Influence des recommandations sur le comportement des consommateurs : l'exemple du méthyle-mercure dans le poisson

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Des chercheurs de l'INRA ont évalué l'efficacité d'une recommandation de consommation pour la gestion du risque lié à la présence de méthyle-mercure dans le poisson, en analysant les conséquences de la diffusion de cette information sur les comportements de consommation. En effet, l'information des consommateurs est utilisée de plus en plus fréquemment comme un outil de gestion des risques sanitaires, par le biais de l'étiquetage, de programmes de prévention ou de recommandations de consommation. Pour cela, les chercheurs ont mis en place une expérimentation de terrain qui permet un suivi extrêmement précis de la consommation individuelle.

« Influence des recommandations sur le comportement des consommateurs : l’exemple du méthyle-mercure dans le poisson » - Crédits photo : www.cniid.org Le méthyle-mercure est une substance neurotoxique particulièrement concentrée dans les poissons prédateurs et responsable, selon certaines études, de retard du développement neurologique chez l’enfant. A titre de précaution, en 2003, le Comité mixte FAO/OMS d’experts des additifs alimentaires a diminué la dose hebdomadaire tolérable de méthyle-mercure conseillée pour les femmes en âge de procréer, les femmes enceintes ou qui allaitent ainsi que pour les jeunes enfants. Au niveau international, la diffusion d’information a été choisie pour gérer ce risque.

Les recommandations diffèrent d’un pays à l’autre en fonction des consommations nationales notamment. L’enjeu de santé publique consiste à diminuer la consommation des poissons les plus contaminés pour le groupe à risque, sans limiter les apports nutritionnels du poisson. En France, l’AFSSA a établi une recommandation en 2002 et le ministère chargé de l’agriculture (DGAL) a diffusé un communiqué de presse en juillet 2006.

L’expérimentation mise en place par les chercheurs de l’INRA visait à mesurer les conséquences de l’information sur les comportements de consommation de l’ensemble d’un ménage, à court et à long terme. Les ménages sélectionnés (201 représentant 803 individus) ont été suivis pendant 5 mois en 2005 et ont enregistré leur consommation de poisson (quantité et espèce) tout au long de l’expérience. A la fin du premier mois, ils ont été répartis en deux groupes de façon aléatoire. Dans le groupe traitement, la recommandation de consommation qui vise globalement à limiter la consommation de poisson à deux fois par semaine pour la population à risque (voir encadré) a été lue et laissée à toutes les femmes des ménages ; le groupe contrôle n’a reçu aucune information.

Une faible mémorisation et un faible impact de l’information

A la fin de l’expérimentation, la fréquence hebdomadaire moyenne de consommation de poissons,toutes espèces confondues, est supérieure à la fréquence conseillée de deux fois par semaine. Au total, 34% des femmes du groupe traitement comme dans le groupe contrôle ne dépassent pas les deux consommations hebdomadaires.

A la fin de l’expérimentation, peu de femmes réussissent à mémoriser les espèces citées dans la recommandation qu’elles ont reçue. Ainsi, si 50% des femmes se souviennent que le thon frais est cité, seules 10% d’entre elles se rappellent qu’elles ne doivent pas en consommer du tout.

Un ancrage fort des valeurs positives du poisson

La recommandation transmise au groupe traitement décrit les dangers du méthyle-mercure et les bénéfices nutritionnels. Le mois suivant cette diffusion, 50% des femmes considèrent que le mercure présente de forts risques pour leur santé ; 3 mois après, elles ne sont plus que 39%.

Par contre, la valeur positive attribuée aux omégas 3 ne s’atténue pas et 70% des femmes continuent à penser à la fin de l’expérience que ces acides gras sont bénéfiques pour elles-mêmes, et les autres membres du ménage. Lorsque les femmes sont informées des effets négatifs de la consommation de poisson sur la santé, elles ont tendance à sous-estimer les risques du fait de l’ancrage des valeurs positives, notamment lié aux campagnes nutritionnelles largement diffusées en France depuis de nombreuses années.

Les résultats de cette étude conduisent à conclure à une faible efficacité de l’information sur les comportements de consommation. Néanmoins, les résultats doivent bien être interprétés comme ceux provenant d’expérimentations, en l’absence de prise en compte des réseaux sociaux et familiaux particulièrement mobilisés dans les comportements de consommation. Le faible impact de la recommandation conduit à plusieurs remarques sur les informations elles-mêmes, en particulier le nombre d’espèces citées et les fréquences associées, faiblement mémorisées.

Actuellement, les gestionnaires du risque ont élaboré des contenus différents selon les pays. Par exemple, les Etats-Unis citent dix espèces de poisson à éviter tandis que la France, dans son communiqué de presse de 2006 n’en cite que trois (espadon, marlin, siki) et renvoie au site internet du ministère de l’Agriculture pour obtenir la liste des 28 poissons prédateurs sauvages dont la consommation doit être limitée. Certaines solutions alternatives telles que la distribution d’une information plus succincte (notamment en termes d’espèces citées) et ciblée sur les femmes enceintes par le biais du système hospitalier pourraient être considérées. Un étiquetage sur l’emballage des espèces les plus contaminées, avec une mention du type « ce produit n’est pas conseillé pour les femmes enceintes et les jeunes enfants » pourrait également être envisagé comme moyen de contrecarrer la faible mémorisation des différentes espèces.

Les résultats de cette étude montrent que les modes et les conditions de diffusion de l’information doivent être précisément analysés. De plus, les méthodologies expérimentales peuvent être utiles en vue d’améliorer l’efficacité de la gestion publique concernant les risques alimentaires.

Eléments de la recommandation transmise aux ménages pour l’expérimentation

Afin de simuler les recommandations internationales déjà diffusées, la recommandation donnée au groupe traitement est basée sur un nombre maximal de portions hebdomadaires pour les espèces de poisson les plus contaminées. Elle mentionne la population à risque (femmes planifiant une grossesse, femmes enceintes ou qui allaitent, jeunes enfants) et elle rappelle les bénéfices de la consommation de poisson liés aux omégas 3. Elle explique en détail les risques liés au méthyle-mercure. Ensuite, elle décrit le nombre de portions à respecter en fonction des espèces : limiter à 2 portions par semaine la consommation totale de poisson et de produits de la mer ; sur ces 2 portions, limiter à 1 fois par semaine la consommation de : thon en conserve, ou de saumonette (roussette), ou de grenadier (hoki), ou de julienne (lingue) ; ne pas consommer du tout de : thon frais, requin, espadon, marlin, mérou. Nous avons suivi les recommandations internationales qui distinguent le thon frais (thon rouge) du thon en conserve, dont les espèces utilisées, à savoir le listao et l’albacore, sont moins contaminées en méthyle-mercure.

Sources et références :

  • Roosen J., Marette S., Blanchemanche S., Verger P., 2008, Does Health Information Matter for Modifying Consumption? A Field Experiment Measuring the Impact of Risk Information on Fish Consumption, Review of Agricultural Economics, accepté pour publication.
  • Marette S., Roosen J., Blanchemanche S., 2008. Health information and Substitution between Fish: Lessons from Laboratory and Field Experiments, Food Policy, I, sous presse.

(Unité de recherche « Méthodologies d’analyse de risque alimentaire », départements « Alimentation humaine » et « Mathématiques et Informatique Appliquées », centre INRA de Paris)

SOURCE : Service Presse INRA

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