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Jeûne thérapeutique et cancer : mythe ou réalité ?

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Jeûne thérapeutique et cancer : mythe ou réalité ?

La restriction alimentaire ou le jeûne contribuent-ils à lutter contre le cancer, à renforcer l’efficacité du traitement ou à limiter ses effets secondaires ? Est-ce un mythe médiatique ou une réalité scientifique ? Scientifiquement, rien à ce jour n’est confirmé chez l’homme. La prudence s’impose donc, d’autant plus que la malnutrition et la perte de poids réduisent, elles avec preuves à l’appui, les chances de survie et la qualité de vie des patients.

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Le cancer fait partie des pathologies dont les conséquences sur la qualité de vie sont considérables et dont l’issue est souvent incertaine. Par ailleurs, la prise en charge thérapeutique est parfois d’une efficacité toute relative et certains traitements sont extrêmement invalidants. Ainsi, près de quatre patients sur cinq, pensant que la « médecine officielle » ne pourra pas leur apporter la guérison, se tournent vers des alternatives thérapeutiques dans lesquelles ils placent leur espérance (c’est ce que certains appellent « lâcher la proie pour l’ombre »).

Il suffit de surfer sur différents moteurs de recherche pour constater qu’une multitude de méthodes sont présentées comme permettant de guérir la maladie cancéreuse. Parmi ces approches, la nutrition représente évidemment une thérapie de choix. Reprenant l’adage d’Hippocrate, « que ta nourriture soit ton médicament », certains élaborent des concepts nutritionnels qui sont censés lutter efficacement contre le cancer.

Ainsi, depuis quelques années s’est développée l’idée que la restriction alimentaire ou le jeûne pourraient être efficaces pour lutter contre le cancer et/ou renforcer l’efficacité du traitement et/ou encore limiter les effets secondaires de ce dernier. Différentes approches sont donc proposées pour tenter de lutter contre la maladie ou contre les conséquences de sa prise en charge thérapeutique. De plus, la composante spirituelle du jeûne accorde à cette pratique des vertus rédemptrices et purificatrices.

Il faut distinguer, dans cette approche, deux situations bien différentes : la restriction calorique et/ou en un nutriment (régimes sans polyamines, sans méthionine, etc.) et le jeûne total. Cette stratégie trouve un écho très favorable dans la population jusqu’à en faire des gros titres de journaux : « Le jeûne, nouvelle arme de lutte contre le cancer ? » [1].

Résultats encourageants mis en évidence chez les animaux...

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L’une des particularités des cellules cancéreuses est que leur renouvellement est rapide et qu’elles ont des besoins nutritionnels élevés. Ainsi, un apport constant et régulier en nutriments leur permet une croissance optimale. Certains avancent qu’en réduisant l’apport en nutriment (par un jeûne ou une restriction), il est possible de lutter contre le cancer, de renforcer l’efficacité du traitement anticancéreux, ou encore d’en limiter les effets secondaires. « Affamer » les cellules cancéreuses, est-ce efficace ?

D’où l’idée de réduire ces apports afin de priver les tumeurs d’un moyen de se développer. Des recherches expérimentales menées sur les animaux qui ont effectivement montrées un ralentissement de la prolifération de cellules cancéreuses. Chez l’animal, une restriction calorique à court terme peut effectivement freiner la croissance de tumeurs.

La restriction calorique provoque des changements de signaux hormonaux qui pourraient activer ou non l’expression de gènes impliqués dans la prolifération cellulaire. Sur les animaux, plusieurs études en laboratoire ont montré que le jeûne augmente la sensibilité à la chimiothérapie de cellules cancéreuses et réduit ses effets secondaires par un effet protecteur sur les cellules saines. Mais, si un ralentissement a été observé pour des tumeurs du cerveau ou de la peau, il n’en a rien été pour celles de la prostate ou du sein. De plus, cette influence positive dépend du type de cancer et le « moment » de cette restriction semble crucial. Chez l’animal, une restriction calorique à long terme peut prévenir des cancers.

Si des études in vitro montrent que ces pratiques pourraient limiter la croissance tumorale ou avoir un effet protecteur sur les cellules saines dans un contexte de chimiothérapie, leurs résultats ne peuvent malheureusement pas être généralisés. Les résultats des études sur les animaux sont souvent contradictoires : tout dépendrait de la composition de l’alimentation.

... qui ne sont pas scientifiquement démontrés chez l'homme

Les médias ont donné un large écho à ces études mais le jeûne ne peut être considéré comme une nouvelle arme de lutte contre le cancer, car aucune des données expérimentales n’ont à ce jour été confirmées chez l’homme. Il faudra attendre plusieurs années avant de connaître les résultats définitifs de trois essais précliniques [2-4] qui évaluent actuellement les bénéfices d’un jeûne lors d’une chimiothérapique.

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La prudence est donc de mise dans un contexte où la malnutrition et la perte de poids sont reconnues comme des facteurs majeurs de dégradation du pronostic des patients (5).

Lutter contre la malnutrition et la perte de poids

Les conséquences de la malnutrition et la perte de poids chez les patients cancéreux sont, elles, scientifiquement démontrées : touchant près d’un tiers d’entre eux, elles réduisent leurs chances de survie et leur qualité de vie, augmentent les infections et la toxicité de la chimiothérapie, du fait de la perte de leur masse musculaire.

« Le principe de précaution doit s’imposer, compte tenu des connaissances connues et dramatiques de la dénutrition chez les patients cancéreux ; en attendant de disposer de données solides et de protocoles de jeûne thérapeutique en fonction du type de cancer et de traitement. »

(Dr Christophe MOINARD, Professeur Université Grenoble Alpes, Laboratoire de Bioénergétique Fondamentale et Appliquée, INSERM U 1055 - Journée Annuelle Benjamin Delessert, 1er février 2017)

[1] Le jeûne, nouvelle arme de lutte contre le cancer ? Le Monde. 08/02/2012.

[2] Lee C, Raffaghello L, Brandhorst S, Safdie FM, Bianchi G, Martin-Montalvo A et al. Fasting cycles retard growth of tumors and sensitize a range of cancer cell types to chemotherapy. Science translational medicine. 2012;4(124):124ra27. Epub 2012/02/11.

[3] Lee C, Longo VD. Fasting vs d ietary restriction in cellular protection and cancer treatment: from model organisms to patients. Oncogene. 2011;30(30):3305-16. Epub 2011/04/26.

[4] Raffaghello L, Lee C, Safdie FM, Wei M, Madia F, Bianchi G et al. Starvation dependent differential stress resistance protects normal but not cancer cells against high-dose chemotherapy. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America. 2008;105(24):8215-20. Epub 2008/04/02.

[5] Pressoir M, Desne S, Berchery D, Rossignol G, Poiree B, Mes lier M et al. Prevalence, risk factors and clinical implications of malnutrition in French Comprehensive Cancer Centres. British journal of cancer. 2010;102(6):966-71. Epub 2010/02/18.

SOURCE : Institut Benjamin Delessert

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