Ce que l'alimentation nous dit sur la société

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En 1932, dans Hunger and Work in a Savage Tribe, l'anthropologue Audrey Richards écrit que, dans la sphère de la société humaine, l'alimentation « détermine, plus généralement que toute autre fonction physiologique, la nature des regroupements sociaux et la forme que prennent leurs activités ». Claude Lévi-Strauss écrit dix ou vingt ans plus tard que la cuisine d'une société est un langage dans lequel cette société « traduit inconsciemment sa structure, à moins que, sans le savoir davantage, elle ne se résigne à y dévoiler ses contradictions ».

« Ce que l'alimentation nous dit sur la société » - Crédit photo : 50ème JAND 2010 L'alimentation - la nutrition - est donc d'une part la fonction biologique essentielle, "première" pourrait-on dire. Elle est aussi, en même temps, la fonction sociale première.

Homo Sapiens sapiens, en effet, est aussi un Homo Socius. C'est autour de la recherche de nourriture et en particulier la chasse que se développent la socialité, via la coopération, l'organisation, la communication.

La proie une fois chassée, qui la consomme ? Le bon chasseur sans doute mais pas lui seulement, à l'évidence. Le gibier fait l'objet d'une redistribution, d'une répartition, d'un partage. Le groupe traduit à la fois sa solidarité et sa hiérarchie dans cette répartition. Pour maintenir l'homogénéité du collectif, il faut une sorte de contrat de coopération.

La morale et la religion ont aussi leur mot à dire sur l'alimentation. La religion est un phénomène humain universel. Or toutes les religions interviennent sur l'alimentation: prohibitions, prescriptions, abstentions, associations, exclusions, circonstances festives, usages et traditions divers - et énonciation - application de règles morales fondamentales.

Manger, c'est aussi tisser de la vie collectivement : le groupe mange, partage et crée ainsi de la même chair et du même sang. Manger ensemble a un effet immédiat et universellement identifié : créer du lien et de la relation, établir un rapport d'égalité et de solidarité entre les convives. C'est du moins ce que réalise un type de commensalité conviviale, ouverte, celle que l'on connaît sous la forme des agapes ou du repas communiel. Mais la commensalité n'est pas seulement conviviale et chaleureuse, la chaleur et la convivialité reposent sur un fondement plus obscur et complexe : la réciprocité, l'engagement, la dépendance. Sa fonction fondamentale, c'est aussi de marquer, de baliser la hiérarchie sociale, les distances, les proximités et surtout les relations d'obligation.

L'alimentation, en somme, est réglée par le social et sert à le régler, puisqu'elle peut aussi bien, parfois en même temps, rassembler, exclure, hiérarchiser et/ou rendre dépendant. Ainsi les convives du banquet sacrificiel antique, en Grèce ou à Rome, sont admis au partage de l'animal sacrifié à raison de leur rang dans la Cité : seuls les citoyens à part entière participent (participer : de pars capere, prendre sa part). Le personnage principal est, littéralement, le premier servi (princeps, de primus capere). Qui n'a pas droit à son siège au banquet public est, littéralement, une personne privée (privatus) - privée de meritum, soit le morceau auquel ont droit les convives légitimes... [1] Réciprocité, dépendance, hiérarchie, inclusion et exclusion : le partage de la nourriture est l'enjeu social central.

Dans « Une journée d'Ivan Denissovitch » [2], Soljénitsyne décrit à loisir comment l'on mange dans le goulag. On s'attend à ce que la maigre pitance qui constitue l'ordinaire des prisonniers soit engloutie d'un trait. Or les zeks expérimentés, ceux qui connaissent les lois de la survie, qui sont rompus à la vie du camp, ceux-là ne dévorent pas, au contraire : ils dégustent. Le zek Choukhov se comporte en gourmet absolu, en hédoniste méthodique et accompli. Ce qui est avalé trop vite, il le sait, ne profite pas : cela passe à travers le corps sans s'y arrêter, sans nourrir. Il se souvient bien des ventrées d'antan, avant le camp - avant les kolkhozes : on mangeait beaucoup et vite, et même de la viande (« par tranches entières »).

