Bien manger santé : progressons-nous ?

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La nutrition est un vaste champ d'exploration qui ne se réduit pas à l'impact de tel ou tel nutriment sur le poids ou l'appétit. La dernière Conférence Benjamin Delessert, « Bien manger, progressons nous ? », qui s'est déroulée en octobre dernier, en est une remarquable illustration. Sa thématique générale, centrée sur le mangeur lui-même, a abordé le poids du patrimoine génétique et celui de l'environnement dans la relation du mangeur à son alimentation.

« Bien manger santé : progressons-nous ? » - Crédit photo : www.ulg.ac.be Première à intervenir, Estelle Masson, enseignante à l’Université de Bretagne Occidentale (Brest), a apporté un éclairage sociologique sur les spécificités du rapport de l’individu avec l’alimentation, dans cinq pays européens (France, Suisse, Italie, Royaume-Uni et Allemagne) et aux Etats-Unis. Son étude, menée sur plus de 7000 personnes entre 2000 et 2002, visait à élucider si le retard dans la flambée de l’obésité, observé en France par comparaison aux USA, constitue un simple décalage dans le temps d’un processus inexorable, ou s’il existe dans notre pays des facteurs susceptibles de prévenir les dérives alimentaires.

Cette approche « transculturelle », qui s’est déroulée en trois phases (focus groups, entretiens directifs et questionnaires administrés par téléphone), a mis en évidence un lien largement admis entre l’alimentation et la santé au sein de tous les pays sondés, mais a surtout identifié une opposition claire entre les populations européennes et celles vivant aux USA, dans la manière d’exprimer ce lien.

Il n’y a qu’aux Etats-Unis qu’on pense à l’alimentation en termes nutritionnels, voire scientifiques. Dans les pays latins, la santé résulte avant tout d’une alimentation saine : des produits frais et naturels pour les Italiens, des repas partagés et conviviaux, pour les Français... Les Américains évoquent, eux, des difficultés de choix dans les « nutriments ». Au total, de ces données émergent deux modèles fondamentalement différents de rapport à l’alimentation. La première approche est individualiste, centrée sur la problématique du choix nutritionnel et de la responsabilité, « flirtant » parfois même avec la culpabilité. C’est le modèle essentiellement observé outre-Atlantique et dans une moindre mesure au Royaume Uni.

L’autre conception, en vigueur en Europe continentale, en particulier en France et en Italie, repose sur les notions de partage, de plaisir et de tradition. De ses travaux, Estelle Masson en tire la conclusion qu’il existe bien dans la culture en vigueur dans chaque pays, des éléments particuliers qui guident les habitants dans leurs choix alimentaires.

Pour sa part, Patrick Pasquet, Directeur de recherche en éco-anthropologie et ethnobiologie au CNRS a présenté des hypothèses explicatives de l’obésité, vue sous l’angle du patrimoine génétique. Historiquement, la plus ancienne piste est celle du génotype économe » prônée au début des années soixante par James Neel. Selon ce généticien, la physiologie de l’humanité, génétiquement déterminée au paléolithique et n’ayant pas beaucoup varié depuis cette époque, se trouve à l’heure actuelle en butte à un environnement profondément différent.

Le « génotype d’économie », résultant de la sélection des survivants des périodes successives d’abondance et de pénurie alimentaires, aurait permis, en phase de disette, le stockage énergétique « préventif » et impliqué l’insulinorésistance en vue d’une meilleure disponibilité du glucose pour les organes qui en sont gros consommateurs. Par la suite, Brand- Miller et Colagiuri ont travaillé sur le rôle joué par cette insulinorésistance, et proposé la « piste carnivore ». Le phénotype de résistance à l’insuline constituerait ainsi la marque d’une adaptation au régime hypocalorique et hyperprotidique en vigueur durant l’ère glaciaire. L’illustration de cette hypothèse peut être trouvée dans les populations à forte antériorité de chasseurs-cueilleurs (indiens PIMA, aborigènes australiens,...), où la prévalence des désordres métaboliques est très importante.

Une hypothèse alternative, impliquant le rôle capital de l’environnement intra-utérin et durant la première enfance, a par ailleurs été proposée. Cette piste du « phénotype économe » se fonde sur des essais de manipulations nutritionnelles chez l’animal et des données épidémiologiques chez l’homme. Elle postule pour une adaptation aux conditions de vie maternelles de l’individu durant son développement foetal et dans les premiers mois de sa vie. Il adapte les valeurs de consigne de ses équilibres physiologiques en vue de ses conditions de vie future, supposées identiques à celles de sa mère. En outre, les tenants de cette hypothèse suggèrent un effet intergénérationnel, via des mécanismes épigénétiques.

Aux yeux de Patrick Pasquet, phénotype et génotype « économe » ne sont pas contradictoires, ils seraient même complémentaires : ce que l’on nomme « la fenêtre de programmation précoce » a été vue aux yeux de l’évolution comme une sorte de compromis entre la nécessité pour la mère de retrouver ses gènes dans la génération suivante par une optimisation de sa fécondité, et la survie de sa descendance.

Le troisième intervenant, le Pr. Pascal Ferré de l’INSERM (UMR-S Inserm 872, Paris) a évoqué les inégalités entre les mangeurs face à la prise de poids ... En effet, pour une même prise alimentaire, il est clair que tous les individus n’en gardent pas la même trace! L’hypothèse d’une composante innée, prenant sa source dans notre programme génétique a été largement documentée. Chez l’animal, l’étude de modèles de mutations monogéniques menant à des obésités, a montré le rôle de gènes modulant plutôt la prise alimentaire que celle de la dépense énergétique. Les essais chez l’homme, particulièrement en populations de jumeaux ont mis en évidence une évidente corrélation intra-paire et par ailleurs une grande variabilité inter-paire. En fait, comme l’a expliqué l’orateur, si composante génétique il y a, elle fait appel à de multiples gènes simultanément, en un complexe syndrome polygénique.

Les recherches dans ce domaine ont permis d’identifier plusieurs centaines de gènes « candidats » pour la survenue d’une obésité, mais avec une association consistante que pour une dizaine d’entre eux, et encore avec une risque faible. Pour conclure, Pascal Ferré a rappelé que l’obésité ne résultait pas d’une seule causalité notamment génétique, mais de l’intrication permanente et compliquée de multiples facteurs.

(Lettre d’Information de l’Institut Benjamin Delessert n°9 - Décembre 2008)

SOURCE : INSTITUT BENJAMIN DELESSERT

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