Alimentation : sante, mensonges et propagande...

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Trois ans d'enquête difficile pour ce livre accusateur ! Thierry Souccar, journaliste et écrivain scientifique, spécialiste en nutrition et biologie du vieillissement et Isabelle Robard, avocate et docteur en droit de la santé, dénoncent les pratiques des multinationales de l'agro-alimentaire, relayées par les instances gouvernementales. Ils s'attaquent à des conseils nutritionnels devenus vérités premières comme « les laitages rendent les os plus solides » ou « pour maigrir, il faut diminuer les graisses ». Rien n'est laissé de côté : quels sont les intérêts privés en jeu ? Quel poids ont les lobbies ? Quel rôle joue la publicité ?

« Alimentation : sante, mensonges et propagande... » Interview de Thierry Souccar à l’occasion de la sortie de son livre (1)

Pouvoirs publics, industriels, milieux médicaux ... vous n’épargnez personne. Quelle était la nécessité d’écrire ce livre aujourd’hui ?

Ce qui préoccupe beaucoup les chercheurs et les médecins aujourd’hui, ce sont les projections alarmantes au niveau des jeunes générations. Évidemment, il faut se garder d’avoir une foi absolue en la futurologie. Mais en même temps les analyses des spécialistes nous disent que les enfants qui ont aujourd’hui jusqu’à une quinzaine d’années auront, dans 30 à 40 ans, environ 20 à 30% de problème de santé en plus de ceux que nous connaissons aujourd’hui; essentiellement dus à l’obésité, au diabète... donc des maladies chroniques qui autrefois apparaissaient très tard dans la vie ou n’apparaissaient pas du tout.

Donc, ne serait-ce que pour ces jeunes générations, il y a une responsabilité importante à la fois de gens comme nous qui sommes dans le système médiatique et qui avons une certaine capacité à s’exprimer et à être entendu, et puis d’autre part des pouvoirs publics et de l’industrie agroalimentaire qui croisent trop souvent les doigts.

« Santé mensonges et propagande » un titre accusateur. Nous ferions l’objet de manipulations qui nous conduiraient à « avaler n’importe quoi ». Vous nous mettez en garde contre la médiocrité des produits de l’industrie agroalimentaire et aussi contre un certain type de « lavage de cerveau ».

Oui, il ne faut exonérer aucun comportement : le rôle de la télévision par exemple est très important. On s’est aperçu que plus on regarde la télévision moins on s’alimente bien. Et nous sommes là au coeur du sujet. Quand on regarde la télévision et qu’on a entre 5 et 15 ans, on est bombardé de messages publicitaires qui vantent un certain nombre de produits manufacturés. Les parents aussi sont sensibilisés sur des thèmes comme : les céréales, c’est bon pour la santé, il faut consommer des produits laitiers à chaque repas ....

Les industriels plaquent leurs messages publicitaires sur ces « vérités immuables ». Ils interviennent aussi sur l’essence même du produit. Alors, soit parce qu’un produit sera pratique à transporter, soit parce que la combinaison des ingrédients stimulera notre appétence, on va revenir vers lui une heure ou deux après l’avoir consommé. Ces aliments transformés que les industriels associent à la santé sont clairement en cause dans l’épidémie d’obésité qui touche toutes les générations et en particulier les jeunes. Voilà donc un public captif et non protégé. Je trouve que notre rôle à nous qui sommes au coeur des choses, c’est de tirer une sonnette d’alarme.

Alors justement, ce « nous », de qui s’agit-il ? Comment le consommateur peut-il s’y retrouver dans cette masse de discours contradictoires. Expliquez-nous un peu le cheminement de ces informations, d’où nous viennent-elles ? Par quels filtres passent-elles ?

Déjà, « nous » ce sont quelques journalistes, auteurs ou chercheurs... mais en réalité nous sommes très peu nombreux à faire entendre une voix un peu différente et quand on le fait, on se fait attaquer de manière extrêmement violente.

