manger des feuilles ou des fruits s'associe à des comportements sociaux très différenciés. Les espèces mangeuses de feuilles ou folivores vivent dans des groupes composés d'un nombre plus restreint d'individus, bougent sur de faibles distances, ont moins d'interactions sociales et possèdent un cerveau relativement plus petit. Comparées à ces dernières, les espèces frugivores présentent des groupes sociaux plus importants, occupent des territoires ou domaines vitaux plus étendus, se déplacent plus fréquemment et sur des parcours plus longs, nourrissent des interactions sociales intenses et jouissent d'un cerveau plus développé. Ce dernier point est important puisque l'intensité de toutes les activités sociales et physiques, sans oublier les besoins métaboliques du cerveau, exigent des apports nutritionnels et caloriques, ce qui n'est possible qu'à la condition d'avoir un régime qui puisse les procurer.

A cela s'ajoute une caractéristique assez peu connue associée au goût. Chez les espèces folivores, le goût ou la palatabilité permet de rejeter les aliments toxiques -facteur de sélection naturelle-, tandis que chez les espèces frugivores, le goût a une fonction de gustation et de plaisir qui motive des activités de collecte pour la recherche de nourritures de très bonnes qualités nutritives, caloriques et gustatives, mais distribuées de façon discrète dans le temps et dans l'espace dans des environnements forestiers en trois dimensions. Le goût ne permet pas d'écarter des nourritures potentiellement toxiques, ce qui signifie que pour être omnivore, il faut apprendre à l'être par l'éducation et l'imitation. Un régime omnivore s'inscrit dans un contexte social et cognitif qui se tisse d'interactions multiples avec les environnements physiques et sociaux, avec des notions de plaisirs, d'échanges, d'interdits ...etc.

2 Le régime alimentaire du dernier ancêtre commun

L'Homme fait partie d'un groupe ou super famille appelée les Hominoïdes. Dans la nature actuelle, ceux qu'on appelle les grands singes hominoïdes rassemblent les gorilles, les orangs-outangs, les chimpanzés et les Hommes. L'expression « grand singe » signifie qu'ils sont bien plus corpulents que tous les autres singes, les nombreux Cercopithécoïdes. Contrairement à la tendance empirique décrite précédemment, tous ces grands singes, mis à part les gorilles, ont des régimes de types frugivores/omnivores. Cependant, elle est respectée au sein des Hominoïdes puisque les plus graciles - les chimpanzés - ont des régimes frugivores/omnivores incorporant peu d'aliments fibreux. Les orangs-outangs, plus corpulents, tendent à consommer plus de fruits durs et de nourritures fibreuses. Puis, toujours par ordre de taille croissante, ce sont les gorilles de plaine avec un régime folivore/frugivore. Les plus gros des gorilles, ceux des montagnes, sont exclusivement folivores. Donc l'Homme appartient à un groupe de grands singes qui, sauf cas extrême, se compose de frugivores/omnivores.

Les chimpanzés représentent l'espèce la plus proche de nous dans la nature actuelle en termes de relations de parentés. Cela signifie que nous avons un dernier ancêtre commun ou DAC. C'est le principe de la phylogénie ou de l'ascendance commune. Selon le principe de parcimonie - et sachant que les chimpanzés ne sont pas nos ancêtres, mais nos « frères d'évolution » -, on admet que tout ce qui s'observe chez les chimpanzés et les hommes provient de leur dernier ancêtre commun ou DAC. Cela ne signifie pas que les chimpanzés et/ou les hommes n'ont pas évolué selon leurs lignées respectives depuis le DAC, mais que ces évolutions partent de ce DAC. Pour reconstituer le régime alimentaire du DAC, il faut connaître celui de ses descendants, autrement dit des hommes et des chimpanzés.

