Flore intestinale et probiotiques : luxe inutile ou retour aux sources ?

lu 7063 fois

Si on tente de réfléchir aux rôles de la flore intestinale et aux situations que connaissaient probablement nos ancêtres sur le plan nutritionnel, les probiotiques peuvent apparaître comme des bienfaits disparus plutôt que comme une invention des technologies modernes.

« Flore intestinale et probiotiques: luxe inutile ou retour aux sources ? » - Crédit Photo : www.univ-rouen.fr L’écologie est à la mode. C’est sans doute lié à une série de menaces qui nous pendent au-dessus de la tête, parce que nous avons rompu un certain nombre d’équilibres de notre environnement. Voilà les deux mots clés lâchés : équilibre et environnement, deux piliers de cette science qui, bien avant d’être un choix politique, est la discipline qui étudie les équilibres entre les populations dans leur environnement.

Un équilibre dynamique

C’est dans ce contexte que l’on peut véritablement parler d’écologie intestinale. Dans notre environnement jéjuno-iléal et colique grouillent plusieurs centaines d’espèces bactériennes. Il y a aussi des levures dont on ne connaît que peu de choses, ainsi que des parasites et des virus dont on ne connaît pratiquement rien. Mais ce qu’on sait, c’est que chez l’individu en bonne santé, toute cette flore vit en harmonie. Encore que les équilibres ne soient pas les mêmes à tous les âges et que certaines maladies soient liées à la présence d’un ou plusieurs pathogènes, ou de son (leur) développement excessif par rapport à celui d’autres espèces. Bref, toutes ces bestioles coexistent dans un équilibre dynamique qui peut facilement être renversé. Nombreux sont l es facteurs qui peuvent ainsi changer la donne : stress, vieillissement, antibiotiques, mauvaises habitudes alimentaires et même, prétendent certains auteurs, le manque d’activité physique.

Cet ensemble remplit pourtant une série de fonctions, avec une efficacité qui dépend de sa bonne composition. Son activité métabolique produit des acides gras à courte chaîne, dont on connaît le rôle trophique à l’égard de la muqueuse intestinale. Elle fabrique aussi une gamme de vitamines (K, B2, B12, acide folique, ...). La fermentation glucides lui est due, de même que la putréfaction de protéines et de peptides.

La flore bactérienne favorise encore la croissance des cellules épithéliales et le développement de l’immunité. Elle participe à la résistance contre la colonisation de l’intestin par des pathogènes. Elle contribue à la détoxification et elle stimule la motilité intestinale.

Un organe dénaturé ?

Toutes les espèces bactériennes n’exercent pas les mêmes effets et toutes ne sont d’ailleurs pas bénéfiques, si bien qu’on peut en première approximation les répartir en trois catégories : les bactéries bénéfiques, les commensales que certains considèrent comme neutres et les pathogènes. Mais leur ensemble est une entité vitale pour notre organisme, au point qu’on le considère parfois comme un organe à part entière. Cette proposition est d’autant plus défendable que la quantité de cellules bactériennes protectrices présentes dans la flore indigène est sans doute dix fois supérieure à celle des cellules eucaryotes ayant des fonctions similaires, que l’on trouve dans l’ensemble du corps humain.

Mais cet organe a sans doute changé au cours des millénaires. Il est plus que probable que dans les temps anciens - à la préhistoire - les aliments étaient plus chargés de microbes que de nos jours et qu’une bonne partie des microbes que notre alimentation a perdus correspondait à ceux que nous réintroduisons aujourd’hui comme probiotiques. Sur base de ce qu’on connaît aujourd’hui des modes préhistoriques de « conservation », on peut en tout cas supposer qu’ils favorisaient nettement plus la fermentation des aliments que de nos jours. Et cela provenait sans doute de la présence abondante de microbes, notamment de ferments lactiques, favorisée par ces modes de conservation des aliments. Ces derniers, lors de l’ingestion, amenaient dès lors dans le tube digestif des quantités de bactéries, lactiques et autres, bien supérieures à celles que nous ingérons à notre époque.

Le revers de la médaille

Tout cela se faisait sans que nos ancêtres en aient connaissance et depuis que nous connaissons les microbes, nous avons eu un peu trop tendance à les considérer uniquement comme des sources de maladie et à vouloir les éliminer. Sans compter que nous avons aussi instauré autour de l’accouchement toute une série de mesures d’hygiène qui protègent, certes, les plus faibles et qui jugulent d’éventuelles menaces majeures, mais qui ont également modifié qualitativement et quantitativement la colonisation de l’intestin aux premiers moments de la vie extra-utérine. Il se pourrait bien le lourd tribut que nos civilisations modernes paient aux maladies cardiovasculaires, au diabète et au cancer trouve, au moins en partie, une explication dans cette évolution.

Une étude déjà relativement ancienne (1994) a été réalisée dans une population primitive de Nouvelle-Guinée, qui n’avait dans son alimentation aucun produit confectionné (beurre, huile, alcool, sucre raffiné, ...) mais dont l’ordinaire était riche en fibres, eau, vitamines, minéraux et acides gras polyinsaturés de type DHA et EPA. Malgré que ces individus consommaient aussi, en grandes quantités, des graisses saturées provenant de la noix de coco et que près de 80% d’entre eux fumaient, l’incidence des accidents cardiovasculaires et cérébro-vasculaires, du diabète et des cancers était faible dans cette population.

À l’aube d’une nouvelle prévention

On connaît le rôle que jouent les bactéries bénéfiques dans le maintien des équilibres entre espèces microbiennes au sein de la flore intestinale. On parle d’interférence microbienne. Il semblerait que cette interférence joue aussi à l’égard des levures et des virus. De là à attribuer aux bactéries bénéfiques, donc aussi aux probiotiques, un rôle préventif, il n’y a qu’un pas aisé à franchir. Pas mal d’études ont déjà été réalisées dans ce domaine et des résultats positifs existent, dans la prévention de la diarrhée notamment. Mais ici encore, les études restent trop disparates sur les plans de la méthodologie, des souches et des affections étudiées, ainsi que des critères d’évaluation, pour qu’on puisse généraliser de quelque manière que ce soit.

Pour l’heure, on ne peut que s’en tenir aux résultats obtenus avec tel micro-organisme, dans la prévention de telle affection, dans une population donnée (enfants, personnes âgées, ... ) et avec les critères d’évaluation précis utilisés dans chaque étude considérée en particulier. On ne peut donc qu’espérer voir les recherches se poursuivre, ce qui est le cas. On en attend l’acquisition de nouvelles connaissances, qui permettront de construire de véritables synthèses, ouvrant elles-mêmes la voie à de nouveaux modes de prévention et même à des thérapeutiques adjuvantes. Mais si les considérations évoquées plus haut sur l’alimentation de nos lointains ancêtres sont pertinentes, ce ne sera en fait qu’une sorte de retour aux sources.

Sources et références :

  • Bengmark S. Gut 1998;42: 2-7.
  • Eckburg PB et al.Science 2005;308: 1635-8.
  • Lindeberg S, cité par Bengmark (Gut 1998; 42: 2-7).,
  • O’Hara AM et al. Embo reports 2006;7: 688-93.
  • Vael C. Communication à la jounée de la Vlaamse Vereiging voor Klinissche Voeding en Metabolisme. Probiotica en Prebiotica. Affligem, 16 octobre 2004.

(Par le Dr J. Andris - " HEALTH & FOOD " n°86, Janvier 2008)

SOURCE : Health and Food

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s