Le problème des chercheurs c’est que très peu sont indépendants ou qu’ils sont dans le système hiérarchique de la recherche française. Vous êtes à l’INRA par exemple, vous avez beaucoup de mal à vous exprimer contre le flux. Si vous ne voulez pas voir votre carrière freinée, vous êtes obligé de tenir le discours ambiant.

Et de l’autre coté, il y a les chercheurs directement liés à l’industrie parce que leurs études sont financées par les industriels. Lorsqu’on analyse ce genre d’étude là, on s’aperçoit que les chercheurs qui les ont conduits sont quatre fois plus enclins à donner des conclusions qui vont dans le sens attendu par les sponsors. Donc il y a une petite suspicion.

La perversion, c’est que ces chercheurs sont mis en avant dans les conférences de presse ou dans les colloques sans toujours dire quelles sont leurs appartenances. Bardés de titres officiels, ces messages sont ensuite repris par les médias. Et puis, les revues médicales professionnelles qui fonctionnent essentiellement par ce système d’échange d’informations vont reprendre également le même message qui sera restitué par les médecins à leurs patients. Et la boucle est bouclée. Donc petit à petit, on ancre dans la tête des gens une série de vérités quasi immuables qui ne sont pas remises en cause, en tout cas pas au niveau national. Si on avait la loyauté dans les comités d’experts de faire appel à des experts internationaux, on aurait évidemment des nuances, d’autres sons de cloches. Mais ce n’est pas le cas.

Donc, sans vouloir caricaturer, nos informations nous viennent en grande majorité de chercheurs financés par l’industrie. Pouvons-nous craindre d’être nourris par des hommes plus préoccupés par leurs affaires que par la santé d’une population ?

Oui, il y a des réalités économiques nationales. Par exemple en Scandinavie le lobby des produits laitiers est très puissant. En Finlande, lorsque le gouvernement a commencé à prendre conscience du fait que l’état cardio-vasculaire de la population était médiocre pour un certain nombre de raisons dont l’ingestion d’acides gras saturés apportés par les laitages, les autorités sanitaires ont lancé des campagnes d’informations un peu timides, en disant attention ne vous bourrez pas de fromage et de laitages... Il y a eu alors une levée de bouclier.... il y avait de tels enjeux économiques à l’échelle nationale que le programme a failli être arrêté. C’était difficile de faire passer ce message malgré le problème de santé publique qu’il tentait de résoudre.

Et c’est pareil chez nous : on est un pays céréalier donc le poids des céréaliers est considérable jusqu’au sein de l’état, et sans parler du ministère de l’agriculture. Or ces gens-là sont également en charge directement ou indirectement de nous donner des conseils alimentaires. Le Plan National Nutrition Santé (PNNS) dépend aussi du Ministère de l’agriculture. C’est très difficile de demander au Ministère de l’agriculture d’avoir un regard objectif sur les enjeux nutritionnels avec cet arrière-plan économique.

Quel est votre point de vue sur notre consommation de céréales ?

On nous dit que, pour être en bonne santé, il faut consommer la majorité des calories sous forme de céréales et de féculents. C’est un point de vue très contestable, et très contesté par un nombre croissant de chercheurs. Les responsables du PNNS considèrent par ailleurs que le pain et les pommes de terre sont des sucres lents. Là, c’est faux. C’est de la désinformation.

Les céréales transformées du petit-déjeuner, les gâteaux, le pain, le riz, sont presque tout le temps des céréales raffinées. Pourquoi dans les cantines scolaires, on ne servirait pas du pain complet, de seigle ou au moins du pain bis ? 96% des achats domestiques de pain en France c’est du pain blanc. Qui s’élève contre ça ?

Les collations à l’école par exemple : celles qui sont amenées par les parents à l’école sont de véritables catastrophes. Mais tout le monde croit bien faire car on nous dit à la TV que dans ces encas, il y a des céréales. Les parents sont persuadés de faire un geste nutritionnellement correct et rien ne vient les en dissuader. Or cette consommation, qui encourage la prise alimentaire à tout instant, est impliquée dans les problèmes d’obésité.