Les chimpanzés sont des frugivores/omnivores qui recherchent les meilleures ressources alimentaires: fruits, fleurs, jeunes pousses et feuilles tendres, miel, insectes et petits mammifères. Ils confectionnent des tiges qu'ils introduisent dans des trous de termitières ou de fourmilières et en extraient des dizaines d'insectes. En Afrique de l'ouest, ils utilisent des pierres ou des gros bâtons pour briser des noix. Parfois, ils confectionnent des sandales pour grimper le long des troncs épineux pour quérir des fruits succulents. Ils se révèlent de redoutables chasseurs, capables d'attraper des antilopes, de jeunes cochons ou d'autres singes, comme les colobes. Dans certains groupes, les femelles fabriquent de petites sagaies et tuent des galagos - de petits primates nocturnes- pour les manger tout cru. Ce sont là quelques exemples parmi d'autres qui révèlent l'intelligence individuelle et sociale des chimpanzés. Les activités les plus complexes, que ce soit pour l'usage d'outils ou les interactions sociales, s'organisent autour de la nourriture : recherche, accès, partage, échange, négociation, association ...etc.

Tous ces comportements appris, font l'objet de traditions selon les groupes de chimpanzés On parle de cultures, que ce soit pour le choix des nourritures et les moyens de les consommer. (Il en est de même chez les orangs-outangs.) Toutes ces caractéristiques, au moins potentiellement, devaient exister chez notre DAC. Une remarque cependant : le régime des chimpanzés se compose de nourritures collectées dans des milieux forestiers humides, alors que, comme nous allons le voir, les régimes des espèces de notre lignée comprend des nourritures de milieux arborés plus secs et plus saisonniers. Dans l'état actuel de nos connaissances sur les plus anciens fossiles connus - et contrairement au cliché séculaire d'un passage de la forêt à la savane -, il n'est pas impossible que les chimpanzés représentent une lignée de notre famille africaine qui se serait adaptée secondairement à des forêts plus humides et fermées.

3 Le régime des premiers représentants de la lignée humaine

Les plus anciens fossiles proches de notre DAC avec les chimpanzés sont Tournai ou Sahelanthropus tchadensis du Tchad daté de 7 Ma (millions d'années), Orrorin tungenensis du Kenya âgé de 6 Ma et Ardipithecus kadabba et Ardipithecus ramidus d'Ehtiopie entre 5,6 et 4,5 Ma. Tous vivaient dans des milieux arborés à proximité de savanes arborées plus ou moins sèches. Tous étaient doués de bipédie, mais présentaient des caractères liés à une vie arboricole intense. (Tournai devait marcher debout lui aussi, mais on ignore encore tout de son répertoire locomoteur.) Leur dentition indique des régimes alimentaires incluant des nourritures en moyenne plus coriaces que celles des chimpanzés actuels. Cela n'a rien de surprenant, puisque les plantes et leurs parties dans des milieux proches des savanes sont adaptées à des alternances de saisons sèches et humides et sont globalement plus coriaces, notamment les parties qui les protègent de la dessiccation (exocarpe des légumineuses et des fruits, comme les noix). Leurs incisives sont assez grandes et leurs dents post-canines (prémolaires et molaires) plutôt larges et recouvertes d'un émail assez épais. Ces caractères s'accordent avec un régime frugivore/omnivore incluant des nourritures, en moyenne, assez coriaces.

Ce que nous savons des parties connues de la face - mandibules et maxillaires- soutient la pratique d'une mastication vigoureuse. Evidemment, ils ne se privaient pas de consommer des fruits et des végétaux tendres pendant les périodes humides, et de la viande à l'occasion. Le régime alimentaire des fossiles de notre famille autour du DAC apparaît de type frugivore/omnivore, comparable à celui des chimpanzés actuels, mais dans des milieux de forêts plus sèches et plus saisonnières, avec des nourritures dans l'ensemble plus coriaces, ce qui explique leurs dentitions et leurs mâchoires plus robustes. Et de rappeler, une fois de plus, que le régime des chimpanzés actuels dérive plus certainement de ce type de régime. La lignée des grands singes africains ou Hominidés - ce qui inclut les hommes - se déploie depuis ce DAC.

Les Hominidés adaptent leurs régimes de type frugivores/omnivores aux divers milieux arborés plus ou moins humides qu'ils peuvent investir. Ce qui leur permet de conserver leurs régimes éclectiques, en dépit de leurs grandes tailles corporelles, repose sur une caractéristique trop longtemps ignorée : celle d'accéder à des nourritures de bonne qualité nutritive, mais protégées physiquement et non pas chimiquement - parties souterraines des plantes, noix, légumineuses à cosses solides ... - et cela grâce à leurs connaissances, leurs traditions, leurs cultures et les usages diversifiés d'outils de toutes sortes. Des millions d'années avant les inventions des agricultures, nos régimes omnivores reposent avant tout sur des cultures.

