Comment garder le moral avec son alimentation ?

lu 4186 fois

Jusqu’à présent, les recherches portant sur l’association entre l’alimentation et la dépression se sont essentiellement focalisées sur des nutriments isolés. Depuis quelque temps, on s’intéresse moins à l’étude des relations entre certains nutriments spécifiques et la santé qu’aux effets du mode d’alimentation [1]. L’étude Whitehall II montre pour la première fois la relation entre l'alimentation globale et le syndrome dépressif.

A notre connaissance [2], nous sommes les premiers à avoir étudié de manière prospective l’association entre des modes d’alimentation et la survenue de syndromes dépressifs après cinq ans. La dépression a été évaluée dans une large population Britannique, aux alentours de la cinquantaine, au moyen de l’échelle validée du CES-D (Centre pour les Etudes Epidémiologiques sur la Dépression - Center for Epidemiologic Studies Depression) [3]. Cette étude tient compte de nombreux facteurs confondants potentiels.

Deux types d’alimentation identifiés

Des analyses ont été effectuées chez 3486 employés de bureau londoniens (dont 26,2% de femmes, moyenne d’âge = 55,6 ans), participant à l’étude prospective Whitehall II (WIIS) [4].

Deux modes d’alimentation ont été identifiés par analyse en composantes principales :

  • « alimentation complète » : riche en légumes, fruits et poisson,
  • « alimentation industrielle » : riche en desserts sucrés, chocolats, frites, charcuterie, tartes, céréales raffinées, produits laitiers riches en matières grasses et condiments.

Alimentation « complète » et moindre risque de dépression

Après ajustement pour une large gamme de facteurs sociodémographiques et socio-économiques, hygiène de vie et mesures de santé, les résultats ont montré que les sujets du dernier tertile du profil « alimentation complète » avaient une moindre probabilité de dépression (Odds Ratio=0,74, Intervalle de Confiance à 95% (IC):0,56-0,99) que ceux du premier tertile. Au contraire, les participants ayant une forte consommation « d’alimentation industrielle » avaient une plus grande probabilité de dépression que ceux qui en consommaient peu (OR = 1,58, IC à 95% : 1,11-2,23).

Aucune association n’a été observée entre les antécédents de dépression (évalués selon la sous–échelle dépression du Questionnaire Général de Santé et la prescription d’antidépresseurs) et le régime alimentaire évalué 5 ans plus tard (p=0,24 pour « l’alimentation complète » versus p=0,92 pour « l’alimentation industrielle »). Ceci suggère que les associations entre le mode alimentaire et la dépression, retrouvées dans cette étude, seraient dues à un effet de l’alimentation sur la dépression et non l’inverse.

Antioxydants, folates et oméga 3 ?

L'association entre « l’alimentation complète » et la dépression pourrait s’expliquer par divers mécanismes :

  1. la forte teneur en antioxydants des fruits et légumes. Des études antérieures ont montré que des taux élevés d’antioxydants seraient associés à un moindre risque de dépression [5],
  2. les folates se trouvent en grandes quantités dans les légumes verts et les légumineuses séchées [6]. Il a été suggéré que des faibles taux de folates réduiraient la disponibilité de S-adénosylméthionine, diminuant ainsi la formation de myéline, de neurotransmetteurs et de phospholipides membranaires, ce qui pourrait augmenter le risque de dépression [7],
  3. la plus faible incidence de dépression associée à la consommation de poisson [8] est traditionnellement attribuée à sa forte teneur en Omega 3, acides gras polyinsaturés à longue chaîne [9].

Un effet cumulatif et synergique

En définitive, l’effet protecteur de l’alimentation sur la dépression pourrait provenir de l’effet cumulatif et synergique des nutriments issus de différentes sources alimentaires plutôt que d’un nutriment spécifique isolé.

En revanche, l’effet délétère de « l’alimentation industrielle » sur la dépression est nouveau. La forte teneur en sucres de cette alimentation pourrait agir par un mécanisme encore mal connu. Ainsi, une corrélation positive entre la consommation de sucres et le taux annuel de dépression a été décrite [10]. De plus, « l’alimentation industrielle » est très proche du type « Occidental » identifié dans la population Américaine [1] qui est associé à un risque plus élevé de maladies cardio-vasculaires [1] et d’inflammation [11], cette dernière étant probablement impliquée dans la pathogenèse de la dépression.

D’autres études sont sans doute nécessaires pour mieux comprendre l’association entre une alimentation de type industriel, les mécanismes de l’inflammation et la dépression.

Un argument de plus pour les politiques alimentaires actuelles

Nos résultats suggèrent que la consommation de fruits, de légumes et de poisson protégerait contre la survenue des symptômes dépressifs 5 ans plus tard. A l’inverse, une alimentation riche en charcuterie, chocolats, desserts sucrés, frites, céréales raffinées et produits laitiers riches en graisses augmenterait la vulnérabilité.

Ces données suggèrent que les politiques actuelles en faveur d’une alimentation saine entraîneront des effets bénéfiques supplémentaires sur la santé et le bien-être, et qu’il faudrait inclure l’alimentation parmi les cibles potentielles de la prévention des troubles dépressifs.

Références :

  1. Hu FB. Curr Opin Lipidol. 2002 Feb;13(1):3-9.
  2. Akbaraly TN et al. Br J Psychiatry. 2009 Nov;195(5):408-13.
  3. Radloff L. Appl Psychol Measures. 1977;1:385–401.
  4. Marmot M & Brunner E. Int J Epidemiol. 2005 Apr;34(2):251-6.
  5. Sarandol A et al. Hum Psychopharmacol. 2007 Mar;22(2):67-73.
  6. Food Standard Agency. The National Diet & Nutrition Survey: adults aged 19 to 64 years. Vitamin and Mineral intake and urinary analytes. London TSO; 2003.
  7. Selhub J et al. Am J Clin Nutr. 2000 Feb;71(2):614S-20S.
  8. Hibbeln JR. Lancet. 1998 Apr 18;351(9110):1213.
  9. Astorg P et al. Lipids. 2004 Jun;39(6):527-35.
  10. Westover AN & Marangell LB. Depress Anxiety. 2002;16(3):118-20.
  11. Lopez-Garcia E et al. Am J Clin Nutr. 2004 Oct;80(4):1029-35.

(Par Tasnime N. Akbaraly, Département d’Epidémiologie et Santé Publique, Université Collège de Londres, Royaume Uni - Equation n° 105 - Janvier 2011)

SOURCE : APRIFEL

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s