Boire de l'eau pour maigrir ?

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Défenseurs et opposants de cette thèse s'affrontent, les uns en affirmant qu'il faut boire beaucoup pour maigrir, les autres en expliquant que boire ne fait perdre que de l'eau. Les uns conseillent de ne pas boire, cela fait manger moins, les autres de ne pas boire au cours des repas pour éviter de « diluer les sucs digestifs » ; les uns que boire fait gonfler, les autres que boire permet d'éliminer.

« Boire de l'eau pour maigrir ? » D'aucuns prétendent que seules les eaux minérales sont utiles, d'autres que l'eau du robinet coupe l'appétit du fait de son goût... Certains défendent l'eau tiède, à l'instar de la médecine ayurvédique, d'autres l'eau froide pour dépenser plus ... de calories. Les arguments se succèdent et ne se ressemblent pas, les discours divergent, les pratiques ne convergent pas. Sur un tel sujet où le bon sens et l'empirisme semblent se disputer le terrain, les arguments scientifiques existent-ils ?

1 Les mécanismes potentiellement impliqués

Un certain nombre d'études permettent d'apporter des éléments scientifiques intéressants en faveur, ou non, du rôle potentiellement bénéfique de la consommation de l'eau sur le poids.

Bénéfique par défaut : Les sujets ne boivent pas autre chose ou mangent différemment.

Dans une étude sur les styles alimentaires relatifs à la consommation d'eau et d'aliments aux USA entre 1999 et 2001, POPKIN (1) a montré que les buveurs d'eau consommaient moins de boissons sucrées (boissons aux fruits et autres boissons sucrées) et 197 Kcalories de moins ; et consommaient plus de fruits et de légumes, et plus de produits laitiers écrémés ou 1/2 écrémés (allégés). En analyse multivariée les consommateurs d'eau ont 25 fois moins de chances de consommer des boissons caloriques non laitières.

Le déficit en boissons sucrées est d'autant plus important à considérer que la consommation élevée de boissons sucrées est associée à une augmentation du poids (2, 3). Une étude réalisée sur l'état d'hydratation d'enfants de 4-11 ans (4) a montré que les enfants ayant le meilleur statut hydrique avaient une alimentation, avec une moindre densité énergétique, consommaient plus d'eau de boisson et d'aliments riches en eau et avaient un apport lipidique plus bas (en pourcentage) et un apport glucidique plus élevé (en pourcentage).

KANT et al (5) ont étudié le statut nutritionnel d'une population américaine NHANES en 1999-2004 et en 2005-2006. La consommation d'eau plate n'est pas corrélée à l'apport énergétique mais corrélée positivement à l'apport en fibres et inversement à l'apport en glucides et à la densité énergétique. La consommation totale de liquide était inversement corrélée à l'énergie lipidique, à la densité énergétique, mais positivement corrélée à l'apport en fibres, en caféine, en alcool et à la qualité alimentaire (diversité). Enfin le nombre de prises alimentaires était prédictif d'une consommation élevée de boissons, de l'apport d'eau des aliments (intrinsèque) et de l'apport total de liquide.

Autrement dit la consommation d'eau est un marqueur de style alimentaire et la consommation d'eau et/ou de liquide pourrait être bénéfique par défaut... d'autre chose.

Fait manger moins : Mais est-ce seulement un marqueur de style alimentaire ou également un déterminant de la prise alimentaire et donc du comportement alimentaire ?

Plusieurs études ont montré, tant chez les femmes (6) que chez les hommes (7) que l'eau bue au cours d'un repas ou l'eau présente dans un aliment (8, 9) accroît le rassasiement. Cependant il n'est pas établi dans quelle mesure cet effet entraîne une réduction de la prise alimentaire, combien de temps cet effet dure et combien de liquide il faut pour obtenir cet effet.

Barbara Rolls (8), réputée dans ce domaine, a montré que l'eau incorporée dans les aliments, une soupe au poulet par exemple, en pré-charge, avait plus d'effet de réduction de la prise alimentaire que la même quantité d'eau en pré-charge avant du poulet à la casserole. Ceci a été confirmé par Stookey (9).

D'autre part l'apport énergétique au cours d'un repas est davantage réduit par la consommation d'aliments solides (avec ou sans eau) avant le repas que par la consommation de boissons caloriques (10, 11).

Ainsi la prise d'eau de boisson ne semble pas réduire la prise alimentaire sur le repas suivant contrairement à la prise d'eau incorporée dans un aliment (intrinsèque) ; ceci est observé chez le sujet jeune (21-35 ans) mais ne l'est pas chez le sujet âgé (60-80 ans) chez qui une précharge hydrique réduit de 60 Kcalories la prise alimentaire suivante (12). L'eau « alimentaire » et, chez les sujets âgés seulement, l'eau de boisson font manger moins.

Fait dépenser plus

Une théorie intéressante proposée par Boschmann (13) concerne l'effet thermogénique de l'eau : dans son étude de calorimétrie indirecte en chambre métabolique il a trouvé que la consommation de 500 ml d'eau augmentait la réponse thermogénique de 100 Kjoules (soit 30%) avec un pic de 30-40 minutes. Environ 40% de cet effet correspondrait à l'élévation de température de l'eau ingérée 22 à 37°C et cet effet serait médié par la stimulation du système béta-adrénergique. Par extrapolation il a calculé une augmentation de la balance énergétique de 400 Kjoules pour 2 litres d'eau.