4 Le régime alimentaire des australopithèques

Le genre Australopithecus connaît un beau succès adaptatif, avec pas moins de cinq espèces connues en Afrique entre 4 et 3 millions d'années. Dans leur diversité, les australopithèques représentent la « phase mégadonte » de notre lignée, ce qui signifie qu'ils acquièrent un appareil masticateur puissant, avec des muscles très développés et des dents post-canines de grande taille, recouvertes d'un émail très épais. Ils se sont adaptés à la vie en marge des forêts et des savanes arborées, un environnement en mosaïque avec une grande diversité de nourritures végétales. Dans ce type de milieu, des plantes développent des parties souterraines - bulbes, tubercules, rhizomes, oignons, racines - qui leur permettent de traverser la saison sèche. Les australopithèques ont acquis les savoir-faire nécessaires pour les collecter, certainement à l'aide de bâtons à fouir.

Nous savons que les chimpanzés actuels utilisent toutes sortes d'outils pour accéder à des nourritures, notamment pour briser des noix. Les australopithèques en faisaient certainement autant, puisque les noix représentent une source abondante d'aliments et de très bonne qualité nutritive. Mais ils ont innové en se donnant les moyens d'accéder à ces ressources souterraines, ce qu'aucune espèce actuelle de singe ne semble capable de faire. Le seul inconvénient est qu'il faut les mastiquer, d'où cet appareil masticateur puissant. Cette tendance à la « mégadontie » s'accentue chez leurs descendants, les Paranthropes ou «Australopithèques robustes». On les surnomme aussi « casse-noisettes » en raison de leur formidable appareil masticateur, le plus puissant jamais observé chez tous les singes et grands singes actuels et fossiles. Leurs incisives sont réduites alors que leurs dents post-canines sont vraiment énormes, plus larges que longues, avec un émail vraiment très épais.

Leur anatomie spectaculaire a laissé croire qu'ils étaient très spécialisés pour ne manger que les nourritures les plus coriaces. On en a même fait des consommateurs de graminées - plus précisément de grains -, des plantes de milieux ouverts dites de type C4 d'après la structure de leurs hydrates de carbone. C'est très peu probable, en raison du caractère très saisonnier de ce type de plante, sans mentionner les problèmes spécifiques que posent leur collecte, leur mastication et leur digestion. L'étude des traces isotopiques de leur régime indique bien la consommation de plantes de type C4, mais de façon indirecte. En effet, l'analyse des traces de strontium et de calcium de leurs os révèle un régime omnivore, avec une domination des plantes arbustives de type C3. Les traces de plante C4 proviennent en fait des antilopes ou d'autres herbivores des savanes qu'ils attrapaient à plus d'une occasion.

L'adage qui prétend que « qui peut le plus, peut le moins » s'applique à ces Paranthropes, nantis d'un cerveau bien plus gros que celui de leurs ancêtres australopithèques, et capables d'utiliser des outils de pierre, notamment des outils de pierre taillée. Leurs petites dents antérieures - incisives et canines - témoignent d'une préparation extra-orale des aliments, qui sont introduits par petits morceaux dans la cavité buccale avant d'être mastiqués. Les Paranthropes savaient collecter toutes sortes de nourritures, des plus tendres aux plus coriaces, grâces à des outils et, comparés à leurs ancêtres australopithèques, ils utilisaient des outils taillés dont les éclats permettent de découper et de trancher, mais aussi de briser avec ce qu'on appelle des galets aménagés ou hachoirs. Toutes ces caractéristiques s'accordent avec un cerveau absolument et relativement plus gros, avec des asymétries cérébrales associées à une plus grande dextérité.

