Alors, le plaisir, ami ou ennemi ?

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En organisant cette journée (*), il l'avoue, Jean-Paul Laplace, président de l'Institut français pour la nutrition, était déjà persuadé que le plaisir était l'ami de l'alimentation. Après avoir entendu les points de vue des experts, il en est plus que jamais convaincu ! Interview de Nutrinews.

Comment en est-on venu à se préoccuper d’un plaisir en apparence aussi simple que celui de manger ?

Jean-Paul Laplace : Vous l’avez entendu comme moi durant cette journée, l’histoire montre que le plaisir, présent de longue date dans le langage humain, servait à classer ou distinguer des populations, socialement et culturellement, reconnaissant au passage diverses formes de plaisir... Mais une sorte de révolution est venue le jour où la société moderne a inventé les sciences de la nutrition, avec toute leur complexité. En somme, là où le plaisir offrait un critère simple et global, hédonico-biologique en même temps que socio-culturel, nous nous sommes retrouvés face à d’innombrables critères, chiffres, nutriments, etc. Nous avons tout un fatras d’informations et... des millions d’obèses !

Ce plaisir de manger ne demande-t-il pas quand même à être contrôlé ?

Jean-Paul Laplace : La philosophie, on l’a vu, dit que le plaisir comble un manque et, à ce titre, demande à être contrôlé pour ne pas nous mettre en situation de dépendance. Ce bon usage du plaisir est donc constitutif de notre capacité d’autonomie. En somme, le plaisir est une forme d’exercice de la liberté pour celui ou celle qui est maître de ses comportements. La neurobiologie éclaire à son tour le débat en montrant que le désir de manger est un désir naturel et nécessaire, mais parfois aussi un désir non nécessaire, justifié uniquement par la recherche du plaisir pour le plaisir. Le plaisir est au coeur de notre cerveau et il est indispensable: c’est une réalité biologique et psychologique.

Pourtant, ce plaisir entraîne aussi des comportements alimentaires pathologiques...

Jean-Paul Laplace : Il y a alors perte de contrôle, comme dans la boulimie, ou encore désir de sacrifier à une norme corporelle, comme dans l’anorexie. Le vrai plaisir, lui, réunit le corps et l’esprit. Le plaisir vous rend heureux parce que vous êtes en accord avec vous-même et avec les autres. Alors que la seule rationalité nutritionnelle vous rend seuls et malheureux devant des chiffres...

La médicalisation intempestive de l’alimentation fait obstacle à la paix des sens et livre le mangeur aux pulsions qui préparent les troubles du comportement alimentaire lorsqu’elles se conjuguent aux diktats de la mode. Ce sont les hédonistes qui sont les plus proches de la santé, comme l’a fort bien dit Jean-Didier Vincent ! De plus, parce que la convivialité civilise et éduque, manger ne doit pas être un acte solitaire et triste face au réfrigérateur. L’alimentation, c’est tout à la fois notre survie biologique, notre destin affectif et notre part d’humanité. Tout cela grâce au plaisir !

Donc, le plaisir est bien l’ami de notre alimentation ?

Jean-Paul Laplace : Oui, même si son usage vicié peut conduire à des situations pathologiques, le plaisir est d’abord, fondamentalement et universellement, l’ami de notre alimentation !

(*) « Le plaisir : ami ou ennemi de notre alimentation ? ». Colloque IFN, Paris, 12 décembre 2006.

Dans ce même dossier :

- Au plaisir de manger... (1/4)
- Brève histoire et avatars du plaisir de manger (2/4)
- Le plaisir de manger du côté des sciences (3/4)

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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