Choix de consommation alimentaire, quel impact sur l'environnement ?

lu 7712 fois

Mieux comprendre les effets de nos modes de vie sur l'état de l'environnement est une préoccupation montante dans la société. Mobilité, habitat, alimentation – comment satisfaire nos besoins individuels sans, en tant que collectif (estimé de 9 milliards d'humains sur terre d'ici 2050), porter le moins possible atteinte à l'environnement ?

« Choix de consommation alimentaire, quel impact sur l’environnement ? » - Crédit photo : www.pourmaplanete.com Depuis que les problématiques environnementales comme le réchauffement climatique, la perte de la biodiversité, la pollution de l’air, des sols et des eaux occupent une place grandissante dans l’espace public, les citoyens-consommateurs attendent d’être clairement informés sur le rôle de leurs décisions d’achat, sur leur responsabilité et sur leurs marges de manoeuvre pour contrer ces phénomènes.

Sans attendre, les distributeurs alimentaires réagissent aux préoccupations de la société : ils se ré-positionnent sur le marché par une offre de produits dits écologiques, par l’éco-étiquetage, par le double affichage prix-émissions de CO2, par une logistique innovante de transports fluvial et routier en gaz naturel, toutes initiatives censées informer sur le contenu en carbone du caddy et orienter les décisions d’achat des consommateurs.

A juste titre ? En effet, l’alimentation sous un angle large, « de la fourche à la fourchette », de la production agricole jusqu’à la consommation des aliments et la fin de vie des produits, se dessine comme un poste important pour plusieurs problématiques environnementales. Pour n’en citer que deux, l’étude EIPRO (2006) estime que la contribution de la consommation finale des 25 pays membres de l’Union Européenne (situation de 2004) à de nombreuses catégories d’impacts dont le potentiel d’effet de serre est de 20 à 30%, allant jusqu’à 60% pour l’eutrophisation des eaux. Pour la France, l’Institut français de l’environnement (IFEN) chiffre les émissions de GES du système alimentaire national à 171 millions de tonneséquivalents CO2 en 2004, soit 34 % des émissions nationales (Ifen, 2006).

En termes d’impact sur l’environnement, quels déterminants font de l’alimentation un poste de consommation si lourd ? Quel est le rôle des différentes étapes de la chaîne de production-distribution-consommation des produits alimentaires ? Quels changements de comportement sont les plus efficaces pour réduire les émissions de GES, la consommation d’énergie, les pollutions des eaux, des sols et de l’air, provoqués par le système alimentaire ? Et lesquels sont les plus pertinents ?

Ce texte présente un aperçu de quelques angles d’analyse quant à l’impact environnemental de l’alimentation. C’est à l’échelle d’un produit alimentaire et non d’une exploitation agricole, que le plus de travaux sont disponibles [1] pour les indicateurs des émissions de GES et de consommation d’énergie. Une discussion globale et mise en perspective des résultats permet de dégager de futures pistes de recherche et de retenir déjà quelques enseignements utiles pour rendre le système alimentaire plus respectueux de l’environnement.

Régimes alimentaires

Les calculs scientifiques montrent que globalement, les produits d’origine animale – viande, lait, oeufs – génèrent plus d’émissions de GES et consomment plus d’énergie que les végétaux. Du fait du plus grand nombre de processus qui contribuent tous individuellement au bilan environnemental de la production animale (dont la fertilisation des céréales et fourrages pour le bétail, le stockage et l’épandage des déjections, les rots des ruminants), un kg de lait, de viande ou d’oeuf génère en général un bilan toujours plus lourd que le même poids d’un fruit, d’un légume ou d’une céréale.

Ces observations, et la possibilité de substituer partiellement sur le plan nutritionnel la protéine animale par la protéine végétale, incitent les chercheurs notamment anglo-saxons et d’Europe du Nord à considérer, dans les études d’impact, des régimes alternatifs tels que le régime végétarien. Selon les calculs, la production agricole d’un régime ovo-lacto-végétarien (sans viande et poisson, avec produits laitiers et oeufs) émet moins de GES et nécessite moins d’énergie que celle d’un régime moyen mixte pratiqué dans les pays occidentaux. Encore plus faibles sont les valeurs d’un régime végétalien qui repose exclusivement sur les produits du monde végétal, sans transformation par le bétail. Notamment la viande et le lait des ruminants, bovins et ovins, sont associés à un poste particulièrement important d’émissions de GES du fait des spécificités digestives des animaux. L’absence de viande (de viande et de lait) diminue alors les niveaux d’émissions dans le régime ovo-lacto-végétarien (régime végétalien).

