Finirons-nous par manger seuls ?

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Convivialité ou individualisme alimentaire : telle est l’alternative explorée depuis plusieurs années par Claude Fischler (CNRS). Le sociologue de l’alimentation assurait la direction scientifique du récent colloque de l’Observatoire Cniel des Habitudes Alimentaires (OCHA) consacré aux « alimentations particulières ». L’individualisation croissante de nos comportements alimentaires met en question le « manger ensemble ».

D’un côté, la Kabylie du chercheur Mohamed Merdji (Audencia et LESMA, Nantes). Pris obligatoirement en commun et dans un même plat, le repas est au centre des rites et des célébrations. Manger seul est un acte inconvenant, celui d’un hors-la loi qui ne veut pas se lier aux autres... D’un autre côté, les cantines scolaires australiennes de John Coveney (Université Flinders), où il ne s’agit plus d’apprendre à manger ensemble, mais de répondre à des besoins médicaux spécifiques ! Les parents réclament des aliments sans oeuf, sans fruit à coque, poisson, lait, blé... Ils évoquent des allergies et des intolérances de leurs enfants, le plus souvent en l’absence de tout diagnostic médical.

D’un côté, la cérémonie, le partage, et le plaisir du repas. De l’autre, la chasse interminable aux aliments inquiétants. La peur ne date pas d’aujourd’hui, rappelle le Pr Harvey Levenstein (Université Mac Master, Canada). Elle est liée à notre condition d’omnivores, qui nous a amenés à trier, à expérimenter nos aliments. Mais elle a connu une accélération à l’ère scientifique et industrielle. Le lien avec l’alimentation s’est distendu, la méfiance est revenue en force.

Allergies, intolérances supposées...

Il y a aujourd’hui une différence considérable entre le nombre des allergies déclarées et celui des allergies prouvées médicalement. Beaucoup d’intolérances, par exemple au lactose, invoquées à tort ou en excès. Des tentatives désespérées de lutter contre l’autisme par des régimes (sans gluten et sans caséine) inefficaces et potentiellement nocifs. Le rejet d’aliments comme le blé ou le lait, va parfois jusqu’à priver les enfants des nutriments essentiels à leur croissance et à leur santé.

... et restrictions de toutes obédiences !

A cela s’ajoutent les restrictions qu’on s’impose pour répondre à l’idéal minceur, rappelle le Dr Jean-Michel Lecerf (Lille) : les régimes amaigrissants, dont l’ANSES a souligné les risques, conduisent le plus souvent à une reprise de poids à terme, avec son lot d’angoisse et d’insatisfaction. Sans compter les multiples idéologies qui limitent les choix alimentaires : impératif religieux, motivation éthique, exigence de spiritualité... contribuent à l’éclatement du manger ensemble et isolent chaque catégorie de mangeurs d’une partie plus ou moins importante du corps social. Végétariens, végétaliens, macrobiotes, orthorexiques (« mangeurs droits ») de toute nature... Si l’on additionne toutes ces alimentations particulières, on ne pourra plus fêter Thanksgiving ensemble, s’exclame un dessin humoristique américain.

Le modèle français semble résister

Nous n’en sommes peut-être pas encore là en France. Une enquête menée dans l’Ouest par Valérie Adt (EHESS, Centre Edgar Morin, Paris) montre que le modèle alimentaire français des repas pris ensemble continue à se transmettre. Et qu’il peut être un facteur de protection contre le surpoids et l’obésité. « L’alimentation moderne est soumise à des mouvements de flux et de reflux entre ses composantes individuelles et ses formes socialisées », analyse Jean-Pierre Poulain (Université de Toulouse-Le Mirail). Selon qu’on déclare le verre à moitié plein ou à moitié vide, on sera optimiste ou pessimiste.

(Colloque OCHA « Les alimentations particulières », Paris, 19-20 janvier 2012.)

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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