Or dans les camps « Choukhov avait compris que c'était mal agir. On aurait dû manger en y pensant, en pensant seulement à ce qu'on mangeait, comme il faisait, en détachant de tous petits morceaux avec ses dents, en se les promenant sous la langue, en les suçant avec le dedans des joues, de sorte qu'on ne perde rien de ce bon pain noir humide et qui sentait si bon ». Quand il a dégusté l'écuelle de soupe chaude, le zek ne se plaint plus de rien : « ça dure juste un clin d'oeil mais c'est pour ce clin d'oeil que vit le zek. (...) Ce qu'il pense à présent, c'est qu'il en réchappera. Il en réchappera et tout ça, si Dieu aide, aura une fin ».

Dans le goulag de Denissovitch, si l'homme est un loup pour l'homme (il faut avoir l'oeil et le bon, s'assurer à chaque instant que quelqu'un ne va pas chouraver l'écuelle ou le morceau de pain qui vous étaient promis), les liens et les règles de solidarité s'appliquent fermement entre membres de la même brigade ou compagnons de travail.

Le « déguster » du zek Choukhov, qui pourrait passer pour un acte biologique brut - le degré zéro de la socialité - s'inscrit en réalité aussi dans un tissu de relations de contrainte, de dépendance, de solidarité. L'hédonisme du prisonnier affamé, c'est certes un acte fondamentalement individuel, accompli sans un mot, le corps courbé au dessus de l'écuelle bien à l'abri des bras et des épaules, un bref regard jeté tantôt à droite tantôt à gauche pour identifier toute éventuelle menace, dans une concentration totale et quasi animale.

Et pourtant il s'inscrit aussi dans un ordre hiérarchique et un système de redistribution : le soin de répartir quatre écuelles supplémentaires « escroquées » au cuisinier est laissé sans qu'un mot soit nécessaire au chef de brigade, qui prend la sienne, en attribue une d'un regard à un autre prisonnier, confie tout aussi silencieusement les deux autres à Choukhov, lequel en consomme une (sa seconde) dans l'instant et, une fois seulement la dernière trace de kacha méticuleusement raclée avec la dernière croûte de pain, porte la quatrième écuelle, un peu refroidie déjà, à « César », une autorité des bureaux. Dans la chaleur de son poêle, absorbé dans ses tâches paperassières, sans un mot ou un regard pour le zek subalterne, ce potentat reçoit l'offrande comme un dû et l'engloutit sur le champ. Le circuit des écuelles traduit la hiérarchie, la dépendance, l'organisation de la société des prisonniers du goulag.

Dans le jeu de la commensalité, du partage et de la dépendance, la tricherie est punie. Tout au moins la transgression des règles est sanctionnée par le rejet et le flétrissement. La gloutonnerie, précisément, est une transgression de cet ordre, dans la mesure où elle revient à manger plus que sa part en un temps trop bref. Or manger trop vite, c'est aussi en un sens une transgression à la socialité, puisque le temps du manger, lui non plus, n'est pas partagé. L'embonpoint (« en-bon-point ») devient obésité stigmatisée (pitoyable, scandaleuse ou menaçante : « mal-en-point » ?) quand elle est perçue comme l'effet et la manifestation d'une atteinte à l'équité du partage. Manger plus que de raison passe volontiers pour manger plus que sa part.

Références :

  1. Scheid, J. (2002) La religion des Romains. Paris: Armand Colin.
  2. Soljénitsyne, A. (1975) Une journée d'Ivan Denissovitch. Paris : Julliard.

(Claude Fischler, Directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre Edgar Morin (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), « Ce que l'alimentation nous dit sur la société » - 50ème JAND - 29 janvier 2010)

SOURCE : JAND

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