Approche sociologique et historique des facteurs favorisants les troubles alimentaires chez les adolescents

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Il existe bien des phénomènes épidémiologiques manifestes concernant les troubles du comportement alimentaire apparus de manière majeure et récente... L'émergence quasi épidémique des troubles des conduites alimentaires depuis les années 60 dans les pays occidentaux a un lien direct avec les modes de consommation et leur évolution depuis cette période.

« Approche sociologique et historique des facteurs favorisants les troubles alimentaires chez les adolescents » ? - Crédit photo : www.onafhankelijkziekenfonds.be Lors des 30 glorieuses, l’enrichissement général a contribué à faire apparaître plusieurs phénomènes sociaux majeurs qui permettent d’en comprendre mieux les raisons. Tout d’abord, une nouvelle classe sociale est apparue : l’adolescence. Depuis 50 ans, sa puissance économique n’a jamais cessé de croître. Vêtements, loisirs, préférences alimentaires et modes artistiques des " ados " sont devenus des enjeux commerciaux majeurs. Les premiers magazines pour les jeunes ont précédé de peu les premières émissions de télévision et les écrans publicitaires à leur adresse. Aujourd’hui, ils occupent une place considérable dans le P.A.F.

Dans les années 70 ils ont milité pour l’émancipation de la femme et à la liberté sexuelle. Ils ont incitée la mode à s’intéresser à eux en révolutionnant les critères de beauté et en dévoilant le corps de la femme. Ils ont promu l’égalité des sexes jusqu’à prôner le sexe unique, la femme androgyne et les cheveux longs pour les hommes. Là encore, les médias s’en sont emparés pour en faire des icônes de la mode.

Par un jeu de renforcement et d’influences mutuelles, ils ont subi de plus en plus fortement l’impact des médias. Rapidement, ce sont les images et les discours de la publicité et des magazines qui ont forgé leurs goûts et leurs centres d’intérêts. Ils sont passés de créateurs de courants de pensées à consommateurs d’images et de tendances. Leurs mouvements de révolte sont devenus des leviers commerciaux. Leur musique est passée de l’underground au Hit Parade.

Dans ce même temps, l’enrichissement a rendu l’accès à la nourriture beaucoup plus facile. Si manger à sa faim tous les jours a probablement été la première préoccupation de l’homme depuis quelques millions d’années, tout à coup c’est devenu une activité secondaire, voire méprisable, au regard de tant d’autres horizons qui s’ouvraient à eux. Les enfants et les ados nés après la guerre n’avaient plus ce souci-là. Ils n’en avaient pas même le souvenir. Leur goût pour la liberté et cette indifférence pour la nourriture les a conduits à faire tomber les règles ancestrales dans ce domaine aussi. Manger à l’heure, manger à table, manger ensemble, sont devenues des contraintes inutiles, voire des habitudes de vieux.

Mais la perte de ces repères et le développement de la " junk food " ont favorisé le surpoids de toute une génération. Et plus les médias proposaient des silhouettes de femmes minces et toniques, plus les jeunes femmes de la société prenaient des formes généreuses. L’écart entre la réalité et ses archétypes s’est creusé inexorablement jusqu’aux années 2000.

L’adolescente actuelle a donc hérité de cette dialectique insoluble : elle a naturellement tendance à prendre du poids et sa nourriture est plus accessible, variée et plus riche que jamais mais elle doit se contrôler parfaitement pour ne pas s’écarter des modèles idéaux qui monopolisent ses revues et les écrans de ses médias. Elle trouve dans ses magazines une réponse apparemment rassurante mais tout à fait frauduleuse : les régimes. Chaque saison les voit fleurir en page de garde dans tous les kiosques. Impossible d’y échapper.

En résumé, il vaut mieux ne pas être une jeune femme moderne. Vous devez faire du 36 ou du 34 pour avoir une chance sérieuse d’être quelqu’un de valable mais votre organisme tend naturellement vers le 40. Vous êtes invitée à faire les mêmes études et les mêmes métiers que les hommes mais on exige de vous plus de sérieux et de travail scolaire pour y prétendre et vos salaires seront en moyenne 20% moins élevés. Vous devez rester pourtant féminines et frêles mais on attend de vous d’être sûres et solides. Là où les hommes paraissent " cool ", vous avez l’air de vous laisser aller : une petite brioche, des rides aux coins des yeux ou une tenue négligée sont les marques d’une décontraction bonhomme pour eux, ce serait une négligence coupable pour vous.

Contrôler son alimentation jusqu’à perdre trop de poids est une réponse en apparence logique à cette absurdité sociale. L’anorexie est devenue une des solutions de ce casse-tête dès lors qu’on est douée pour se restreindre et y trouver un certain plaisir. Elle répond à toutes les exigences, du moins au début. Se montrer forte et volontaire tout en présentant une image de fragilité. Savoir se contrôler au point de faire taire ses besoins, ses instincts et ses émotions. Elle apporte, au passage, un regain d’efficacité physique et intellectuelle, au moins dans un premier temps. Elle donne l’illusion de la réussite dans presque tous les domaines valorisés par les nouveaux archétypes. On comprend, alors, que les troubles des conduites alimentaires aient pu toucher autant de jeunes filles et de jeunes femmes depuis la deuxième moitié du XXème siècle. Leur incidence a plus que décuplé en 40 ans bien qu’elle soit plus stable depuis les années 90.

Mais l’histoire n’est pas finie. Ce n’est qu’en 1979 qu’on a commencé à distinguer clairement l’anorexie et la boulimie et en faire deux pathologies différentes tant dans leurs signes cliniques que dans leur traitement et leur évolution. Plus récemment encore, on a du introduire une troisième maladie : l’hyperphagie boulimique. Les études épidémiologiques ont montré que l’anorexie ne touche que 1% des femmes mais la boulimie en touche 2 fois plus et l’hyperphagie boulimique 4 fois plus. En ce qui concerne cette dernière catégorie, elle semble devoir encore progresser car elle est fortement liée à l’essor de l’obésité dont les chiffres ne cessent d’augmenter d’années en années.

(Dr Alain PERROUD, Psychiatre, Ville-la-Grand, Paris - XXIème colloque IFSBM « Troubles alimentaires : une pathologie du monde moderne » - 28 avril 2009)

SOURCE : IFSBM

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