Faut-il avoir peur des probiotiques ?

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Une étude clinique publiée par des chercheurs néerlandais a suscité l'inquiétude dans le grand public. Qu'en est-il exactement et quels enseignements faut-il en tirer ?

« Faut-il avoir peur des probiotiques ? » - Crédit photo : www.radio-canada.ca Voici quelques semaines, les probiotiques défrayaient la chronique après des accidents survenus à des patients atteints de pancréatite aiguë qui avaient reçu par sonde un mélange complexe de probiotiques. Un court instant, le doute a surgi dans certains esprits à propos de la sécurité des probiotiques.

A l’analyse pourtant, même au premier degré, ces craintes ne tiennent pas la route, pour plusieurs rasions. La première est que la pancréatite aiguë est une affection grave. Les patients en question, qui participaient à une étude sous l’égide de l’Université d’Utrecht, ne ressemblent donc en rien au commun des mortels qui consomment chaque jour avec délice des probiotiques. La seconde raison est que les bactéries reçues par ces patients constituaient un mélange complexe de souches microbiennes variées. Ce n’est pas le cas dans les produits alimentaires à base de probiotiques. Une troisième raison répond à la démarche elle-même : à Utrecht, l’ambition était curative et le mélange de probiotiques était donc utilisé comme un médicament, alors que les probiotiques auxquels nous sommes habitués dans les grandes surfaces, crèmeries et autres épiceries, sont des aliments.

Du travail sérieux

Il faut retourner aux sources de ce battage médiatique. Des chercheurs néerlandais ont publié dans le Lancet, d’abor online puis dans la version papier, les résultats d’une étude qu’ils menaient depuis 2004 auprès de patients atteints de pancréatite aiguë. Ces chercheurs, bien entendu, sont loin d’être des aventuriers et n’ont pas fait n’importe quoi. Si on se donne la peine de lire leur publication, on voit tout d’abord qu’elle fait moins de huit pages dans une revue de très haut niveau où la place est chichement attribuée. Il faut voir là, même si ce n’est pas un critère absolu, un indicateur du sérieux de l’étude. L’identité des auteurs est également un indice de sérieux : il s’agit de membres du « Dutch Acute Pancreatittis Study group ». Ces personnes appartiennent à plusieurs institutions hollandaises de très haut niveau et se réunissent dans un groupe hyperspécialisée dont la vocation spécifique est d’étudier cette affection-là.

On se rend aisément compte, à la lecture de ces informations, du haut degré de spécialisation de ces scientifiques. L’étude était multicentrique et 15 centres hospitaliers, dont huit hôpitaux universistaires, y participaient. Elle avait été longuement justifiée dans une publication de 2004, qui expliquait aussi sa structure et ses objectifs. Et le protocole avait été soumis au préalable aux 15 comités d’éthique des institutions participantes, qui ont statué indépendamment les uns des autres pour donner leur feu vert. Mais surtout, on se rend compte qu’il ya avait des antécédents positifs : quelques études de petite taille avaient en effet suggéré que les probiotiques pouvaient avoir un effet bénéfique dans la pancréatite aiguë. Mais ces études étaient de taille trop réduite pour permettre de dégager des conclusions fiables. Il fallait donc entreprendre une recherche à plus vaste échelle. C’est ce qu’ont fait les chercheurs néerlandais. C’était d’autant plus acceptable que d’autres études ont montré l’inutilité des traitements prophylactiques aux antibiotiques.

Une affection grave

La pancréatite est loin d’être une affection anodine : dans une 10 à 30% des cas, elle peut entraîner le décès. Parmi les causes du décès figurent l’entérite et la péripancréatite nécrosantes. Elle survient probablement à la suite d’un développement accru de bactéries dans l’intestin, accompagnée d’une défaillance de la barrière intestinale et de phénomènes inflammatoires, le tout conduisant à une translocation bactérienne. L’ensemble s’inscrivait dans une défaillance multi-organe, catastrophe biolmogique que l’on rencontre fréquemment chez des patients en situation très critique dans les services de soins intensifs.

Si le phénomène initial est bien un excès de pullulation bactérienne, il est logique de tenter de rétablir l’équilibre avec des probiotiques. Les probiotiques étaient administrés par sonde entérale et non pas par injection comme l’on prétendu certains articles de presse. Après avoir suivi en double aveugle contre placebo les cas de 298 patients, les chercheurs ont examiné les résultats et ont constaté dans le groupe traité neuf cas d’entérite nécrosante dont huit ont conduit au décès. Le risque relatif était de 2,53 mais avec un intervalle de confiance à 95% allant de 1,22 à 5,25. pour le groupe placebo, le risque relatif était théoriquement de 1 mais aussi avec un intervalle de confiance de 0,75 à 1,51. Certes, ces intervalles ne se recoupent pas. Mais ils ne sont pas tellement éloignés et cela signifie peut-être qu’il aurait encore fallu un plus grand nombre de patients. Cette réflexion se situe au niveau théorique et statistique mais dans la pratique clinique, la conclusion des auteurs est sage : il ne faut pas administrer ce genre de traitement à des patients en pancréatite aiguë, tout au moins avant d’en savoir plus.

La sécurité reste

Une des questions importantes, en effet, est de savoir si chez ces patients fortement atteints, le mélange de souches bactériennes en principes bénéfiques qu’ils ont reçu est vraiment en cause. Il ne faut pas oublier que ce type d’accident survient aussi chez des patients qui n’en ont pas reçu. Comme le font remarquer dans un éditorial Sand et Nordback, qui ont attentivement examiné l’étude, il y avait dans le groupe « probiotiques » un plus grand nombre de patients que dans le groupe placebo à avoir manifesté une défaillance multi-organe avant l’administration des bactéries ou le premier jour de celle-ci. Voilà qui remet fortement en cause la possibilité d’un lien entre les micro-organismes et le décès de ces patients. Les auteurs de l’étude ont aussi pris la précaution d’étudier au préalable sur animaux l’innocuité des souches qu’ils ont ensuite administrées aux patients. Ils ont aussi vérifié dans les préparations l’absence de toxines et de pathogènes.

De telles précautions sont largement prises par les producteurs de probiotiques. Ils n’ont pas sélectionné au hasard les souches qu’ils proposent au grand public dans des aliments qui ont fait la preuve de leur intérêt. Non seulement ils pratiquent en rutine ce genre de contrôle pour s’assurer de l’absence de toute contamination indue, non seulement ils poursuivent et développent même des études cliniques permettant d’étayer les arguments en faveur des effets bénéfiques des probiotiques, mais encore se sont-ils engagés très tôt dans des études de sécurité. Ces études sont maintenant légion et concernent une très grande variété de souches proposées comme probiotiques. Il ne faut pas oublier non plus qu’il existe des exigences légales très strictes à ce point de vue et que les autorités sanitaires nationales, supranationales et internationales suivent de très près le bon respect de ces prescriptions.

Sources et références :

  • Besselink MGH et al. Lancet 2008 ; 371 : 651-9.
  • Sand J, Nordback J. Lancet 2008 ; 371 : 634-5.
  • Besselink MGH et al. BMC surg. 2004; 4: 12.

(" HEALTH & FOOD " numéro 87, avril 2008)

SOURCE : Health and Food

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