Comportement alimentaire et émotions : le concept du trouble du réconfort

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Le concept de trouble du réconfort, manger sans pouvoir se réconforter, suggère que les aliments participeraient à une fonction réconfortante qui pourrait donner lieu à des désordres alimentaires. Il faudrait donc admettre que l'acte alimentaire aurait naturellement la capacité de nous réconforter et que cette capacité aurait la possibilité de disparaître ou bien de s'altérer.

« Comportement alimentaire et émotions : le concept du trouble du réconfort » - Crédit photo : www.eufic.org C’est en tout cas ce que nous serions tenter de croire en nous fondant sur nos observations cliniques. Nos patients expriment souvent qu’ils mangent pour obtenir un réconfort qu’ils ne parviennent pas à trouver. Ils mangent des aliments qu’ils affectionnent, qui comblent leur faim, mais qui ne semblent plus pouvoir les rassasier. Manger sans faim et sans se rassasier devrait nous conduire à nous interroger sur la notion même de rassasiement et de satiété.

Une sémiologie du comportement alimentaire normal

Le vocabulaire dont nous disposons pour décrire le comportement alimentaire est bien limité. Il se résume à la faim, au rassasiement, à la satiété et aux appétits spécifiques. Les premiers sont dédiés à la description de l’homéostasie énergétique tandis que les derniers se rapportent à l’homéostasie nutritionnelle.

Il semble pourtant que la fonction du comportement alimentaire ne se limite pas à la satisfaction de ces besoins les plus évidents et que d’autres besoins tout aussi vitaux mais moins souvent évoqués interviennent également dans le contrôle du comportement alimentaire, notamment le besoin de sécurité et d’équilibre émotionnel.

Grâce à leurs sensations et émotions alimentaires, les êtres vivants reçoivent de leur corps des informations qui les renseignent sur la présence et la nature de leurs besoins. Pour être compréhensible, chaque besoin doit donc se manifester par des signaux qui traduisent leur apparition, leur comblement puis leur disparition.

Besoins énergétiques

Le besoin énergétique et sa régulation ont été les plus étudiés par les physiologistes qui se sont entendus pour désigner ces trois stades du besoin par un vocabulaire précis faisant maintenant l’objet d’un consensus : la faim, le rassasiement et la satiété. Si la faim et la satiété semblent bien exprimer l’apparition et la disparition du besoin énergétique et présentent somme toute peu d’ambiguïté, le terme de rassasiement semble quant à lui entraîner plus de confusion. Il traduit mal ce qu’expriment les personnes qui disent qu’elles n’ont plus faim sans pour autant se sentir rassasiées. La satiété est bien là, mais le rassasiement n’est pas ressenti, au sens où l’envie de manger se manifeste encore.

C’est pourquoi plutôt que le terme de rassasiement qui semble mieux convenir pour exprimer la disparition de la motivation à manger, il serait souhaitable d’employer un terme plus descriptif, dépourvu de toute autre connotation que la faim, et qui serait le soulagement. Ce terme exprime bien ce processus dynamique qui permet de passer de l’état nociceptif de faim à l’état de non-faim. Sans rien laisser supposer de la motivation à manger dont on sait qu’elle peut résulter d’autres raisons que la faim.

Besoins nutritionnels

Nous sommes encore plus démunis quand il s’agit de décrire les trois stades du besoin nutritionnel. L’apparition d’un besoin spécifique en nutriment n’est pas caractérisée par des signaux corporels équivalents à ceux de la faim. Toutefois l’existence de ce besoin est à l’origine d’une motivation particulière à consommer les aliments appropriés que l’on désigne sous le terme d’appétit spécifique. Mais il n’existe aucun vocabulaire consensuel pour désigner son comblement et sa disparition.

L’appétit spécifique se manifeste par une forte motivation à ingérer un aliment dont la consommation est supposée apporter un plaisir important. Les physiologistes ont pu montrer que cela correspondait dans le cerveau à une activation des aires émotionnelles. Le domaine lexical qui conviendrait le mieux pour exprimer les autres stades du besoin devrait donc se référer à ce domaine émotionnel.