Mais ceci n'a pas été confirmé par Brown (14) dans une autre étude avec de l'eau distillée qui ne trouve qu'une augmentation de 15 KJ de la dépense énergétique (sur une durée de 90') après l'ingestion d'une eau froide à 3°C ; soit une augmentation de 4,5 %, alors que la prise d'une eau sucrée augmente normalement la dépense énergétique de 33 KJ sur 90 minutes. Les différences de résultats entre les études pourraient être dues à des aspects méthodologiques, la chambre calorimétrique n'étant pas adaptée. Dix autres études n'ont pas montré non plus d'augmentation significative (14).

L'utilisation d'une eau distillée élimine également les effets éventuellement dus à des minéraux tels que le calcium dont on pense qu'il pourrait exercer un rôle favorable sur le poids (15). Enfin, l'élévation de la température de l'eau à celle du corps pourrait être due à la réduction de la perte de chaleur corporelle par la vasoconstriction induite notamment au niveau des membres inférieurs elle-même liée à l'activation du système nerveux sympathique dont l'effet n'est pas, loin s'en faut, obligatoirement une augmentation de la thermogenèse.

Autres mécanismes

Ce ne sont que des hypothèses issues d'observations cliniques individuelles.

  • Certaines eaux minérales ou thermales riches en soufre exercent un effet anorexigène du fait de leur goût ou de leur odeur.
  • D'autres eaux on un effet laxatif accélérant le transit intestinal notamment lorsqu'elles sont riches en magnésium, ce qui peut donner l'impression d'être moins ballonné ou « gonflé ».
  • D'autres ont un effet diurétique lorsqu'elles sont plus potassiques, ce qui peut diminuer des phénomènes de rétention hydrosodée au niveau des membres inférieurs.

A l'inverse si manger salé est associé à une augmentation de la prise de liquide totale (+100 ml pour 1 g de sel), ceci est aussi associé à un accroissement de la consommation de boissons sucrées (+27 g/jour) (16)

2 Effets sur le poids

Malgré ces données intéressantes, et malgré les discours promotionnels il n'y a pas de preuve formelle de l'effet de la prise d'eau sur le poids (17).

Sur le plan sémiologique

La consommation d'eau plate n'est pas corrélée à l'IMC. Au contraire, puisque le nombre de prises alimentaires est corrélé à la consommation de boissons d'eau « alimentaire » et à la quantité totale de liquide consommé, l'IMC est prédictif d'une prise importante d'eau totale dans l'étude NHANES (5).

Une étude chez 1136 étudiantes japonaises âgées de 18 à 22 ans (18) a montré que les apports en eau de boisson ne sont corrélés ni à l'IMC, ni au tour de taille, mais que l'apport en eau « alimentaire » (contenue intrinsèquement dans les aliments) est inversement corrélée à l'IMC et au tour de taille ; or, l'on sait que les aliments les plus riches en eau sont les légumes et les fruits frais et les aliments les moins riches en eau sont les aliments gras.

Sur le plan clinique

II n'y a pas à notre connaissance d'étude randomisée, publiée sur ce thème, mais une telle étude nécessiterait d'être réalisée.

Une étude de Service Médical Rendu (SMR) sur les bénéfices du thermalisme en terme de perte de poids chez des sujets en surpoids est en voie d'être publiée, mais elle analysera les effets de l'ensemble des processus liés au thermalisme (soins, diététique, activité physique, lutte contre le stress, image de soi ...)

3 Recommandations

Malgré l'absence de preuves de l'effet amaigrissant d'une consommation élevée d'eau plate on peut cependant conseiller :

de boire de l'eau : ceci est plutôt associé à un profil alimentaire favorable de boire en mangeant et de boire souvent : cela pourrait faire manger moins de réduire d'abord durablement ses apports énergétiques si l'on veut perdre du poids de faire de l'exercice : cela fait boire et dépenser de l'énergie de boire lorsque l'on fait un régime restrictif pour éviter la constipation de boire de l'eau froide : cela ne fait pas de tort et si cela n'accroît pas la thermogenèse, cela ralentit la vidange gastrique et réduit donc l'index glycémique de boire de l'eau plutôt que des boissons caloriques sucrées ou alcooliques pour faciliter l'équilibre de la balance énergétique. de « boire des aliments » tels que lait, soupe, jus de fruits, mais avec modération de ne pas manger salé pour éviter d'accroître l'attirance pour les boissons sucrées de prendre des boissons « light » plutôt que des boissons sucrées lorsque l'on veut garder le goût sucré sans consommer de calories en plus et surtout de « manger de l'eau » en consommant des aliments riches en eau intrinsèque tels que fruits et légumes, laitages écrémés...

