Fabriquons-nous des orthorexiques ?

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L'orthorexie ou le « manger droit ».... Les progrès du « diététiquement correct » intéressent les psycho-sociologues de l'alimentation. Dans la recherche obsessionnelle et outrancière de la nourriture appropriée, on peut reconnaître à l'évidence quelques traits psychiatriques. Mais aussi des inquiétudes entretenues par notre souci du risque zéro, notre impossibilité de maîtriser complètement la nature et enfin la déroutante anarchie dans laquelle nous fait vivre une offre alimentaire surabondante et mercantile, propre à la société de consommation... Nutrinews a suivi une conférence (*) de Patrick Denoux, qui dirige des recherches en psychologie interculturelle à l'Université de Toulouse-Le Mirail.

Épidémies d'obésité, peurs, suspicions et psychoses sur les produits, obsessions diététiques et « idéal minceur », troubles du comportement alimentaire comme l'anorexie et la boulimie... Nos malaises psychologiques et sociaux se concentrent volontiers aujourd'hui sur l'acte de se nourrir.

Dans ce tableau où l'aliment est investi de la responsabilité suprême, comme susceptible d'apporter le bien ou le mal, l'orthorexie (le « manger droit ») occupe une place grandissante. Entendez par là, disent certains psychiatres, « une fixation quasi pathologique sur la recherche de la nourriture appropriée ». Ce qui peut aller très loin : un orthorexique passe tout son temps à méditer, rechercher, sélectionner et organiser sa consommation de nourriture. Tout tourne autour de la « bouffe », mais avec des règles minutieuses et des rites maniaques : ne manger que du poisson et aucune autre source de protéines, manger seulement certains légumes, ne manger que les légumes qui ont été cueillis depuis moins d'une heure, etc.

Patrick Denoux rapporte que la patiente d'un psychiatre en était venue à ne manger que de l'agneau et du sucre blanc. Un autre patient faisait 12 petits repas par jour d'un seul aliment à la fois et consommait quotidiennement 80 suppléments alimentaires !

Renforcer les contrôles par l'auto-contrôle

C'est sans doute en partie la société, et notamment son cortège de réglementations, qui contribuent à créer l'orthorexique ! Paradoxalement, en effet, les contrôles et les mesures réglementaires visant à maîtriser les risques sanitaires des aliments ont souvent pour résultat d'accroître l'inquiétude. Le principe de précaution en lui-même vise à éviter le risque. Mais aux yeux du consommateur, il signifie surtout qu'il y a un risque. Réel, voire quasi certain et inévitable. Le simple fait d'évoquer un danger plausible est traduit de manière simpliste ou anxieuse : le danger est là. Ainsi, les alertes alimentaires et autres veilles sanitaires justifient et entretiennent l'inquiétude. L'orthorexique ne fait en somme que redoubler le contrôle collectif (à l'efficacité supposée douteuse) par un auto-contrôle rigoureux.

Patrick Denoux décrit l'orthorexie, sous un de ses aspects, comme « une volonté démesurée d'appliquer à soi-même un contrôle que la société tend à appliquer sur les aliments et leur mode de consommation, estimé totalement insuffisant ». L'individu se crée sa propre « traçabilité » et s'entrave avec délices dans sa propre chaîne alimentaire. Comme s'il était menacé des plus terribles punitions en cas de « faute » !

Un habillage social des troubles du comportement alimentaire

Ce délire d'auto-contrôle, lié à la folle volonté de tout maîtriser, s'accompagne de la recherche d'un autre rapport avec la nature. Vue sous cet angle, l'orthorexie peut apparaître comme une tentative de maîtriser les effets de l'environnement sur l'organisme. Mais elle peut aussi, pour Patrick Denoux, être un masque : « l'habillage social de pathologies de l'alimentation » comme l'anorexie ou la boulimie. Elle permettrait ainsi à certains de transformer en exigence outrancière de qualité, acceptée et valorisée par la collectivité, des comportements alimentaires qui autrement auraient paru pathologiques et désadaptés...

Face à la surabondance du marché...

Il reste que le manger droit est une maladie des pays riches, où l'offre alimentaire est abondante et variée. Dans la jungle du libre marché et de la concurrence commerciale, c'est peut-être une tentative de donner de l'ordre et surtout du sens à l'acte de consommer. En réaction au n'importe quoi du marketing et de la publicité, qui manquent désespérément de valeurs, puisque capables de promouvoir tout et son contraire. En réaction aussi à la multiplicité des produits et à l'interpénétration des cultures alimentaires. Face aux nouveautés et remises en cause incessantes, aux affres du choix et aux vieilles peurs alimentaires, le manger droit est une réponse par certains aspects compréhensible. Mais elle est évidemment fausse, rigide et inadaptée !

(*) « L'orthorexie, une névrose culturelle ? »

(Patrick Denoux In : "Aux bons soins de Valimentation", séance décentralisée du CNA, 14 décembre 2004, Agropole Toulouse Sud-Est, pp.31-34)

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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