Au secours : le jeûne revient !

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Autrefois, on jeûnait pour sauver son âme. Aujourd’hui on se restreint pour « purifier son corps »... Peut-être aussi pour accéder au plaisir de plaire et d’être dans la norme. Avant, si on faisait maigre à Pâques, c’était dans l’espoir d’aller au Paradis. En 2011, c’est - plus prosaïquement - pour rentrer dans son maillot de bain... Nos angoisses quotidiennes se projettent sur la nourriture et tout mangeur devient un coupable potentiel soumis au diktat des « bons » et des « mauvais aliments ». La nourriture est devenue le support de la faute morale... Si la sexualité est en apparence libérée, le poids des interdits alimentaires est encore bien présent...

Le jeûne revient en force... Certains le pratiquent après les fêtes de fin d’année, pour alléger leur corps alourdi par les excès alimentaires. Mais le désir de retrouver son poids antérieur n’est pas, loin s’en faut, la seule motivation des adeptes du jeûne.

« Purifier le corps et faire le vide »

Dans l’esprit des jeûneurs existe souvent la conviction que l’abstinence de nourriture permettra de purifier leur corps de toutes les toxines accumulées pendant des mois ou des années de « mal-bouffe » (une sorte de grand nettoyage intérieur). Au delà de ces bienfaits physiques, le jeûne est également recherché pour ses effets psychologiques. Cette privation volontaire est perçue comme une manière d’expérimenter le dépassement de soi, de faire le vide, ou encore de prendre conscience de son degré de dépendance vis-à-vis de la nourriture. Accompagnant cet intérêt, les centres de remise en forme sont de plus en plus nombreux à inscrire dans leur catalogue des cures de jeûne personnalisées, des cliniques (en Suisse, Allemagne, Espagne...) offrent à leurs clients « jeûneurs » un encadrement médical, des stages collectifs proposent d’associer, pendant une semaine, jeûne et randonnée... Et des stars du cinéma ou de la chanson témoignent dans les médias des multiples bienfaits qu’ils trouvent à l’abstention de nourriture.

Une pratique vieille de plusieurs millénaires

La fascination pour les philosophies et les pratiques venues d’Orient (yoga, méditation) contribue également à remettre au goût du jour cette pratique vieille de plusieurs... millénaires. Quasiment toutes les religions, monothéistes ou non, ont en effet institué des temps de jeûne. Dans le Judaisme, le plus pratiqué (et le plus ancien) est celui de Yom Kippour mais bien d’autres existent, tels ceux qui commémorent la destruction des deux temples de Jérusalem. Dans l’Islam, le jeûne du mois de Ramadan est le seul à être obligatoire (les femmes enceintes, les personnes malades, les enfants, les voyageurs en sont toutefois exemptés). De l'aube au coucher du soleil, le fidèle doit s'abstenir de toute nourriture et boisson, de tabac et de relations sexuelles...

Un jeûne oui, mais un jeûne... gastronomique !

Dans le Christianisme, le jeûne est souvent assimilé à la seule abstinence de viande. Il est vrai que, jusqu’à une époque récente, le vendredi de chaque semaine a été un jour « maigre ». Mais à certains périodes du calendrier religieux, comme le Carême (période de quarante jours précédant Pâques), le jeûne comportait d’autres interdits que la viande : au Moyen Âge, les privations portaient également sur les produits laitiers, les graisses animales et (là aussi) les relations sexuelles. Aujourd’hui encore, les orthodoxes pratiquants ont, pendant leur jeûne du « Grand carême », une alimentation très restrictive : tous les produits d’origine animale (viande, laitages, oeufs et même poisson) sont prohibés ; les jours de semaine, l’huile et le vin ne sont pas non plus autorisés et le fidèle ne prend qu’un seul repas par jour. En revanche, la réforme protestante, au XVI° siècle, a aboli jours maigres, Carême et autres temps de jeûne.

Luther et Calvin fustigent en effet l’hypocrisie des dignitaires catholiques qui pratiquent un jeûne certes, mais un jeûne... gastronomique (p. ex. en consommant des poissons, des oeufs ou des légumes préparés avec un extrême raffinement culinaire). C’est pourquoi ils permettent aux adeptes de la foi protestante de manger de tout et en tout temps mais, et la nuance est importante, en veillant à ne pas y prendre de plaisir ! Pour autant, le jeûne demeure prôné par les réformés, mais comme un comportement dont le fidèle est seul à décider.

Les Hindous, eux aussi, pratiquent des jeûnes. Toutefois ceux-ci présentent une extraordinaire diversité selon le degré de piété du croyant, les divinités qu’il privilégie, les coutumes locales... Les formes du jeûne sont, elles aussi, très variées, allant de l’abstention de toute nourriture et boisson à la privation de certains aliments seulement ou encore à la prise d’un seul repas au cours de la journée. Dans le bouddhisme, ainsi que dans d’autres philosophies et sagesses orientales, l’expérience régulière du jeûne fait également partie de la « panoplie » du pratiquant.

Un actuel retour en force du jeûne

Ce caractère quasi universel a de nombreuses explications... Le jeûne est un renoncement et un détachement qui permettent de mieux se nourrir de la parole divine. Par ailleurs, sa pratique aiguise la volonté de l’esprit sur le corps, elle manifeste la capacité de l’homme à maîtriser ses pulsions... animales (d’où l’association fréquente des interdits alimentaires et sexuels). Le jeûne renvoie aussi à la solidarité avec ceux qui manquent de ce qui est le plus vital, la nourriture. Car le jeûne ne se réduit pas au seul domaine alimentaire : il doit s’accompagner d’une attitude intérieure et de comportements « agréables à Dieu »...

L’actuel retour en force du jeûne n’est-il pas, précisément, révélateur de l’effondrement des religions dans les sociétés occidentales ? La quête contemporaine de la jeunesse éternelle n’a-t-elle pas remplacé la croyance disparue dans la... vie éternelle ? La recherche du corps « parfait »ne s’estelle pas substituée à celle du salut de l’âme ? A ce propos, on remarquera que beaucoup de sectes n’hésitent pas prôner le jeûne (pratiqué de façon intense et répétée) comme une nécessité pour nettoyer son corps et, du coup, son esprit. Mais cette exhortation n’a-t-elle pas aussi un objectif caché : celui d’affaiblir la volonté et le sens critique des nouvelles recrues ?

(Introduction du Dr Thierry Gibault, Nutritionniste, Endocrinologue - Article de Eric Birlouez, Agronome consultant et enseignant en Histoire et Sociologie de l’Alimentation - Equation n° 106 - Février 2011)

SOURCE : APRIFEL

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