Cancer colique et nutrition : faut-il manger différemment ?

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Le cancer constitue en France, comme dans la plupart des pays développés, un problème majeur de santé publique : les tumeurs malignes représentent la première cause de mortalité chez les hommes (29 % de l'ensemble des décès en 1995) et la seconde chez les femmes après les maladies cardio-vasculaires (23 % de l'ensemble des décès en 1995). Elles sont responsables également de 40 % de la mortalité prématurée entre 35 et 65 ans chez les hommes et de 48 % chez les femmes.

« Cancer colique et nutrition : faut-il manger différemment ? » - Crédit photo : www.wcrf.org Ces chiffres prennent toute leur importance dans le contexte de vieillissement de la population que connaît actuellement la France. Le nombre de nouveaux cas de cancer en France était estimé à 161 000 chez les hommes et 117 000 chez les femmes en 2000. Les localisations les plus fréquentes sont le sein chez la femme (42 000 cas), la prostate chez l’homme (40 000 cas), le colon et le rectum (36 250 cas) et le poumon (27 700 cas). C’est dans ce contexte qu’à été lancé en 2003 le plan cancer dont l’objectif à 5 ans était de réduire de 20 % la mortalité par cancer.

Le cancer colo-rectal (CCR) est un cancer fréquent se situant au deuxième rang des cancers en Europe et en France. Avec presque 17 000 décès par an, son pronostic reste grave, même si la mortalité par cancer est passée sous la barre des 50 %. Avec une étiologie encore imparfaitement cernée, le CCR est considéré comme une maladie chronique multi-factorielle. De nombreux facteurs de risque peuvent concourir au développement et agir à différentes phases de la cancérogenèse.

Dans le cadre du cancer colorectal, les facteurs de risque génétique sont relativement bien connus. Mais il s’agit d’une minorité de cancer colorectal qui surviennent dans un contexte de maladie à transmission héréditaire autosomique dominante avec forte pénétrance ; i.e., la polypose adénomateuse familiale (PAF) due à une mutation constitutionnelle du gène APC identifié dans 90 % des cas ; le CCR héréditaire sans polypose (HNPCC : hereditary non polyposis colon cancer ou syndrome de Lynch).

En dehors de ces facteurs génétiques, il existe des facteurs environnementaux, dont l’alimentation, qui semblent jouer un rôle essentiel. Dans les années 70, la recherche dans le domaine des relations entre nutrition et cancer avait comme principal objectif d’identifier les aliments ou composants des aliments qui pourraient avoir un effet cancérogène. Grâce à la multiplication des registres du cancer, le recueil d’information sur une population générale et non plus seulement sur des sujets hospitalisés a permis d’obtenir des données fiables sur l’incidence des cancers spécifiques sur l’ensemble de la population.

Ces données ont permis de confirmer l’extrême variation de l’incidence des cancers à travers le monde et de montrer que les variations d’incidence de certains cancers (pouvaient être expliqué par des variations de facteurs d’exposition. A partir de ces observations, de nouvelles hypothèses ont été formulées, considérant que l’apparition de certains cancers pouvaient être déterminé par des facteurs comme l’alimentation, l’anthropométrie, ou des facteurs métaboliques ou hormonaux.

En 1997, le fond Mondial de Recherche sur le Cancer (FMRC) et l’Institut Américain pour la recherche sur le Cancer (AICR) ont publié un remarquable rapport d’expert « Alimentation, Nutrition et Prévention des cancers, une perspective globale ». Ce rapport a été à l’origine d’une grande avancée des connaissances dans le domaine de l’alimentation et de la prévention du cancer et a permis de poursuivre les recherches dans ce thème. En 2001, le FMRC et l’AICR se sont fixés pour objectif l’analyse systématique de l’ensemble des preuves concernant l’alimentation, la nutrition, l’activité physique et le cancer.

Ainsi, un nouveau rapport d’expert a été publié en Novembre 2007. Ainsi, un nouveau rapport d’expert publié en Novembre 2007, piloté par un panel de scientifique de renommée mondiale, a permis d’établir des recommandations individuelles et collectives et repose sur les meilleures preuves disponibles actuellement. Il regroupe des études pertinentes publiées jusqu’à la fin 2006. Cet exposé s’appuie sur ces différentes analyses.

Physiologie colo-rectale – quelques données :

Le colon contribue à 3 fonctions importantes de l’organisme :

  1. la concentration des matières fécales par absorption d’eau et d’électrolytes,
  2. l’entreposage et l’évacuation maîtrisée des selles de par son péristaltisme et
  3. la digestion et l’absorption des aliments non encore digérés.
Le colon droit (caecum et colon ascendant) jouent un rôle majeur dans l’absorption de l’eau et des électrolytes, de même que dans la fermentation des sucres non digérés ; le colon gauche (colon descendant, colon sigmoïde) et rectum interviennent surtout dans l’entreposage et l’évacuation des selles. Le colon possède une flore microbienne comensale abondante. Cette flore protège l’hôte de l’agression de micro-organismes pathogènes, et joue un rôle physiologique majeur en dégradant les aliments pour lesquels l’homme ne possède pas l’équipement enzymatique nécessaire.