Transformation et conservation des aliments

Rares sont aujourd’hui les produits consommés directement, sans qu’aucun processus de conditionnement, de transformation et de stockage soit engagé. De nombreuses matières premières agricoles ne sont rendues consommables qu’à travers des processus de transformation, artisanaux ou industriels, parfois suivis par une préparation culinaire. Les grains de blé par exemple sont moulus en farine avant la fabrication de pain. Pour les produits composés de plusieurs ingrédients (biscuits, plats préparés, desserts lactés, pâtisseries), les processus de transformation sont encore plus nombreux et complexes.

La transformation et la conservation représentent une proportion plus ou moins importante dans le bilan global d’un produit en fonction du type de processus, du mode de conservation et de la nature du produit même (Wiegmann et al., 2005). Pour les produits laitiers par exemple dont la production de lait domine le bilan de GES du produit (82% à 99%), la transformation en yaourt, fromage et crème et la conservation pèsent proportionnellement assez peu. En revanche, pour les produits à base de céréales dont la culture de graines génère peu d’émissions de GES, la transformation en pain et en pâtes pèse proportionnellement beaucoup plus lourd et peut représenter jusqu’à la moitié des émissions de GES du produit (pain au levain 52%, pâtes 46%).

Cependant, un processus intense en énergie, en eau etc. peut induire des étapes en aval plus économes. La déshydratation (purée de pommes de terre, sucre de betterave, fourrage pour le bétail) qui nécessite beaucoup d’énergie, en est un bon exemple : le transport du produit est plus économe car l’eau est éliminée rendant le produit plus léger ; le stockage est plus économe car le produit, de milieu sec, se conserve à température ambiante et se passe de la chaîne du froid.

NB : Enfin, ces deux indicateurs sont partiellement liés dans la mesure où la combustion d’énergie fossile émet l’un des gaz à effet de serre les plus abondants dans les émissions, le dioxyde de carbone CO2. En plus du CO2, deux autres gaz à effet de serre plus spécifiques à l’agriculture et l’élevage, sont importants sur le compte de l’alimentation : le méthane (CH4) issu de l’élevage des ruminants et le protoxyde d’azote (N2O) issu des déjections animales et de la fertilisation en azote.

Origine géographique et transports

Du fait des distances de transport plus courtes (« food miles » ou « kilomètres alimentaires »), la consommation d’énergie et les émissions de GES des produits locaux sont comparés à ceux des produits importés. Or, la distance parcourue ne se révèle pas comme un indicateur suffisant. Sur une même distance, le choix du transport maritime est le mode de transport le plus favorable, alors que le transport aérien pèse de loin le plus lourd sur le climat. Entre les deux et à terre, la voie ferroviaire génère moins d’émissions de GES par produit transporté que la voie routière.

En plus, d’autres déterminants que la distance et le moyen de transport ont une influence que l’on peut résumer sous le terme d’efficacité de la logistique : le volume transporté par véhicule, son taux de remplissage, les trajets sans charge associés au transport d’un produit. Ces facteurs expliquent que dans l’étude de Schlich et al. (2005), pour les deux cas étudiés, jus de fruits et viande d’agneau, le transport des produits importés par bateau de l’hémisphère sud nécessite moins d’énergie que celui des produits locaux, malgré de plus longues distances et grâce à une logistique hautement efficace.

D’ailleurs, ces mêmes arguments amènent à l’hypothèse que les déplacements des ménages en automobile pour effectuer les courses alimentaires pèsent lourd dans le bilan de GES du système alimentaire :

  • déplacements individuels et non collectifs ;
  • faibles volumes achetées par rapport aux émissions des voitures ;
  • faible rentabilisation du trajet par d’autres usages.

Saisonnalité des fruits et légumes

La consommation de fruits et légumes hors saison est rendue possible par trois voies : chauffage des serres domestiques hors saison ; importation d’un pays en saison de production ; conservation en chambre froide, chambre ventilée et à atmosphère contrôlée. Aucune des trois voies n’est dispensée d’un recours à l’énergie que ce soit sous forme de fioul, de gaz ou d’électricité. Quelle voie est jugée plus favorable sur le plan des impacts environnementaux ?

La réponse des chercheurs n’est pas nette comme l’illustre une étude sur les pommes provenant de différentes origines. Si en janvier, après peu de temps de conservation, la pomme domestique aura nécessité moins d’énergie, la situation commencera à doucement s’équilibrer voire à basculer à partir de mars ou avril, notamment lorsque d’importants trajets par voie routière sont effectués entre le pays de production et celui de consommation de la pomme. En plus, d’autres aspects environnementaux sont à considérer en maraîchage. La production en masse de légumes composés essentiellement d’eau, tels les tomates ou les concombres, pose problème dans des régions désertifiées comme le Sud de l’Espagne ou le Maroc.