Je pense, comme les gens d’Harvard (2) que la place des céréales a été hypertrophiée. Comme le disait le directeur du département nutrition, le Pr. Walter Willett récemment, on a l’impression que les gens qui ont fait les recommandations en terme de céréales ont oublié que l’on ne s’adressait pas à des chevaux mais à des personnes.

Oui, on mange trop de céréales et cela pourrait presque s’expliquer génétiquement : les céréales ont été introduites il y a seulement 10/20.000 ans, alors que nos ancêtres ont 7 millions d’années - 4 millions ou 2 millions pour les plus conservateurs de nos paléontologues - Donc 2 millions d’années sans céréales et 10/20.000 ans de consommation de céréales : cela demande une sacrée adaptation sur le plan génétique. Les chasseurs-cueilleurs du XXe siècle ne consommaient pas plus de 40% de leurs calories sous la forme de glucides. Voilà probablement ce pour quoi nous sommes programmés génétiquement.

Nous avons une ascendance génétique commune qui n’a connu ni céréales, ni laitages, ni sel, ni sucre. Or, on s’aperçoit que le sel est mis en cause de manière quasi consensuelle par les chercheurs. Le sucre l’est aussi. Il commence à y avoir une sacrée suspicion concernant les laitages. Pour les céréales, on n’y est pas encore, mais, dans 10 ou 15 ans, on commencera à se poser des questions. Ce sont quatre aliments, introduits au néolithique et qui bizarrement sont sous le feu des études et des questions ou mis en accusation.

Vous êtes partisan d’un mode alimentaire que soutiennent des chercheurs comme Loren Cordain, Artemis Simopoulos, Boyd Eaton qui est le régime paléolithique. Pouvez-vous en deux mots nous expliquer pourquoi ?

Le régime paléolithique, c’est le régime de nos ancêtres : assez carné (gibier, poissons, petits crustacées, oisillons...), avec énormément d’oléagineux (noix, noisettes.), des fruits, des fruits secs, des tubercules et des légumes.

Au paléolithique, on ne mangeait aucune céréale et pourtant on menait une vie intense. Je ne dis pas qu’il faut supprimer les céréales mais en premier lieu il faudrait chercher nos glucides dans les végétaux et puis manger des céréales, surtout complètes mais sans excès comme c’est le cas aujourd’hui.

De même, on ne mangeaient aucun laitage au paléolithique et l’on n’a pourtant retrouvé aucun signe de dégénérescence osseuse chez eux. Au contraire : les os de nos ancêtres étaient globalement en meilleure santé que les nôtres. Je pense qu’il serait bon de se rapprocher du régime paléolithique.

Espérez vous ouvrir un vrai débat avec ce livre, où les autres parties prendraient part ?

Quand on voit le ministère de la santé affirmer que « l’idée que les laitages sont associés aux risques de cancer relève de la désinformation » alors que quasiment tous les experts en cancérologie les citent comme un facteur possible, on se dit que c’est du dogmatisme. Je sais aussi qu’en face il y a une machine bien rodée, avec un bombardement marketing efficace. Cependant, j’espère qu’il y aura débat mais, sincèrement, j’en doute un peu. Malgré tout, je pense que c’est le moment d’ouvrir les yeux et d’arrêter d’avaler n’importe quoi !

L’important est d’équiper les gens d’outils qui leur permettent de commencer à décoder ce qui leur est dit. Une sorte de boussole leur permettant de s’orienter. Ça me paraît important de faire en sorte que la population commence à comprendre la nutrition, la biologie, un petit peu de biochimie, de médecine et également quels sont les enjeux économiques dont ils sont la cible.

Entretien réalisé à Paris, en avril 2004 par Amandine Geers et Olivier Degorce / What’s for dinner (Paru dans Crash magazine n°30 - été 2004).

(1) Découvrir le livre « Santé, mensonges et propagande (Arrêtons d’avaler n’importe quoi !) » de Thierry Souccar et Isabelle Robard aux Editions SEUIL, 320 pages.

(2) Ecole de santé publique d’Harward Boston, Massachusetts USA - Equipe de Chercheurs dirigée par Walter Willett.

SOURCE : What’s for dinner

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