4 Résumé

Boire de l'eau fait-il maigrir ? Ceci est souvent affirmé, mais y a t-il des arguments en faveur de cette affirmation ? Les buveurs d'eau ont des habitudes alimentaires qui sont globalement meilleures et ils boivent moins de boissons sucrées ? Boire de l'eau avant un repas fait manger moins. Mais ceci n'est observé que chez les sujets âgés. D'autre part la consommation d'eau alimentaire (intrinsèque) a un effet plus important que l'eau de boisson sur la prise alimentaire suivante. Il ne semble pas que la prise d'eau entraîne une augmentation significative de la dépense énergétique même si la thermogenèse augmente de quelques Kcalories avec l'eau froide. Sur le plan épidémiologique une étude récente a montré que le consommation d'eau des aliments était inversement corrélée au poids. Il n'y a donc pas la preuve formelle de cette affirmation.

Cependant le bon sens conduit à conseiller la consommation d'eau plate, seule boisson indispensable, pour la santé, pour l'hydratation, et en accompagnement d'une activité physique et d'une alimentation adaptée lorsque l'on veut perdre du poids.

5 Références :

  1. POPKIN BM, BARCLAY DV, NIELSEN JS Water and food consumption patterns of US adults from 1999 to 2001 Obesity Research, 2005, 13, 2146-2152
  2. SCHULZE MB, MANSON EJ, LUDWIG DS, COLDITZ GA et al Sugar-sweetened beverages, weight gain, and incidence of type 2 diabetes in young and middle-aged women. JAMA, 2004, 292, 927-934
  3. EBBELING CB, FELDMAN HA, OSGANIAN SK et al. Effects of decreasing sugar-sweetened beverage consumption on body weight in adolescents : a randomized, controlled pilot study. PEDIATRICS, 2006, 117, 673-680
  4. STAHL A, KROKE A, BOLZENIUS K, MANZ F. Relation between hydration status in children and their dietary profile - results from the Donald study. Eur. J Clin Nutr, 2007, 61, 1386-1392
  5. KANT AK, GRAUBARD Bl, ATCHISON EA. Intakes of plain water, moisture in foods and beverages, and total water in the adult US population - nutritional, meal pattern, and body weight correlates : National Health and Nutrition examination surveys 1999-2006 Am J Clin Nutr, 2009, 90, 655-63
  6. LAPPALAINEN R, MENNEN L, VAN WEERT L, MYKKANEN H. Drinking water with a meal : a simple method of coping with feelings of hunger, satiety and desire to eat. Eur J Clin Nutr, 1993, 47, 815-819
  7. ROLLS BJ, CASTELLANOS VH, HALFORD JC, KILARA A et al Volume of food consumed affects satiety in men. Am J Clin Nutr, 1998, 67, 1170-1177
  8. ROLLS BJ, BELL EA, THROWART ML Water incorporated into a food but not served with a food decreases energy intake in lean women. Am J Clin Nutr, 1999, 70, 448-455
  9. STOOKEYJD. Energy density, energy intake and weight status in a large free-living sample of Chinese adults : exploring the underlying roles of fat, protein, carbohydrate, fiber and water intakes. Eur J Clin Nutr, 2001, 55, 349-359
  10. DELLA VALLE DM, ROE LS, ROLLS BJ. Does the consumption of caloric and non-caloric beverages with a meal affect energy intake ? Appetite, 2005, 44, 187-93
  11. ALMIRON-ROIG E, CHEN Y, DREWNOWSKI A Liquid calories and the failure of satiety : how good is the evidence ? Obes Rev 2003, 4, 201-12
  12. VAN WALLEGHEM EL, ORR JS, GENTILE CL, DAVY BM. Pre-meal water consumption reduces meal energy intake in older but not younger subjects Obesity, 2007, 15, 93-99
  13. BOSCHMANN M, STEINIGER J, HILLE U, TANK J et al Water-induced thermogenesis. J Clin Endocrinol Metab, 2010, 88(12), 6015-6019
  14. BROWN CM, DULLOO AG, MONTANI JP. Water-induced thermogenesis reconsidered : the effects of osmolality and water temperature on energy expenditure after drinking. J Clin Endocrinol Metab, 2010, 91(9) 3598-3602
  15. LAVILLE M, LESTON N, A de ROUGEMONT Prévention de l'obésité par le calcium. Se Aliments 2004, 24, 187-192
  16. HE FJ, MARRERO NM, MACGREGOR GA. Salt intake is related to soft drink consumption in children and adolescents. A link of Obesity ? Hypertension 2010, 629-634
  17. VALTIN H. Drink at least eight glasses of water a day. Really ? Is there scientific evidence for 8 x 8 ? Am J Physiol Regul Integr Comp Physical 2002, 283, R993-R1004
  18. MURAKAMI K, SASAKI S, TAKAHASHI Y, UENISHI K. Intake from water from foods but not beverages, is related to lower body mass index and waist circumference in humans Nutrition J, 2008, 24, 925-32.

(Par le Docteur Jean-Michel LECERF, Chef du Service de Nutrition de l'Institut Pasteur de Lille - XXIIèmes Entretiens de Nutrition de l'Institut Pasteur de Lille - 04 juin 2010)

SOURCE : Institut Pasteur de Lille

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