Alimentation et migration : respecter les habitudes alimentaires du pays d'origine pour favoriser l'adaptation

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Les conseils nutritionnels « grand public » suggèrent de manger moins gras, moins sucré, moins salé, et de bouger plus. Dans le cadre du PNNS, ils sont largement relayés, par les institutions médicales et par les médias. Mais cette communication généraliste est-elle vraiment adaptée à tous ?

Pour certaines populations, on peut s’interroger : dans le service de diabétologie de l’Hôpital Saint-Louis, on compte 30% de patients d’origine maghrébine, 10% d’origine subsaharienne et 5% d’origine asiatique. Le fait que la moitié des patients soient d’origine étrangère est un frein à la bonne compréhension des messages qui s’avèrent inadaptés, particulièrement lorsqu’il s’agit de modifier un comportement alimentaire. En effet, de nombreux éléments font obstacles à une bonne diffusion des messages médicaux: croyances de santé, problèmes socio-économiques, barrière linguistique, arbitrages financiers généralement effectués au détriment de la santé.

Un discours « grand public » inadapté

Les patients d’origine étrangère ont souvent le sentiment que, pour se conformer aux prescriptions, il leur faut abandonner leurs habitudes. Or, à l’échelon national, on estime que 80% des personnes ne suivent pas les recommandations nutritionnelles qui leur sont proposées. Face à cette situation, il est nécessaire :

  • d’établir des priorités en terme de messages médical et nutritionnel;
  • de développer des méthodes qui intègrent les données culturelles et socio-économiques des patients.
Les auteurs ont évalué l’impact de l’éducation nutritionnelle « classique » chez les patients africains du service. Ils ne sont plus que :
  • 17% à manger dans le plat commun (contre 52% auparavant);
  • 67% à manger de la cuisine africaine (souvent extrêmement grasse), contre 89%;
  • 93% à manger trois repas par jour, contre 66% auparavant.
Des pistes pour une attitude nouvelle à l’égard des patients de différentes cultures :
  • Etudier l’environnement des patients;
  • Connaître leur alimentation et leurs conduites alimentaires;
  • Déterminer qui informer et éduquer;
  • Trouver les supports et les outils d’éducation adaptés;
  • Evaluer le retentissement des messages sur la qualité de vie;
  • Rechercher les croyances de santé;
  • Faire reformuler les messages médicaux et nutritionnels.
Comprendre les habitudes des patients

Les auteurs ont dialogué avec certains de leurs patients d’Afrique sub-saharienne et de Chine pour connaître leurs habitudes. Elles les ont accompagnés sur les lieux où ils font leurs courses alimentaires et ont observé leurs habitudes alimentaires (lieux, fréquence des repas, rites sociaux qui leurs sont liés) et ont relevé des constantes :

  • 79% des patients africains font la cuisine eux-mêmes ;
  • 84% prennent leurs repas en groupe ;
  • 50% sont sans revenus directs et réguliers.
Il est surtout apparu que 90% des patients conservaient une alimentation traditionnelle :
  • un plat commun pour certains patients africains qui mangent un plat unique aux repas principaux ; alors que pour les Chinois les plats sont multiples, mais restent communs à tous les convives.
  • les Chinois mangent peu de crudités, surtout des légumes frits ou cuits à la vapeur ;
  • les Africains prennent souvent un seul repas par jour, les quantités cuisinées sont abondantes pour les invités, qui peuvent arriver à toute heure de la journée ; la convivialité et l’hospitalité sont des moments importants de la journée donc de l’alimentation.
  • alors que chez les Chinois, il est de coutume de manger plusieurs petits repas. À la forte persistance des habitudes traditionnelles, s’ajoutent celles acquises dans le pays d’accueil : diversification de l’alimentation et des produits disponibles (souvent gras et en grande quantité); développement du grignotage, notamment de produits sucrés ou très gras (découverte du fast-food...).
Savoir qui informer et qui éduquer !

Les patients africains comptent sur la solidarité du groupe pour être pris en charge et soignés au cours de leur maladie. Il est donc essentiel d’associer la famille au traitement et de la recevoir lors des consultations ; les messages n’en passeront que mieux. Pour les patients chinois, la démarche est différente : ils attendent du dépositaire de l’autorité et du savoir médical qu’il soit plus directif.

Message scientifique ou pédagogique ?

Il est apparu prioritaire pour les Africains de diminuer leur consommation de produits gras et pour les Chinois de réduire leur consommation de sucre. Fortes de leur connaissance des habitudes alimentaires (recettes et culture des repas) et aidées par les familles des patients, Nadine Baclet et Dorothée Romand ont réalisé deux petits films d’information à l’usage des patients des deux communautés. Là encore, les spécificités de chacun ont joué : les Africains ont souhaité que ce film pédagogique prenne la forme d’un conte, les Chinois que le ton du film soit plus directif. Enfin, 70% des Africains comprennent le français, chiffre très supérieur à celui des Chinois ; et 80% des patients ne lisent pas le français. Le film consacré aux Chinois est donc réalisé dans leur idiome.

Impact des croyances de santé, idées reçues et comportements culturels vis-à-vis de la maladie

Les auteurs recommandent de rester à l’écoute des patients pour nuancer, modifier ou « apprivoiser » les tropismes culturels pouvant faire obstacle à une bonne compréhension des soins. Ainsi, le surpoids est un signe de bonne santé chez certaines populations ; le recours aux plantes reste privilégié, surtout dans les communautés chinoises ; certains aliments sont assimilés à des médicaments : fonio, miel, huile, dattes, ginseng, aliments selon qu’ils sont chauds ou froids… Face à ces croyances, qu’il ne s’agit en aucun cas de critiquer ou dévaluer, il faut faire passer l’idée que nourriture et médecine occidentales peuvent aussi soigner.

Un bilan positif

Le dialogue avec les patients a été largement facilité par la présence d’anthropologues, d’interprètes et de médiateurs culturels ; par l’accueil et la bonne volonté de leurs familles ; par la valorisation symbolique des démarches traditionnelles, parallèlement aux messages médicaux ; par une démarche médicale rétive à la généralisation, et qui développe un conseil personnalisé, ciblé et progressif.

(Nadine Baclet, Hôtel-Dieu, Paris - Dorothée Romand, Hôpital Saint-Louis, Paris)

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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