Pour désigner le comblement de ce besoin, nous aurions besoin d’un terme qui exprime l’idée d’un plaisir en mouvement, selon l’expression utilisée par Épicure, et qui traduise l’aspect dynamique de l’évolution du plaisir, d’abord important puis allant en diminuant. Le terme de contentement pourrait assez bien correspondre à cette idée. Il évoque assez bien la notion de réalisation du plaisir attendu.

La disparition de ce besoin pourrait se traduire, quant à elle, par un sentiment de satisfaction qui exprimerait davantage l’idée d’un aboutissement et d’un plaisir en repos selon la distinction que faisait Épicure entre les différents plaisirs.

Quoi qu’il en soit, à la sensation de manque crée par un besoin spécifique répondent des émotions agréables qui informent de son comblement et sa disparition.

Besoins de sécurité

Côtoyant ces besoins évidents se trouvent d’autres besoins moins perceptibles, mais qui nous apparaissent dés lors qu’ils ne sont plus satisfaits. Notamment notre besoin de sécurité, qui se manifeste par la néophobie et l’anxiété naturelle qui l’accompagne. Sans elle, le mangeur pourrait consommer en toute insouciance des aliments inconnus de lui. Il prendrait ainsi le risque de s’intoxiquer et de mettre sa vie en danger.

Cette anxiété est normalement peu perceptible dans la mesure où elle est généralement neutralisée par la Culture Alimentaire qui définit le répertoire du comestible et du non-comestible et permet que seuls des aliments en lesquels nous avons toute confiance franchissent la barrière de notre bouche. On la voit pourtant régulièrement réapparaître à chaque présentation d’un met inconnu ou lors d’événements liés à l’actualité : vache folle, culture d’OGM, saumons contaminés par le mercure…

L’apparition de notre besoin de sécurité serait donc une émotion qui nous éloignerait de notre sérénité habituelle et stimulerait notre vigilance. Le terme de méfiance naturelle me semble assez convenir. Cette méfiance constituerait ainsi une motivation à s’orienter vers les aliments les plus sûrs. La disparition du besoin pourrait prendre la forme d’une réassurance qui au bout du compte nous permettrait de revenir à la sérénité qui caractérise l’état de repos.

L’ataraxie

Au bout du compte, il existerait donc des besoins naturels, universels et permanents qui se manifesteraient par la faim, les appétits spécifiques et la méfiance et qui seraient responsables de la motivation à manger. Leur comblement pourrait correspondre au rassasiement, c’est-à-dire la phase dynamique du plaisir. Il procurerait soulagement, contentement et réassurance. Et leur disparition pourrait se traduire par la satiété, la satisfaction et la sérénité. On pourrait envisager l’absence de besoin comme une phase statique du plaisir qui correspondrait à un état de paix du corps et de l’âme qu’Epicure désignait par le terme d’ataraxie.

Il serait donc plus logique de considérer l’ataraxie comme le véritable signal de la fin de l’acte alimentaire signant la disparition de toute motivation à manger. A l’inverse, l’absence de satiété conduirait à prolonger la consommation de l’aliment, tandis que l’absence de satisfaction ou de sérénité conduirait à se détourner vers de nouveaux aliments davantage susceptibles de combler le besoin nutritionnel ou de sécurité.

Besoins émotionnels

De manière plus inconstante, le comportement alimentaire peut aussi passer sous le contrôle de l’homéostasie émotionnelle et contribuer à rétablir l’état de repos. Dans ce cas, le besoin se manifesterait par un état de tension caractérisé par l’apparition de marqueurs somatiques spécifiques de chaque émotion et responsables de sensations corporelles désagréables. Celles-ci constitueraient la motivation à manger dans la mesure où la consommation de certains aliments, notamment gras et sucrés permettrait de les faire disparaître ou d’en réduire l’intensité. Il est nécessaire pour cela que le mangeur entretienne avec ses aliments une relation non conflictuelle dénuée de toute arrière-pensée. En somme que ses aliments soient bons à penser et qu’ils induisent des émotions positives.

Le comblement du besoin correspondant à la diminution des sensations corporelles désagréables produirait le sentiment de réconfort. Jusqu’à aboutir à leur total disparition et le retour à un état de détente signalant l’absence de besoin et de motivation à manger.

