Existe-t-il des addictions au sucre ?

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Répondre à la question : existe des addictions au sucre chez l'Homme ? nécessite de se référer à une définition exacte et consensuelle des addictions telle que proposée par des traités médicaux de référence, par exemple par le DSM IV. Cependant, en ce qui concerne les sucres, le saccharose, le glucose ou tout autre mono- ou disaccharide à saveur sucrée, la situation est particulière car ces produits sont fondamentalement différents des substances stupéfiantes classiques : ce sont des produits alimentaires indispensables au maintien de la vie des êtres vivants, tant par leur action métabolique que leurs effets sensoriels. Notamment, la saveur sucrée est une incontournable pour l'acquisition des préférences et des apprentissages qui président à l'organisation du comportement alimentaire dans sa fonction régulatrice de l'équilibre énergétique. Donc, si addiction au sucre il y a, serait-elle nécessaire voire obligatoire car indispensable à l'homéostasie nutritionnelle de l'Homme ?

Une approche préliminaire incontournable est l'approche expérimentale. Bien qu'il ne soit qu'un piètre reflet du modèle humain, l'animal de laboratoire, et notamment le rat qui est friand de saveur sucrée, doit permettre d'envisager des études qui seraient techniquement ou éthiquement impossibles chez l'Homme. Chez le rat il est possible « d'entrer dans la boite noire » pour explorer les mécanismes neurochimiques qui sous-tendent, dans le système nerveux central, tout processus d'abus de consommation.

La littérature scientifique nous apprend qu'il est aisé de conditionner des rats à consommer des quantités croissantes de solutions sucrées. Or, une fois l'habitude établie, dès que les animaux sont empêchés d'accéder à leur solution préférée, et surtout s'ils ont été sensibilisés par l'administration préalable d'une petite dose de naloxone (un antagoniste des récepteurs opioïdes endogènes qui n'a normalement aucun effet, à cette dose, chez des animaux contrôles), ils présentent des signes objectifs caractéristiques du « syndrome de privation ».

Il s'agit des manifestations physiques et comportementales qui apparaissent habituellement à l'arrêt de l'administration de substances opioïdes, de cocaïne ou d'amphétamine... : tremblement (tremors), hochements de la tête (head shaking), claquements de dents (teeth chattering), modifications de la température corporelle, les animaux s'ébrouent (wet dog shakes), ils émettent des ultrasons (ultrasonic distress vocalization) témoin de leur situation de détresse, ils manifestent des signe objectifs d'anxiété quantifiables à l'aide de préparations expérimentales validées en neuro-pharmacologie (elevated plus maze). Une publication rapporte même l'observation de tels signes sans sensibilisation des rats par l'administration préalable de naloxone.

D'autres observations au laboratoire renforcent l'hypothèse que la consommation de grandes quantités de sucres par des rats favorise l'établissement d'un état d'addiction. Par exemple des rats habitués à la saveur sucrée s'auto administrent significativement plus de cocaïne que les rats contrôles, alors que cet effet n'est pas observé avec des rats habitués à consommer en grande quantité d'autres aliments très palatables, par exemple des aliments riches en graisse. De même, des rats ayant appris à presser un levier différent pour obtenir soit une administration intra veineuse de cocaïne (0,25 mg), soit une petite quantité de saccharine délivrée per os (0,2%), appuient significativement plus souvent sur le levier leur délivrant la saccharine que celui leur injectant la cocaïne.

En ce qui concerne l'approche neurophysiologique, après nos premiers travaux publiés en 1996, il a été confirmé de façon répétitive que le consommation de solutions sucrées active fortement une voie nerveuse spécifique du méso- diencéphale, la voie dopaminergique mésolimbique, dont l'implication dans les processus de renforcement sensoriel (le « reward ») est bien établie, de même que l'activation de ce circuit en cas d'addiction aux substances stupéfiantes classiques. Le rôle central de la dopamine en tant que médiateur de cette voie, donc de la récompense (et de l'addiction), le rôle spécifique des différents types de récepteurs dopaminergiques (D1 et/ou D2), et l'interaction de ce médiateur neurochimique avec les systèmes des opioïdes ont été analysés.

Cependant, comme souvent en science, la possibilité d'induire une addiction au sucre chez l'animal a été contestée par d'autres chercheurs. Notamment, un modèle transgénique de souris, dépourvu de certains récepteurs de la dopamine, a permis de mettre en doute la mise en jeu obligatoire de ce circuit dopaminergique central dans les processus de renforcement sensoriel et d'addiction. Ces divergences inter- espèces posent donc le problème du cas particulier de l'espèce humaine. L'addiction au sucre existe-t-elle chez l'Homme ?

En analysant finement les critères de la dépendance tels que définis par le DSM IV, et selon le sens précis que l'on donne à certains termes de vocabulaire, on peut marginalement admettre que dans quelques cas, un attrait excessif pour des produits sucrés puisse se rapprocher une certaine dépendance, mais dépendance de nature purement psychique, à la rigueur sociale. Ce point de vue est cependant contestable car peut-on assimiler le risque de surcharge pondérale, que comporte indubitablement une consommation excessive de boissons sucrées, à « l'altération du fonctionnement corporel ou à une souffrance clinique significative » qui résulte de, et caractérise normalement la dépendance aux substances stupéfiantes ?

En revanche, prenant la précaution de ne prendre en compte que les conséquences de la consommation excessive de sucres, mono ou disaccharides purs sans interférence avec des substances associées bien connues par ailleurs pour leur capacité à induire de réelles addictions (comme la caféine ou la théobromine ...), nos recherche bibliographiques ne nous ont pas permis de trouver une quelconque description de dépendance physique, ni au sucre, ni au sucré. A notre connaissance, aucun cas de syndrome « physique » de sevrage au sucre (pur) n'a jusqu'alors été scientifiquement rapporté chez le sujet humain.

Donc en conclusion : NON le sucre n'est pas de l'opium pour l'Homme, même si sa consommation excessive peut entraîner des effets délétères significatifs.

(Pr Marc FANTINO Université de Bourgogne, CHU de Dijon - 5èmes Rencontres du GROS)

Source : « Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids (GROS) »

SOURCE : « Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids

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