Dans quel monde mangeons-nous ?

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Le mangeur occidental est la proie de deux forces contraires, ouvrant la voie à une névrotisation des conduites alimentaires : d'une part, une société consumériste l'encourage à consommer tant et plus, sur un mode boulimique, d'autre part un mouvement hygiéniste et puritain lui impose de respecter des règles diététiques s'apparentant à un code moral.

« Dans quel monde mangeons-nous ? » - Crédit photo : Gérard Apfeldorfer L’industrie agroalimentaire joue de plusieurs registres afin de pousser à consommer. Elle érotise les aliments, elle montre ceux-ci sur un mode obscène, et encourage ainsi à la transgression ; elle promeut dans le même temps des aliments supermoraux, permettant au mangeur de se nourrir pieusement de minceur. Plus généralement, le discours des sociétés modernes est fondé sur la croyance que réussir sa vie consiste à accumuler du capital ; les différents avatars du capital peuvent s’échanger les uns avec les autres et se monnayer. La minceur est alors un capital qui peut s’hériter, ou bien qui peut s’obtenir par le labeur, c’est-à-dire le contrôle mental de ses comportements alimentaires, ou encore qui peut s’acheter et permettre l’émergence d’un fatbusiness

Dans les sociétés post-modernes, une vie réussie s’apparente à une oeuvre d’art. L’obésité est moins perçue comme une insuffisance de capital-minceur que comme une dysharmonie, une faute de goût, le signe d’un ratage de l’existence entière. La pression à mincir n’en est que plus forte. S’opposant au discours consumériste, les pouvoirs publics tentent de promouvoir un hygiénisme ayant ses racines dans le mouvement Puritain américain du XIXe siècle.

Le mangeur traditionnel, possesseur de savoir-faire alimentaires patrimoniaux, autonome et responsable, cède la place à un mangeur innocent, dépourvu de savoir-faire hérités, et donc fortement influencé par le milieu, qu’il s’agisse du discours consumériste ou du discours hygiéniste. Alors que le mangeur traditionnel limitait sa consommation en fonction d’un devoir intériorisé, le mangeur innocent a besoin de règles extérieures pour freiner sa consommation.

Le matriarcat administratif s’efforce de convaincre, de surveiller, voire de punir les mangeurs déviants. L’obèse est alors assimilé à un pécheur à la conduite immorale, à qui on fait honte, ou bien à un délinquant alimentaire, coupable et punissable. La prise en charge des personnes en difficulté avec leur poids et leur comportement alimentaire doit tenir compte de ce nouveau contexte.

Il convient d’aider ces personnes à :

  1. faire face à la stigmatisation ;
  2. se réconcilier avec leur corps afin de sortir de la honte ;
  3. manger, sans boulimie, sans puritanisme, sur un mode régulé par des variables psychophysiologiques et non pas sur un mode de contrôle raisonné ;
  4. répondre à leurs difficultés émotionnelles et psychologiques autrement qu’en consommant compulsivement.

Pour de plus amples informations, voir le diaporama de présentation

(Dr Gérard Apfeldorfer, Psychiatre, Paris, Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids - 47e Journées d’Etudes de l’AFDN - Juin 2009)

SOURCE : AFDN

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