Enfin, certains traitements entre-temps interdits dans l’UE sont encore pratiqués ailleurs (d’où la nécessité de contrôles douaniers rigoureux aux importations à l’entrée) avec des effets néfastes sur la qualité des sols et des eaux.

Modes de production agricole

Discussion des limites et des choix scientifiques Ces premiers résultats de recherche environnementale sur le système alimentaire sont actuellement soumis à d’importantes discussions scientifiques qu’il convient de citer pour comprendre les limites et incertitudes méthodologiques des travaux :

1 complexité des systèmes :

Tant les systèmes agricoles que les écosystèmes dans lesquels ils fonctionnent sont typiques des systèmes complexes avec une multitude d’acteurs, d’intrants, de processus, qui sont en interaction et en dépendance. Comment est prise en compte cette complexité dans les recherches ? Par exemple, le choix d’allocation entre le couple lait et viande bovine, deux produits issus de la même filière, détermine plus ou moins sensiblement leur impact environnemental, comme les émissions de GES, et celui d’un régime alimentaire. Cette décision méthodologique est particulièrement pertinente pour le régime ovo-lacto-végétarien qui sépare les co-produits viande bovine et lait [2].

2 Variabilité des performances environnementales :

Elle peut être très importante entre différents systèmes de production et dépend de nombreux facteurs en lien avec les pratiques agricoles et les conduites d’élevage (type de stabulation, composition des rations alimentaires, stockage et épandage des déjections animales en élevage ; nombre de traitements, nombre de passage d’engins agricoles, gestion de la fertilisation par exemple en agriculture). Comment est prise en compte cette variabilité dans les études (valeur moyenne des exploitations, médianes, percentiles) ?

3 insuffisances méthodologiques pour certaines catégories d’impact :

Les bilans environnementaux sont restreints à un petit nombre de catégories, voire à une seule selon les études. Ce choix peut être insatisfaisant quand des aspects non quantifiables sont pertinents, comme la biodiversité ou les services rendus par les paysages (gestion de l’eau, attrait touristique etc.). Les services environnementaux d’une agriculture de proximité avec vente directe ne se résument certainement pas dans le seul indicateur de la consommation d’énergie, pourtant, l’évaluation énergétique des systèmes de production est importante pour identifier leurs points faibles et les marges de progrès. Autre exemple, la prise en compte du stockage de carbone par les prairies devrait vraisemblablement moduler les bilans de GES des produits issus de bovins et d’ovins nourris à l’herbe, auxquels on associe, sinon, une quantité importante de GES. En plus, le rôle de l’élevage dans l’entretien des paysages et dans la valorisation des prairies et des sous-produits agricoles (tourteaux d’oléagineux, pulpes de betteraves etc.) est difficile à intégrer dans un bilan environnemental.

4 Limites du système d’étude :

Une étape à fort impact environnemental (énergie, eau etc.) peut induire une étape à faible impact et vice-versa. Ce principe de dépendance réciproque peut être facilement observé le long des étapes de production-transformation-conservation-transport, et inclut aussi les pratiques culinaires des ménages, à domicile, qui sont partie intégrale d’une approche globale du système alimentaire : l’impact d’un produit prêt à consommer peut être élevé dans sa phase de transformation industrielle et faible à l’utilisation domestique (chauffage en micro-ondes par exemple); à l’inverse, un produit brut ou semi-transformé peut générer le même impact, mais cette fois-ci au cours de sa préparation culinaire à domicile. Ce « transfert d’impact » entre les étapes dans la chaîne de production-distribution-consommation justifie une approche globale au système alimentaire, et non limitée à une seule étape (production agricole, transport etc.).

Recommandations nutritionnelles et conseils aux consommateurs

En conclusion, et malgré les incertitudes et réserves énoncées, certaines pratiques alimentaires sont plus favorables en matière de préservation de l’environnement que d’autres.

Une alimentation basée sur une forte proportion de produits d’origine animale, notamment de lait et de viande bovine, implique un impact environnemental supérieur à une alimentation en contenant une faible proportion. De ce fait, les recommandations nutritionnelles de réserver la place dominante dans l’alimentation aux féculents (produits céréaliers, pain complet, pommes de terre), aux fruits et légumes et aux légumineuses s’inscrivent alors parfaitement dans les principes d’une alimentation respectueuses de l’environnement.