5 Le régime des « premiers hommes »

Les premiers représentants du genre Homo se nomment Homo habilis et Homo rudolfensis. Ce ne sont pas des hommes au sens strict et il y a toujours d'intenses discussions à ce propos, notamment parce que ce qu'on croyait exclusivement humain parmi les singes comme la chasse, le partage de la nourriture, l'usage et la fabrication d'outils se retrouvent chez la plupart des Hominidés. Il n'en reste pas moins que ces « premiers hommes » annoncent des tendances évolutives qui s'affirmeront dans le genre Homo, comme celle à avoir un cerveau de plus en plus développé alors que les dents, la face et l'appareil masticateur deviennent plus graciles. On a associé toutes ces tendances à la chasse et à la consommation de viande, ce qui n'est pas si évident.

Parmi tous les fossiles attribués à ces « premiers hommes », certains conservent des dentitions et des mâchoires encore robustes, même si, dans leur diversité, ils se dégagent de la « phase mégadonte ». Leurs régimes sont tout aussi éclectiques que ceux des Paranthropes, mais en incluant moins de nourritures coriaces difficiles à mastiquer, et en incorporant une part croissante de viande. Les contraintes masticatrices s'allègent, non pas parce qu'ils mangent plus de viande, mais parce qu'ils mastiquent moins, ce qui amorce la diminution de la taille des dents post-canines. Par contre, les incisives et les canines restent développées puisqu'ils les utilisent pour découper les chairs. Les régimes des Paranthropes et des « premiers hommes » se recouvrent considérablement et, de ce fait, ils se retrouvent en concurrence pour les meilleures ressources. Seulement deux groupes issus d'un même groupe ancestral - les Australopithèques - ne peuvent survivre dans les mêmes communautés écologiques que s'ily a divergence écologique, notamment pour les régimes alimentaires. Cela passe par la capacité à consommer des nourritures végétales coriaces en plus grandes quantités chez les Paranthropes et la viande pour les « premiers hommes ».

Cependant, cette viande qui entre pour une plus grande part dans leur alimentation ne provient pas de la chasse -bien qu'ils devaient être plus efficaces et surtout mieux organisés que les autres Hominidés -, mais par l'exploitation habile de charognes. Grâce à leurs outils tranchants et percutants, ils découpaient les carcasses de grands herbivores à peine décédés, la viande restant consommable pendant plusieurs jours pour des Hominidés avec un système digestif de frugivore/omnivore peu tolérant à la viande avariée. Donc ce n'est pas la chasse qui caractérise l'adaptation de ces « premiers hommes » et leur régime, mais la fabrication et l'usage d'outils plus efficaces, avec les fonctions de couper, trancher et briser qui permettent à la fois d'avoir accès à un plus large spectre de nourritures, dont la viande, et d'en effectuer des préparations extra-orales qui allègent les contraintes masticatrices.

A ce stade de la revue des régimes des Hominidés, on note que leurs régimes frugivores/omnivores reposent sur la mobilisation de capacités cognitives, techniques, sociales et culturelles donnant accès à des nourritures de bonne qualité, mais difficilement accessibles sans l'usage d'outils pour leur collecte comme leur préparation extra-orale. Il existe donc une grande diversité de régimes frugivores/omnivores chez les Hominidés, pas dans la variété des nourritures consommées - fruits, légumes, parties souterraines des plantes, noix, viandes, œufs, miel, fleurs, insectes ... etc -, mais dans la part relative de ces nourritures dans le régime. La sélection de leurs régimes ne se fait pas sur l'ensemble des nourritures consommées, mais sur celles qui permettent d'assurer leur survie pendant les périodes difficiles, comme les saisons sèches.

6 Le régime du genre Homo

Les vrais hommes apparaissent autour de 2 Ma avec Homo ergaster. Il est bien plus grand que tous les Hominidés précédents ou contemporains, doué d'une physiologie de coureur et le premier capable de s'affranchir de la dépendance au monde des arbres. C'est un prédateur efficace, arpentant de vastes domaines vitaux. La transition entre les « premiers hommes » et les Homo ergaster se fait entre 2 et 1,6 millions d'années.

Jusqu'à cette époque, et depuis les plus anciens Hominidés connus qui remontent à 7 Ma, notre lignée se présente avec plusieurs espèces contemporaines réparties en Afrique. Cette diversité s'étiole puisque les « premiers hommes » disparaissent vers 1,6 Ma, puis les Paranthropes vers 1 Ma. Les changements climatiques et l'émergence d'Homo ergastery sont pour quelque chose. C'est donc une sorte de paradoxe, puisque les Homo ergaster se répartissent en Afrique et s'installent sur les parties méridionales de l'Eurasie, tandis que les autres branches de notre famille africaine s'éteignent.