Dans les conditions normales d’une bonne régulation, il n’est pas délétère de recourir aux aliments pour assurer son homéostasie émotionnelle. Manger sans faim ne présente aucun inconvénient pour le poids ou la santé dans la mesure où la surconsommation est ultérieurement compensée par les mécanismes de la régulation. La faim sera réduite d’autant et les appétits spécifiques orienteront les choix du mangeur vers de nouveaux aliments. Manger constitue un moyen simple, très accessible, peu onéreux, légal de se réconforter à bon compte.

HOMEOSTASIE
(Besoins vitaux)
PRESENCE COMBLEMENT RASSASIEMENT
«Plaisir en mouvement»
ABSENCE ATARAXIE
«Plaisir en repos»
ÉNERGETIQUE (Quantitatif FAIM SOULAGEMENT SATIETE
NUTRITIONNELLE (Qualitatif APPETITS SPECIFIQUES CONTENTEMENT SATISFACTION
« SECURITE » MEFIANCE REASSURANCE SERENITE
ÉMOTIONNELLE TENSION RECONFORT DETENTE

Le trouble du réconfort

Stricto sensu, le trouble du réconfort devrait s’appliquer uniquement à l’homéostasie émotionnelle. On pourrait le décrire comme une motivation à manger dans le but de faire disparaître un état de tension et par l’incapacité à obtenir le réconfort attendu. La persistance de l’état de tension initial, voire l’augmentation de son intensité, se traduirait par une absence de rassasiement.

Il est possible que cette incapacité à se réconforter résulte de causes multiples et encore peu connues. Il en est cependant une que nous rencontrons chaque jour dans nos pratiques : le contrôle mental du comportement alimentaire, ou restriction cognitive, qui occasionne au mangeur ce que nous pouvons considérer comme un véritable stress alimentaire. Dans ce cas, le sujet n’est plus à même de penser du bien des aliments qu’il consomme et qu’il classe généralement en fonction de leur pouvoir supposé grossissant. La consommation de tels aliments entraîne elle-même la production d’émotions négatives qui empêchent la survenue du réconfort. C’est le fait même de manger qui devient un stress.

L’augmentation de la sécrétion de cortisol qui accompagne la restriction cognitive est sans doute responsable d’une aggravation du phénomène d’impulsivité alimentaire caractérisé par l’intolérance du sujet à ses émotions. Ainsi le renforcement du contrôle mental à la fois augmente l’intolérance aux émotions et empêche la survenue du réconfort. La combinaison des deux phénomènes aboutit parfois à des tableaux complets de boulimia nervosa mais plus généralement à des formes de comportements compulsifs déclenchés par l’irruption d’émotions qui ne peuvent plus être apaisées par les prises alimentaires.

Une autre situation proche du trouble du réconfort est la difficulté de manger avec un sentiment de sécurité. Cette situation diffère du trouble du réconfort par la nature de la motivation alimentaire. Il ne s’agit plus dans ce cas de répondre à une émotion négative mais simplement de manger en assurant son besoin de sécurité.

Le climat général d’insécurité qui pèse sur les aliments est aujourd’hui incontestable. De nombreux aliments sont suspectés de faire grossir ou de nuire à la santé. Les slogans tels que Pour votre santé, mangez moins gras, moins sucré, moins salé ne contribuent pas à rassurer le mangeur sur l’innocuité de ses aliments. Sans aucune précision sur la dose qu’il conviendrait d’absorber, tout aliment porte désormais en lui la possibilité d’un danger.

L’ambivalence qui caractérise certains aliments, désirés mais suspectés, rend les mangeurs incapables d’en consommer les quantités appropriées à leurs besoins. D’une part, ils ne sauraient dire qu’elle est la quantité qui les protégerait du risque qu’il souhaite éviter. D’autre part, l’absence de sérénité, remplacée par des sentiments de culpabilité ou d’anxiété, empêche la perception même du sentiment de rassasiement et l’installation de l’ataraxie.

(Dr Jean-Philippe Zermati, nutritionniste, Paris - 5èmes Rencontres du GROS)

Source : « Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids (GROS) »

SOURCE : « Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids

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