Alicaments et cosmetofood : trop beaux pour être vrais ?

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Dans le cadre de son émission radiophonique mensuelle Alimentation et société « Ça ne mange pas de pain ! » d'octobre 2008, la Mission Agrobiosciences se penchait sur les industries agroalimentaires. Sur la sellette notamment, les aliments fonctionnels. Pour traiter ce sujet très controversé, Sylvie Berthier recevait, dans sa rubrique Les Pieds dans le plat, Béatrice de Reynal, nutritionniste et directrice de Nutrimarketing, pour tenter de répondre à de nombreuses questions.

Les aliments fonctionnels ?

« Alicaments et cosmetofood : trop beaux pour être vrais ? » - Crédit photo : www.journaldunet.com Que ce soit dans les rayons des supermarchés ou sur Internet, vous avez le choix : yaourts au bifidus, huiles, biscuits, produits laitiers enrichis en Omégas 3, céréales enrichies en fibres, en vitamines, en sélénium... Du côté des vertus, on vous promet à peu près tout : des compléments immunitaires, des produits anti-cholestérol, d’autres agissant sur les risques d’ostéoporose, des granulés pour avoir de beaux seins ou atténuer les bouffées de chaleur, les idées noires et la nervosité, des produits pour embellir la peau, les ongles, les cheveux, effacer les rides et favoriser la libido... et puis évidemment tous ceux pour lutter contrer l’excès de poids ou les effets dévastateurs de la ménopause...

L’industrie agroalimentaire nous promet à peu près tout aujourd’hui : et surtout de vieillir en restant jeune, beau, en bonne santé et mince... Derrière ces promesses, un mot : alicament, ces aliments censés procurer un avantage santé. On pourrait en rire... Mais là où ça fait peur c’est qu’aux Etats-Unis ou au Japon on trouve des chewing-gums contre le rhume ou, pire, des boissons empêchant le... cancer.

Alors alicaments, aliments santé, aliments fonctionnels, compléments alimentaires... Où sont les différences ? Ces alicaments, cosmetofood et autres dermonutriments seraient prouvés scientifiquement et testés cliniquement... Mais ces produits sont-ils vraiment sous haute surveillance ? Les bienfaits que leur prêtent publicitaires et industriels à ces aliments sont-ils fondés ? Ou bien ne serait ce qu’un peu de science pour beaucoup de marketing ? Quelle est la part de science et celle de marketing dans les aliments fonctionnels ? Les OGM sont-ils à l’ordre du jour ? Et quels conseils peut-on donner aux consommateurs ? Pour répondre à nos questions, nous avons invité Béatrice de Reynal, qui est nutritionniste et directrice de Nutrimarketing (1).

Interview

Sylvie Berthier. Pour commencer, qu’est-ce qu’un alicament ? Est-ce la même chose qu’un aliment fonctionnel ? Qu’un aliment santé ?

Béatrice de Reynal. Les aliments fonctionnels sont des produits qui s’ingèrent sous diverses formes. Ils ne visent plus le simple objectif de vous nourrir, ils sont aussi censés vous apporter un bienfait, une fonctionnalité. Par exemple, une boisson enrichie en fibres censée prolonger la sensation de satiété ou favoriser le transit intestinal. Le terme alicament est davantage réservé à des produits à mi-chemin entre l’aliment et le médicament, surtout en terme de galénique. Ce sont des comprimés, de petites fioles ou de petites ampoules. Ils ne vont pas forcément revêtir une forme alimentaire, comme un yaourt, un verre de lait ou une bouteille de jus de fruit.

Sylvie Berthier. Depuis quand existe ce marché des aliments fonctionnels ? Est-il en plein boum ?

Béatrice de Reynal. En Europe, les premiers aliments fonctionnels sont apparus il y a une trentaine d’années. Ce marché est en plein boum dans tous les pays riches, comme la France, qui ont dépassé le stade de la recherche alimentaire pure. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui nous disposons d’une telle qualité alimentaire en termes de choix, de qualité toxicologique ou nutritionnelle, que l’exigence a passé un cap : nous ne voulons plus seulement nous nourrir, mais aussi avoir la meilleure santé possible, le plus longtemps possible. On recherche donc des aliments qui apportent toujours plus. Et il y en aura toujours plus dans les rayons, car ils permettent aux industriels d’innover. C’est pour eux une voie quasi obligatoire pour rester sur les marchés.

Sylvie Berthier. Quelles sont les grandes tendances à venir ? et les consommateurs ciblés ?

Béatrice de Reynal. Les produits fonctionnels vont s’adresser à tous. Ils vont essentiellement viser le marché du bien-être, en luttant contre les petits maux de la vie quotidienne, tels que la constipation ou le mal au ventre. Deuxième grande tendance, le marché de la santé avec des produits censés garantir, par exemple, une bonne santé du système cardio-vasculaire, un transit normal ou une belle peau... Ce marché explose donc, et il se spécialise. Il existe aujourd’hui des gammes complètes de produits. Innova, la plus grosse base de données qui existe dans le monde sur l’innovation, recense plusieurs milliers de produits qui affichent des fonctionnalités, telle que la lutte contre le cholestérol, par exemple. C’est un véritable raz-de-marée. Un certain nombre de produits tiennent leur promesse mais, malheureusement, la majorité ne les tiennent pas.