En plus, le respect des saisons pour la consommation des fruits et légumes réduit la consommation de ressources et d’intrants dans leur production. En revanche, les recherches n’indiquent pas d’impact environnemental supérieur pour la transformation complexe des produits élaborés, plats surgelés et prêts-àconsommer. Leur point faible environnemental relèverait davantage de leurs emballages dont la fabrication et le traitement en fin de vie nécessite de l’énergie et des matières premières.

Sur le même plan d’incertitude se situe l’avantage environnemental des filières de différentes longueurs et provenances géographiques. Plus que la distance de transport, le moyen de transport et l’organisation de la logistique semblent importants. Ces enseignements devraient être utiles pour l’optimisation des transports quelque soit le circuit de distribution, même en circuit court.

En fin de compte, les aspects agissant sur le bilan environnemental de la chaîne de production-distribution-consommation sont si nombreux qu’un changement de pratiques sur un seul aspect risque d’être étouffé par le poids des autres aspects. De ce fait, les choix de consommation devraient changer simultanément sur plusieurs aspects si on veut améliorer notablement le bilan environnemental de l’alimentation. Ces changements ont d’autant plus de chances d’être adoptés que d’autres avantages en ressortent : un meilleur goût des produits, l’équilibre alimentaire, le sentiment de cohérence, des économies d’énergie, un moindre budget alimentaire.

Perspectives

A ce jour, même si les recherches sur les impacts de l’alimentation sur l’environnement suscitent plus de questions qu’ils ne fournissent de réponses, elles ouvrent un nouveau champ à l’interface entre sciences sociales et sciences environnementales. Encore très peu investi par les chercheurs français, ce champ de recherche produit, depuis une bonne décennie, une littérature abondante à l’étranger.

Décrire les déterminants d’impact sur l’environnement, les paysages et le climat, comprendre leur jeu complexe dans le contexte sociétal et identifier les marges de manoeuvre sont des questions qui devraient prendre une place plus importante qu’actuellement dans les programmes de recherche, aussi en France.

De multiples initiatives et de nouvelles formes de production-distribution-consommation peuvent actuellement être observées partout en France (systèmes de panier, Amaps, épiceries itinérantes, coopératives de consommateurs, chantiers d’insertion). A l’origine : agriculteurs, consommateurs, élus locaux et régionaux, associations. Ce terrain d’expérimentation en construction propose déjà des débuts de résolution aux questionnements sur une démarche intégrée à l’alimentation. En même temps, nouveau terrain, nouvelles questions et problématiques qui apparaissent et complexifient encore les questions existantes (multiples fonctions de l’agriculture, relations ville-campagne, relocalisation de l’agriculture, renchérissement du foncier, etc.), de quoi nourrir les recherches sur l’évolution des systèmes alimentaires.

Références :

  1. Si de nombreuses catégories d’impact sont pertinentes dans l’impact environnemental, les indicateurs d’impact les plus souvent retenus par les scientifiques sont la consommation d’énergie primaire et les émissions de gaz à effet de serre (GES). Ce choix restreint qui concerne aussi le champ de l’alimentation s’explique non seulement par la prédominance dans l’espace public des thèmes du réchauffement climatique et de la raréfaction de l’énergie, mais aussi par la facilité d’accès et la disponibilité de données tout au long de la chaîne alimentaire. Enfin, ces deux indicateurs sont partiellement liés dans la mesure où la combustion d’énergie fossile émet l’un des gaz à effet de serre les plus abondants dans les émissions, le dioxyde de carbone CO2. En plus du CO2, deux autres gaz à effet de serre plus spécifiques à l’agriculture et l’élevage, sont importants sur le compte de l’alimentation : le méthane (CH4) issu de l’élevage des ruminants et le protoxyde d’azote (N2O) issu des déjections animales et de la fertilisation en azote.

  2. Sur le plan environnemental, certains jugent un apport moindre mais équilibré en produits d’origine animale plus cohérent qu’un régime végétarien ce qui, en plus, éviterait le dilemme de produire un co-produit, la viande, sans débouché. Toutefois, ce couplage est particulièrement pertinent dans le contexte allemand et suisse marqué par une dominance du cheptel laitier, alors qu’en France, seulement 42% de la production de viande nationale est d’origine laitière, le complément étant issu du cheptel allaitant (GEB d’après SCEES et Douanes, estimations 2005).

(Barbara REDLINGSHÖFER, Mission Environnement-Société, Institut National de la Recherche Agronomique, 147 rue de l’Université, 75338 Paris Cedex 7 - Université d’été de Nutrition 2008, Clermont-Ferrand, 17-19 septembre 2008)

SOURCE : Centre de Recherche en Nutrition Humaine Auvergne

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s