Ainsi, les fibres alimentaires (cellulose des végétaux par exemple) sont dégradées par les bactéries. Les sucres complexes sont dégradés par fermentation bactérienne en acides gras à chaînes courtes (butyrate, acétate et propionate). Ces acides gras à chaînes constituent des sources nutritives essentiels pour l’épithélium colique et, de plus, peuvent satisfaire jusqu’à 500 Kcal/jour des besoins alimentaires globaux. Ils constituent une importante source d’énergie pour la cellule par l’intermédiaire de la béta-oxydation. Environ 95 % des cancers colorectaux sont adénocarcinomes. Les carcinogènes ingérés en tant que tel ou avec l’alimentation et les boissons peuvent interagir directement avec les cellules coliques et rectales s’ils n’ont pas été métabolisés ou absorbés dans l’intestin grêle.

Méthodologie

La méthode suivie pour l’élaboration des recommandations a consisté à classer les informations apportées par les études analysées selon un niveau de preuve. Les critères qui permettent de juger le degré de validité des preuves concernant les liens entre nutrition et cancer sont à la fois qualitatifs et quantitatifs. L’homogénéité des résultats provenant d’études en nombre suffisant et ayant utilisé une méthodologie adaptée, représente un argument majeur pour estimer une association entre facteurs alimentaires et cancers. La complémentarité et les approches expérimentales des données cliniques et épidémiologiques (au niveau de population) renforcent la conviction qu’il y a entre le facteur d’expulsion alimentaire et le risque de cancer. Plus de 750 publications ont été analysées.

Résultats

Diminution du risque de cancer colo-rectal

Le lait et calcium : Le lait a probablement un rôle protecteur du cancer colorectal en diminuant son risque par la médiation, au moins, en partie du calcium. Cette constatation se base sur de nombreuses études de cohorte et études cas-témoin. Une analyse regroupant 10 études de cohorte soit environ 5000 cancers colorectaux parmi 530 000 participants retrouvait une diminution du risque de 15 % chez ceux ayant la plus grande consommation de lait et de 14 % dans le groupe ayant la plus grande consommation de calcium.

Ail : Il existe des preuves pré-cliniques considérables montrant l’effet anti-tumoral de l’ail notamment de certains de ces composants allyl-sulphure. Deux études de cohorte et 7 études cas-témoin ont été analysées et rapportent une diminution du risque par l’augmentation des apports en ail mais il n’y a pas toujours de différence statistiquement significative. L’ail a donc un rôle probablement bénéfique mais il n’est pas possible, ce jour, compte tenu du nombre de travaux, de faire des recommandations spécifiques.

Fibres alimentaires : Les fibres alimentaires sont le principal composant structurel des membranes cellulaires végétales. Elles ont comme caractéristiques, chez l’homme de n’être ni digéré ni absorbé par le tractus digestif supérieur. Elles regroupent une grande variété de composants (cellulose, hémi-cellulose, pectines, gommes, ...) qui, selon les définitions utilisées incluent également les « amidons résistants » qui échappent à l’action des enzymes intestinales. Les principales sources alimentaires de fibres sont les céréales, les fruits, les légumes et les légumineuses. L’augmentation du volume fécal, l’accélération du transit intestinal et la dilution des composés cancérogènes contribueraient à la diminution du temps de contact entre les substances mutagènes et l’épithélium intestinal. La capacité des fibres à lier des substances mutagènes comme les acides biliaires secondaires diminueraient leur effet nocif sur la muqueuse. De plus, la fermentation de certaines fibres par la flore colique produit des acides gras à courtes chaînes qui auraient des effets protecteurs directs, par contrôle de la prolifération et de la différenciation cellulaire et des effets indirects, par abaissement du pH intestinal et stimulation de la motricité.

La presque totalité des études cas témoin sur le cancer colorectal ainsi qu’une méta-analyse publiée il y a une dizaine d’années suggèrent un effet protecteur des fibres. Les études qui ont tenu compte de l’origine des fibres, ont montré un effet protecteur plus souvent associé aux fibres de légumes qu’à celles des céréales. Leur effet potentiellement protecteur n’est cependant pas retrouvé par la majorité des études de cohorte. Les essais d’intervention avec des suppléments de fibres ou des régimes riches en fibres en vue de la prévention des récidives des adénomes colorectaux n’ont pas montré d’effet bénéfiques des fibres. Dans ce contexte, aucune certitude n’est actuellement acquise sur les bénéfices apportés par les fibres en terme de prévention du cancer colorectal.

Les fruits : Plus d’une vingtaine d’études de cohorte, et 60 études cas-contrôles ont étudié le rôle des fruits dans la prévention du cancer colo-rectal. Plus de la moitié des études de cohorte montre une diminution du risque par l’augmentation des apports en fruits. Une méta-analyse ne confirme pas ce résultat. Après stratification liée au sexe, il y a une diminution significative du risque uniquement chez les femmes. Les fruits sont source de vitamine C et nombreux autres anti-oxydants comme les caroténoïdes, flavonoides et phénols. Il est donc difficile de juger de l’importance relative de chacun de ces constituants et le rôle protecteur pourrait résulter d’une combinaison de ces différents éléments. Il existe donc un rôle probable mais non confirmé de la consommation de fruits dans la prévention du cancer colorectal.

