Alimentation et cancer : « Nous a-t-on raconté des salades ? »

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En avril 2010, un article publié dans le Journal of the National Cancer Institute venait relativiser l’impact d’une consommation élevée de fruits et légumes dans la prévention du cancer, semant le trouble dans les recommandations actuelles. N’y aurait-il ainsi aucun intérêt à consommer 5 fruits et légumes par jour ? Autrement dit, nous aurait-on raconté des salades ? Eléments de réponse et de précisions au fil de cette interview de Denis Corpet, de l’équipe Aliments et Cancers (UMR Inra-École vétérinaire de Toulouse), réalisée par Sylvie Berthier, de la Mission Agrobiosciences.

Alimentation et cancer : « Nous a-t-on raconté des salades ? » - Crédit photo : © Stephanie Horrocks | istockphoto.com C’est à n’y plus rien comprendre ! La publication intitulée « Fruits et légumes et le risque global de cancer à l’étude prospective européenne sur le cancer et la nutrition (EPIC) » [1], publiée en avril 2010 dans le Journal of the National Cancer Institute, par Paolo Boffetta de l’Université d’Oxford, viendrait-elle remettre en question l’allégation nutritionnelle de cinq fruits et légumes par jour ? Dans le résumé de l’article on peut lire : « Il est largement admis que le cancer peut être évité par une consommation élevée de fruits et légumes. Cependant, des résultats contradictoires à partir de nombreuses études n’ont pas pu établir de manière concluante une association inverse entre la consommation de fruits et légumes et le risque global de cancer. »

Ces résultats se basent sur l’analyse de l’enquête prospective européenne sur le cancer et la nutrition (EPIC) - conçue par Elio Riboli dans les années 1980 - pour étudier la relation entre l’alimentation, l’état nutritionnel, le mode de vie, les facteurs environnementaux et l’incidence du cancer et autres maladies chroniques. EPIC est une étude importante de l’alimentation et de la santé ayant recruté plus d’un demi-million (520.000) personnes dans dix pays européens : Danemark, France, Allemagne, Grèce, Italie, Pays-Bas, Norvège, Espagne, Suède et Royaume-Uni. Nous aurait-on raconté des salades ? Décryptage et explications avec Denis Corpet, ingénieur agronome, chercheur dans l’équipe Aliments et Cancers de l’Unité mixte de recherche Inra-École vétérinaire de Toulouse.

Denis Corpet, vous travaillez depuis de nombreuses années sur la question de la prévention du cancer par la nutrition. Comment avez-vous réagi à la publication de ce papier ?

J’avoue que j’ai été déçu. Déçu que ces bons fruits et légumes - bons pour le goût, pour la ligne, pour l’agriculture locale, mais bons aussi pour protéger le cœur et le cerveau en faisant baisser la tension - protègent finalement si peu contre le cancer.

Cette étude EPIC n’annule pas les études précédentes : elle n’est "qu’une pièce de plus" dans un puzzle immense, qui s’assemble peu à peu. Mais ma déception n’est pas complètement une surprise : si, dans les années 1990, il semblait évident que les fruits et les légumes pouvaient diviser par deux le risque de cancer, ces résultats étaient largement basés sur des études « cas-témoins ». Dans ces études rétrospectives, une centaine de malades (cancéreux) et une centaine de témoins (non cancéreux) étaient interrogés sur leur alimentation passée : bien évidemment, il leur est très difficile de se souvenir précisément de ce qu’ils mangeaient 15 ans avant, sans oublier que la maladie peut biaiser les souvenirs.

Depuis, les études prospectives de cohortes, beaucoup plus importantes et beaucoup moins critiquables, ont peu à peu diminué l’enthousiasme pour les fruits et légumes, montrant une protection réelle, mais probablement plus faible qu’on ne le pensait. On se rend bien compte qu’ils ne sont pas magiques.

Quelles sont les grandes conclusions de l’analyse qui vient d’être publiée ? Est-ce un désaveu pour le PNNS, le Plan national nutrition santé, et sa préconisation de cinq fruits et légumes par jour ?

Les grandes conclusions que tirent Paolo Boffetta et ses collègues de l’étude EPIC sont que les Européens qui mangent chaque jour 200g de fruits ou de légumes de plus que la moyenne des gens (pour simplifier, cinq fruits ou légumes au lieu de trois) diminuent leur risque d’avoir un cancer de quelques pourcents (3 ou 4%), ce qui est très peu, mais tout de même significatif.