L'expansion d'Homo hors d'Afrique l'amène à investir des écosystèmes de plus en plus éloignés de la bande des tropiques. Cela est rendu possible par sa faculté d'assurer un approvisionnement efficace en viande - la seule nourriture disponible en toutes saisons et sous toutes les latitudes - et par l'invention de la cuisson, surtout pour les nourritures végétales. Si les singes vivent dans les régions arboricoles et savanicoles autour de la bande des tropiques, c'est parce qu'ils dépendent toute l'année des ressources en nourritures végétales. Homo est le seul singe ayant été capable de s'affranchir de cette contrainte. Mais cette expansion a surtout été rendue possible grâce à la domestication du feu et à la cuisson.

La fabrication d'épieux en bois avec la pointe durcie au feu, l'invention de bifaces de formes symétriques et épointées et l'usage de « bolas » témoignent d'une chasse active inconnue jusque là chez les autres Hominidés. L'invention d'armes pour tuer est une caractéristique du genre Homo, les autres Hominidés, comme les chimpanzés, utilisant rarement des objets pour occire des proies.

On a longtemps considéré que la cuisson était une innovation importante associée à la viande et au développement du cerveau. Il s'agit là d'un cliché dont la seule persistance doit autant à la répétition qu'au mythe machiste de « l'Homme le chasseur » qui, par ses seules activités, sort l'humanité de sa condition simiesque. La viande, crue ou cuite, se digère aussi bien. Il en va autrement des végétaux, notamment des parties souterraines des plantes. La cuisson les rend plus faciles à mastiquer et plus digestes, notamment pour l'amidon. Elle permet aussi d'éliminer les toxines et autres produits chimiques secondaires qui gâchent la digestion. Grâce à la cuisson, les hommes sont les seuls frugivores/omnivores capables d'accéder à des nourritures protégées chimiquement.

Quant au cerveau, son développement et son fonctionnement dépendent peu des apports nutritionnels et caloriques dispensés par la viande. Ce n'est donc pas la viande, mais les innovations autour de la préparation et la cuisson des nourritures végétales, le passage du cru au cuit, qui accompagne les transformations biologiques du genre Homo. Le cerveau est l'organe qui consomme le plus d'énergie, plus d'un cinquième de notre métabolisme quotidien chez l'adulte, plus de la moitié chez les jeunes enfants. L'invention de la cuisson relâche cette contrainte physiologique forte, l'organisme disposant dès lors d'un apport considérable de nutriments et de calories - notamment en glucose -, d'autant que les dépenses énergétiques dues à la mastication et à la digestion se trouvent considérablement atténuées. Cela ne signifie pas que la cuisson entraîne le développement du cerveau, mais quelle fait sauter une contrainte qui a permis cette évolution. Il convient de parler de coévolution puisque des innovations technico-culturelles ont un effet sur notre évolution biologique, constituant un système autocatalytique d'interactions complexes.

7 Le régime de Cro-magnon

Par un curieux effet de mode, on lit et entend que pour retrouver une bonne santé, il faudrait revenir au régime alimentaire des hommes de Cro-Magnon. L'Homme de Cro-Magnon est un Homo sapiens qui vivait en Europe entre 38.00 et 12.000 ans, notre ancêtre des temps glaciaires. La pseudo logique scientifique qui soutient ce type de raisonnement serait que nous, les hommes modernes descendants de Cro-Magnon, ayons conservé une physiologie héritée de ces temps d'économie de chasseurs-collecteurs, et que tous nos maux alimentaires découleraient de l'agriculture, dont les méfaits n'ont fait que s'aggraver à cause de la révolution agro-alimentaire moderne : obésité, infarctus, hypertension ... etc. Revenons quelques centaines de milliers d'années en arrière.