Les folates : Les substances qui ont les propriétés de l’acide folique, sont regroupées sous le nom générique de folates ; et se trouvent en grande quantité dans les végétaux verts, le foie, les céréales, les agrumes, les fromages à pâte persillée, les légumes secs. Il existe également une synthèse endogène au niveau de la flore intestinale. Les folates interviennent dans la synthèse des bases puriques et pyrimidiques, composant structurel de l’ADN et de l’ARN, et participent à la synthèse et à la réparation de l’ADN ainsi qu’à la régulation de l’expression génique. Les folates pourraient par ces voies jouer un rôle dans le développement du cancer. Plusieurs études, (8 études cas-témoin et 3 études de cohorte) évaluant la relation entre le risque de CCR et les folates, semblaient suggérer qu’un niveau élevé d’apport en folates était associé à une diminution de risque. Des essais d’intervention sont en cours pour évaluer l’effet de la supplémentation en folates sur la cancérogène colo-rectale. Les résultats de ces travaux semblent indispensables pour conclure sur l’intérêt éventuel des folates (ainsi que la dose optimale).

Au total, le rapport suscité suggère donc un rôle bénéfique probable sur le risque du cancer colorectal des aliments suivants; le lait, le calcium, les aliments contenant des fibres et l’ail. La consommation de fruits, de poisson, d’aliments riches en folates, en sélénium, et vitamine D pourraient avoir également un rôle protecteur mais ces dernières hypothèses nécessitent confirmation.

Augmentation du risque de cancer colo-rectal

Viande et charcuterie Les résultats des études sur les relations entre consommation en viande et risque de cancer sont néanmoins parfois difficiles à interpréter. Des définitions différentes ont été utilisées pour caractériser les viandes dans les analyses, séparant ou non les différents types de viandes (rouges et autres), intégrant ou non les charcuteries. A cela s’ajoute une difficulté pour distinguer l’effet de la viande de celui de leur mode de cuisson. Près de 100 enquêtes cas-témoin de cohorte ont examiné la relation entre consommation de viande et risque de cancer colorectal. La moitié des études a mis en évidence un risque relatif de cancer colorectal supérieur à 1,5 (soit un risque augmenté de 50 %) chez les consommateurs importants de viande par rapport aux faibles consommateurs. Cette augmentation du risque relatif se retrouve également avec la consommation de charcuterie.

Les mécanismes rapportés sont ; -l’action néfaste des graisses animales qui augmentent la synthèse d’acides biliaires et de cholestérol (par le foie), transformés en acides biliaires secondaires (néfastes) sous l’action des bactéries de la flore microbienne intestinale,- la production au cours du métabolisme d’agents cancérogènes N-nitrosés ; - ou encore la génération lors de la cuisson à haute température (barbecue, gril, fritures) de produits toxiques (amines hétérocycliques et hydrocarbones aromatiques polycycliques).

L’alcool L’alcool est un facteur de risque des cancers colorectaux avec une relation forte pour les hommes et semblant moins convaincantes pour les femmes. L’acétaldéhyde, un métabolite de l’alcool, pourrait exercer des effets toxiques directs ou indirects sur la muqueuse colique. De plus, l’alcoolisme est souvent associé à un déficit en nutriment, notamment les folates et la méthionine, ce qui pourrait accroître le risque de cancer colorectal.

Conclusions :

Si l’influence de la nutrition et de l’alimentation, dans le déterminisme de pathologies, a d’abord été montrée essentiellement dans le domaine des maladies cardio-vasculaires, maintenant des études nombreuses de cohorte et cas-témoin ont permis de valider certaines hypothèses et/ou au contraire démentir certaines idées reçues, dans le domaine de la cancérologie. Il existe un rapport d’expert récent faisant plus de 550 pages facilement consultable reprenant une large littérature qui tente d’établir des recommandations pratiques. Néanmoins, tous ces travaux restent complexes car les facteurs de confusions sont multiples, liés aux nombreux ingrédients constituant l’alimentation, et aux modifications induites par les différents modes de préparation, transformation.

Néanmoins les connaissances progressent et des consensus se dégagent avec des relations plus ou moins fortes entre l’augmentation ou la diminution du risque relatif du cancer colorectal avec certains aliments ou modes alimentaires mais aussi dans d’autres cancers ; i.e., sein, estomac, pancréas, ORL, prostate... En parallèle à ces grandes études épidémiologiques allant des études écologiques aux essais de prévention, les travaux expérimentaux restent indispensables pour tenter de mieux comprendre les mécanismes au niveau cellulaire ou moléculaire.

Références :

(Francisca Joly, Pierre Henri Duée, Bernard Messing, Université René Diderot, Paris VII - Université d’été de Nutrition 2008, Clermont-Ferrand, 17-19 juin 2008)

SOURCE : Centre de Recherche en Nutrition Humaine Auvergne

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