Ce n’est pas pour autant un désaveu du PNNS, car ces mêmes « 5 fruits ou légumes par jour » diminuent d’au moins 30% (un tiers) le risque de crise cardiaque ou d’attaque cérébrale. Ça vaut donc le coup !

Par ailleurs, en mettant « tous les cancers » dans le même sac, et tous les végétaux aussi, certains effets protecteurs de certains végétaux ont forcément été masqués. Je pense aux agrumes, qui diminuent nettement (1/3) le risque de cancer de l’estomac, ou à la tomate cuite, qui diminue le risque de cancer de la prostate. Et leurs effets sont clairs.

En termes de préconisations nutritionnelles ne faudrait-il pas mieux, alors, cibler certains aliments, dont on connaît parfaitement les effets protecteurs ? Par exemple, la tomate et les agrumes - et peut-être l’ail ou le cassis - au lieu de noyer les consommateurs dans une masse d’informations et de contre-informations.

Au lieu de dire « mangez des fruits et des légumes » sans dire lesquels, serait-il mieux de préciser lesquels ? Je ne crois pas, car on ne sait pas encore lesquels mettre en avant.

Il est effectivement tentant de cibler quelques fruits et légumes, pour lesquels on a quelques preuves importantes. Le problème, c’est que l’on n’a aucune preuve directe chez l’homme. Car nous n’avons jamais donné à manger beaucoup d’ail à des tas de gens, en les comparant à des témoins qui, eux, auraient consommé du « faux ail ».

En revanche, nous disposons de preuves de laboratoire. Des expérimentations ont permis de trouver une kyrielle de molécules protectrices présentes dans de nombreux fruits et légumes différents. Mais, j’insiste, en laboratoire. Pour les rats et les souris.

Alors, peut-être, certains végétaux sont vraiment plus efficaces que d’autres, mais pour l’instant aucun d’entre eux, dans un essai clinique sérieux, n’en a fait la preuve chez l’homme. A mon avis, il vaut donc mieux rester sur le conseil de manger de tout, en variant les couleurs et les goûts - ces couleurs et ces goûts étant souvent associés à des molécules bénéfiques.

A l’inverse, je pense qu’il pourrait même être dangereux de consommer à haute dose un végétal donné. Par exemple, chaque jour, deux litres de jus de grenade, 500g d’ail ou 50g de curcuma. Ces produits semblent excellents « à dose normale », mais aucune étude n’a jamais été réalisée sur des personnes qui en mangeraient autant, tous les jours. Peut-être qu’à fortes doses, ils pourraient même se révéler toxiques ! Il est bien connu aujourd’hui que des légumes très classiques, comme l’oignon ou la pomme de terre, contiennent quelques molécules toxiques et empoisonnent les animaux qui en mangent trop. Il serait donc idiot de centrer son alimentation sur seulement un ou deux végétaux. Nous sommes des « omnivores ».

Que dire aujourd’hui aux consommateurs qui culpabilisaient souvent de ne pas manger suffisamment de fruits et légumes ? Ils peuvent être soulagés, doivent rester vigilants ?

Ce n’est pas la peine de « culpabiliser », mais il serait dommage de s’en priver. Les fruits et légumes aident clairement à contrôler le poids et à avoir un bon transit digestif, grâce à leur teneur élevée en eau et en fibres. En faisant baisser la tension artérielle (probablement par leur apport de potassium et leur faible apport calorique), ils diminuent aussi le risque de crise cardiaque et d’attaque cérébrale. Personnellement, je continue à penser qu’ils font baisser aussi le risque de certains cancers. Mais, je le répète, les fruits et légumes ne sont pas magiques. Ils sont un élément de prévention parmi d’autres.

Pour de plus amples informations, consulter :

(Interview de Denis Corpet, ingénieur agronome, équipe Aliments et Cancers de l’Unité mixte de recherche Inra-École vétérinaire de Toulouse, par par Sylvie Berthier, de la Mission Agrobiosciences, dans le cadre de l’émission de mai 2010 de "Ça ne mange pas de pain !" : "Alimentation et société. Et si on végétait ?" )

SOURCE : AGROBIOSCIENCES

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