Le genre Homo se déploie sur tout l'Ancien Monde entre 2 et 1,5 Ma, sans que l'on sache vraiment s'il s'agit d'un tronc commun ou si plusieurs lignées se sont déjà séparées. Quoi qu'il en soit, plusieurs espèces d'hommes apparaissent avec les Néandertaliens ou Homo neanderthalensis en Europe, au Proche-Orient et en Asie centrale ; les Homo erectus sur l'immense Asie et les Homo sapiens en Afrique et au sud du Proche Orient. Avec les petits hommes de Florès ou Homo floresiensis découverts récemment, on arrive à pas moins de quatre espèces d'hommes contemporaines alors que la Préhistoire touche à sa fin. Au cours de cette évolution, la taille des dents et de la face n'a pas cessé de régresser alors que celle du cerveau augmente (à l'exception très notable des hommes de Florès à cause de leur nanisme insulaire). Cette évolution devient spectaculaire à partir de 600.000 ans avec la maîtrise du feu et de la cuisson qui se concrétise par des foyers organisés. Les hommes de Neandertal et de Cro-Magnon avaient des cerveaux plus grands que les nôtres, 1.500 à 1.700 ce (centimètres cubes) contre 1340 ce actuellement.

Toutes les populations de toutes ces espèces ont des économies de chasseurs/collecteurs et il est peu probable que leurs régimes aient été significativement différents. On admet que les Néandertaliens avaient un régime très carné, ce qui n'a rien de surprenant. En effet, les populations humaines actuelles qui vivent près du cercle arctique dépendent principalement de ressources animales (viande, poisson), car il n'y a pas ou très peu de nourritures végétales comestibles sous ces hautes latitudes. Les populations néandertaliennes vivant près de la Méditerranée et au Proche-Orient mangeaient plus de nourritures végétales. Hier comme aujourd'hui, il existe un gradient latitudinal qui décrit la part respective de l'alimentation carnée ou végétale dans le régime des populations humaines de chasseurs/collecteurs. De l'équateur au cercle arctique, la part de l'alimentation carnée passe d'un quart à la totalité.

Pour revenir au régime de Cro-Magnon, il est consternant de relever ce cliché convenu, si fréquent en sciences humaines (psychanalyse, psychologie évolutionniste, diététique ...), qui prétend que tout ce que nous sommes provient de l'adaptation de nos ancêtres immédiats ayant habité l'Europe au cours des derniers âges glaciaires. L'expansion de notre espèce Homo sapiens dans sa version moderne commence vers 50.000 ans et investit rapidement des régions jusque là sans présence humaine comme l'Australie, les Amériques et l'Océanie. Leur arrivée en Europe débute vers 38.000 ans. Cela signifie que ces populations d'Homo sapiens venant du sud avaient des régimes incluant une part importante de nourritures végétales.

Au fil des millénaires et jusqu'à la fin de la Préhistoire - entre 38.000 et 12.000 ans-, ces populations ont pu s'adapter à des régimes de plus en plus carnés, comme les Néandertaliens ou les peuples arctiques actuels. Pour que les populations européennes actuelles puissent en être les héritières, il faudrait que ces Cro-Magnon, d'abord si mobiles et migrateurs, aient décidé de se cantonner à l'Europe, ce qui est peu probable. C'est aussi sans compter sur les alternances de périodes glaciaires et interglaciaires qui poussent ces populations à bouger selon une direction nord-sud, mais aussi hors d'Europe. D'autre part, la génétique et la linguistique historiques mettent en évidence un réseau complexe de migrations, avec des populations venant du Proche-Orient. Enfin, vouloir imposer un tel régime de Cro-Magnon - au demeurant fort hypothétique - à l'ensemble des populations humaines actuelles a encore moins de sens puisque des populations d'Homo sapiens se trouvaient déjà presque partout sur la Terre, et même avant que l'Europe ne soit occupée.

A moins de considérer, comme au bon temps du colonialisme, du racisme et de l'impérialisme que l'Europe est le berceau de toute l'humanité. Même le régime Périgourdin, très carné, ne descend pas de celui des lointains Cro-Magnon, pourtant mis au jour dans ce beau pays. En fait, les populations actuelles du sud de la France - ce qui est valable pour toute l'Europe - tiennent moins leurs gènes des hommes de Cro-Magnon des temps glaciaires que de populations ayant migré plus récemment avec l'expansion du Néolithique depuis 8.000 ans.

