Alimentation des seniors : le poids des contraintes socio-économiques

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Que sait-on aujourd’hui des conditions socioéconomiques qui déterminent la consommation alimentaire des seniors ? Les plus de 50 ans représentent plus d’un tiers de la population française et ne sont pas une catégorie homogène. Ils se répartissent en différentes tranches d’âge, qui n’ont pas la même importance, les mêmes revenus, les mêmes relations à la consommation...

« Alimentation des seniors : le poids des contraintes socio-économiques » - Crédits Photo : © vgstudio istockphoto.com La tranche des 50-65 ans a bénéficié de conditions favorables et rencontre moins de difficultés économiques que les plus âgés et que les moins de 50 ans. La génération des 50-60 ans est née en période de consommation, avec l’avènement des hypermarchés. Elle a pris des habitudes de consommation alimentaire différentes de celles des générations précédentes et aussi des générations plus jeunes. Les générations de plus de 75 ans peuvent avoir des niveaux de vie très faibles et être dans des situations difficiles, en particulier lorsqu’il s’agit d’assurer les coûts liés à une éventuelle situation de dépendance.

Comment décrire la situation des seniors les plus jeunes ?

Globalement, les plus de 50 ans privilégient le poste alimentaire en termes de dépenses. Toute leur vie, ils ont consacré 18 à 20 % de leur budget total à l’alimentation. Alors que ceux qui ont 25 ans aujourd’hui n’y consacrent que 8 % ! En fonction de leur niveau de revenus, les jeunes seniors sont souvent à la recherche de signes officiels de qualité, de labels, de produits de terroir... Leur alimentation est beaucoup plus diversifiée que celle de la génération suivante, avec notamment davantage de fruits et de légumes. Cependant, les moins de 60 ans mangent moins de fruits et légumes que les plus de 70 ans, car ils ont connu la mise sur le marché de produits concurrents. Leur consommation de fruits et légumes n’a toutefois pas baissé au cours du temps et elle reste d’un niveau satisfaisant. La consommation de viande, elle, a diminué dans toutes les générations de seniors.

Les 50-60 ans continueront à avoir des dépenses alimentaires importantes et, selon leurs revenus, à consacrer beaucoup d’argent à l’alimentation. Ils sont aussi plus attentifs à l’écologie et aux garanties que peuvent offrir les produits alimentaires en ce domaine (ce souci écologique concerne en fait surtout les 40- 60 ans : c’est dans cette tranche d’âge que l’on trouve la proportion la plus importante, mais qui reste faible, d’acheteurs de produits bio). La motivation est la préservation de l’environnement, mais surtout l’attention portée à la santé.

Enfin, tous ces jeunes seniors ont l’habitude de faire la cuisine et d’y passer du temps. Ils sont surtout utilisateurs de produits bruts et beaucoup moins de produits transformés. Avec le temps, ces générations qui partent aujourd’hui à la retraite seront moins présentes dans les hypermarchés, mais elles vont fréquenter de plus en plus les circuits de proximité : marchés et commerçants spécialisés.

Quelle est, par contraste, la situation des plus âgés ?

Après 70-75 ans, de plus en plus de personnes vivent seules. Ce sont souvent des femmes, veuves, qui peuvent avoir de faibles, voire très faibles niveaux de revenus, lorsqu’elles ne font pas partie des générations de femmes qui ont été actives et ne bénéficient donc pas des doubles retraites. On observe dans ces situations un désinvestissement de la consommation en général et de la consommation alimentaire en particulier. Ces personnes âgées seules dépensent peu, mangent peu et sont à risque élevé de dénutrition. On note dans cette tranche d’âge des déficiences nutritionnelles importantes. Par exemple, plus de 50 % des plus de 65 ans ne couvrent pas leurs besoins en calcium : c’est la plus forte déficience observée.

Ces générations sont moins habituées à consommer des produits laitiers, notamment des ultrafrais (arrivés pour elles trop tard sur le marché). Elles n’ont pas le même « réflexe produits laitiers » que les générations suivantes. Leurs apports de protéines sont aussi insuffisants, souvent pour des raisons physiologiques (difficultés de mastication) ou encore du fait des croyances en l’inutilité de la viande pour elles. Les personnes les plus âgées ont aussi moins l’habitude d’aller chez le médecin et de se soigner. Elles ne se supplémenteront pas convenablement, ce qui peut être défavorable surtout pour celles qui vivent à domicile.

A ces conditions économiques peu favorables s’ajoute le désinvestissement lié à la solitude. En France, le repas reste lié à la convivialité et l’on est habitué à manger à plusieurs. L’aide à domicile ne prend malheureusement pas en compte cette dimension de l’alimentation. La prise en charge préventive des seniors demeure très insuffisante. Ni le marketing ni les actions publiques ne ciblent les préoccupations et les besoins des plus de 50 ans. La peur de la mort et la valorisation de la jeunesse sont telles que les seniors sont un sujet tabou. Y compris à leurs propres yeux : les seniors n’aiment pas se voir seniors ! Toujours est-il qu’ils sont victimes d’un désengagement social dommageable, alors que le besoin d’une « offre seniors » est criant et devrait susciter des investissements publics et privés : des actions sociales, mais aussi le développement de produits nouveaux et adaptés. L’aide à domicile pourrait non seulement offrir des produits plus attrayants, mais aussi s’attacher à développer une dimension de lien social qui fait aujourd’hui défaut.

Comment l’avenir se dessine-t-il ?

Il y a encore beaucoup de blocages liés au marché, à l’investissement, à l’innovation, alors que les seniors sont à moyen terme un levier de croissance qui sera de plus en plus puissant avec la génération du babyboom. Les nouvelles catégories de seniors, de plus en plus solvables, auront besoin de produits et services adaptés. On pourrait améliorer la livraison à domicile, insuffisamment développée et soumise à de grandes variations régionales. On pourrait créer des circuits de distribution moins vastes, où la déambulation serait facile, où les clients pourraient prendre le temps de choisir, trouver des produits avec des étiquettes lisibles, bénéficier de conseils adéquats... Il serait nécessaire d’anticiper sur ce potentiel important que vont représenter les nouveaux seniors. La mobilisation de tous les acteurs concernés sera nécessaire en même temps qu’un soutien public important.

A propos de Pascale Hébel

Directrice du département « Consommation » du CRÉDOC, elle intervient en conseil Marketing auprès de grands comptes des secteurs de la consommation et de la distribution. Toute son expérience professionnelle (13 ans) s’est construite dans le domaine de l’alimentation puisqu’elle a commencé sa carrière à l’INRA, puis a participé au CRÉDOC à la création de l’Observatoire des Consommations Alimentaires au département « Prospective de la Consommation ».

Elle a ensuite participé au développement d’outils d’évaluation des performances du mix du marketing, en tant que consultante senior « Modèles et analyses » chez AC Nielsen. Elle a ensuite dirigé le pôle « Marketing et consommation » au BIPE jusqu’en 2004. Elle est coordonnatrice de l’ouvrage « Comportements et Consommations Alimentaires en France », Tec & Doc, mai 2007. Elle est ingénieur agronome et docteur en mathématiques appliquées.

(Pascale Hébel, CDPRV, Directrice du département consommation, CREDOC - Colloque IFN « L'alimentation des seniors » de l'Institut Français pour la Nutrition - 02 décembre 2009)

SOURCE : Institut Français pour la Nutrition

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