8 Le régime d'Homo sapiens depuis l'agriculture

Les plus grands changements affectant le régime alimentaire interviennent avec les inventions des agricultures. Après la dernière glaciation, et en plusieurs régions du monde, des populations se sédentarisent de plus en plus et apprennent à domestiquer des plantes et des animaux. Ces processus de néolithisation passent par une réduction drastique de la diversité des ressources alimentaires au fil des millénaires. Ceci a pour conséquence de sélectionner les individus capables de digérer certaines nourritures alors que d'autres sont éliminés ou sérieusement handicapés. Les tolérances au lactose et aux fèves comme les allergies viennent de là. Depuis la dernière glaciation, jamais les populations humaines n'ont été confrontées à de telles pressions de sélection sur leur régime et leurs systèmes digestifs, pressions de sélection dues aux activités humaines, un autre exemple de coévolution entre biologie et culture.

La sélection naturelle opère aussi au niveau des choix des principaux plats et de leurs associations en aliments. Si les plats traditionnels des différentes régions foyers de néolithisation contiennent une diversité de végétaux dont la combinaison fournit les huit acides aminés essentiels, ce n'est pas parce que ces populations avaient une sorte de « savoir ancestral » comme prétendent des nutritionnistes naïfs, mais parce que toutes les populations ayant fait d'autres choix ont tout simplement disparu.

La révolution néolithique est présentée comme un immense progrès dont jaillissent les civilisations, les écritures, les religions ... etc, mais aussi les famines, les épidémies et les guerres. On entre dans l'Histoire, ce qui ne signifie pas que la coévolution ne fait plus partie de l'histoire. La dépendance envers les récoltes et des ressources alimentaires moins diversifiées s'accompagne d'une « gracilisation » de notre espèce : notre squelette devient moins robuste, la taille corporelle régresse et celle du cerveau diminue. Ce n'est que depuis la seconde guerre mondiale, et dans les pays les plus développés, qu'on retrouve une stature comparable à celle des hommes de Cro-Magnon - des Homo sapiens tout comme nous-, mais sans augmentation de notre volume cérébral. Il y a coévolution au cours des dernières décennies, elle n'est pas forcément darwinienne.

Les changements « évolutifs » connus depuis un demi-siècle sont la conséquence de l'amélioration considérable des conditions de vie et d'hygiène dans les pays développés, ce qui a permis d'exprimer des variations phénotypiques jusque là atténuées - augmentation de la stature, grande longévité, obésité - pour un pool génétique qui n'a pas changé en si peu de temps. L'évolution darwinienne repose sur le succès différentiel des individus. En simplifiant, ceux qui possèdent les gènes favorisant la tolérance aux nourritures choisies auront plus de chances de laisser une descendance viable que ceux qui ont des gènes qui les rendent allergiques ou même incapables de se nourrir. De tels processus ont joué tout au long des derniers millénaires et partout dans le monde.

Aujourd'hui, la mondialisation ou, plus pertinemment, l'américanisation de nos habitudes alimentaires confronte les populations humaines à de sérieux problèmes de nutrition, ce qui inclut les populations occidentales. Manger autant de viandes, de graisses et de sucres n'a jamais existé au cours de notre évolution, sans oublier les changements de nos modes de vie dit modernes. Nous sommes entrés dans une phase de mal-bouffe et de mal-évolution. Pour répondre à ces problèmes, il n'est pas inutile de connaître les régimes des singes et de nos ancêtres et leur évolution. Mais les solutions ne résident pas dans un retour naïf à des régimes ancestraux (régimes de Cro-Magnon ou crétois, régimes lactés des Balkans, pseudo-bio, végétaliens ...), le plus souvent perçus au travers de clichés erronés et, c'est là certainement le point le plus important de cette modeste contribution, détachés de leurs contextes environnementaux, sociaux et cognitifs. Car chez tous les singes frugivores/omnivores, le régime est indissociable de ces caractéristiques qui participent d'une coévolution complexe et toujours effective.

(Pascal Picq, Paléoanthropologue au Collège de France, "Les régimes alimentaires de l'Homme : Origines, évolution et coévolution" - 50ème JAND - 29 janvier 2010)

SOURCE : Journée Annuelle de Nutrition et de Diététique

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