Sylvie Berthier. Cela nous amène au cadre réglementaire. Qu’est-ce que les industriels ont le droit de dire ou non, de faire ou non ? Parce que quand on lit sur les étiquettes « produit testé sur deux fois 36 femmes », on peut douter du sérieux des études ...

Béatrice de Reynal. Effectivement, ce n’est pas sérieux. Mais la réglementation a récemment changé et ce n’est pas fini, car nous passons d’une réglementation française à une réglementation européenne. Désormais tous les pays de la Communauté disposeront exactement des mêmes textes. Principe n° 1 : il sera interdit de faire des allégations sur la santé. Interdit donc de communiquer sur une maladie, en termes de guérison. Deuxième principe : tout ce que l’industriel affichera devra pouvoir être justifié d’un point de vue scientifique. S’il est dit que le produit contient du calcium qui renforce les os, il faudra le démontrer. Cela va prendre beaucoup de temps et d’argent, et la démonstration devra être acceptée par l’EFSA , l’Autorité européenne de sécurité des aliments (2). Il faut donc bien peser ses mots et mesurer ses promesses !

Sylvie Berthier. Pensez-vous que cette nouvelle réglementation va moraliser le marché ? On pourrait peut-être en profiter pour donner quelques conseils aux consommateurs, qui peuvent acheter n’importe quoi sur Internet, même des produits dangereux .

Béatrice de Reynal. Cette nouvelle réglementation va sans doute purifier un peu le marché, mais je fais confiance aux charlatans qui arriveront toujours à s’y infiltrer d’une façon ou d’une autre. Globalement si on doit donner un conseil à un consommateur, c’est qu’il fasse appel à son bon sens. Quand un produit alimentaire prétend avoir une action sur votre organisme, pensez-vous, réellement, qu’un simple yaourt puisse, au milieu d’une alimentation variée, avoir la capacité de faire ce qu’il promet ? Quand vous vous posez la question de cette façon, vous réalisez que certaines promesses ne sont pas crédibles. Il faut prendre un peu de recul par rapport à ces allégations, et lire les étiquettes, c’est-à-dire la liste des ingrédients.

Sylvie Berthier. Restent les dérives... Quand une société d’assurances et Unilever, grand groupe international, s’associent et proposent des réductions sur les assurances santé aux clients qui achètent un certain type de yaourt, censé réduire le taux de cholestérol, on peut s’interroger sur l’éthique et le poids des lobbies ?

Béatrice de Reynal. Cela vous montre combien le marché est tendu et à quel point certains industriels sont prêts à batailler, même en dépit de l’éthique pour arriver à leurs fins. Par rapport à l’éthique, cette démarche a été douteuse. Autre problème : faire croire aux gens qu’un produit est indispensable à leur survie ! Quand vous lisez ce qui s’écrit dans ce type de partenariat, vous avez l’impression que si vous n’achetez pas ce produit vous serez pénalisé parce que vous ne serez pas un bon citoyen. En plus, on vous culpabilise ! Alors, je le répète aux consommateurs : cultivons le recul et le bon sens.

Propos de table

Bertil Sylvander. Concernant l’évolution de la législation et les travaux nécessaires pour arriver à légitimer un alicament, ce qu’a dit Béatrice de Reynal me semble très convaincant. En même temps, on sait qu’il existe un écart entre les recherches réalisées sur tel ou tel nutriment, tel ou tel aliment, et les comportements alimentaires qui sont, peut-être davantage que le fait de manger tel ou tel alicament, des facteurs influant sur la santé. Alors, est-ce que, parallèlement à ces recherches analytiques sur les effets de tel ou tel alicament, il y a en même temps un travail, plus épidémiologique, sur le comportement des consommateurs quand ils mangent ou quand ils font leurs courses.

Béatrice de Reynal. Les aspects épidémiologiques sont toujours pris en compte par l’Autorité européenne. Notamment, lorsqu’elle se prononce sur un produit ou allégation elle apprécie le fait qu’un même ingrédient peut se retrouver dans plusieurs aliments de différents rayons et que, au final, certaines personnes peuvent ingérer des taux importants d’un produit actif, par exemple. Mais plus que ça, je pense qu’il faut toujours considérer les individus comme des êtres différents les uns des autres et ne pas oublier que ce qui peut convenir à l’un peut ne pas convenir à l’autre. Ce n’est pas parce qu’on mange un yaourt qui a un effet x que le reste de votre alimentation, de votre comportement et de votre hygiène de vie (le tabac, l’alcool, le stress, l’inactivité...) ne vont pas aller complètement à l’encontre de l’effet de cet aliment. En tant que nutritionniste, je pense donc qu’il est bien plus intéressant d’appréhender les gens dans leur globalité et dans leur comportement avant de leur recommander de consommer tel ou tel yaourt.

Bertil Sylvander. Il y a là une vraie question. Par exemple, on est content de l’arrivée des aliments enrichis en Omégas 3, mais on pourrait imaginer qu’une campagne de nutrition incite les gens à consommer davantage de maquereaux. Ils en auraient autant.

Béatrice de Reynal. Voire plus ! Alors qu’on parle sans arrêt de déficience, de carence et chacun d’entre nous craint être en deçà des besoins conseillés, nous avons réalisé une étude avec un réseau médical qui montre que 10 à 20% de certains groupes de consommateurs sont en surdosage, en surconsommation de certains nutriments, notamment en vitamine E, Oméga 3, etc. Avant même de vouloir supplémenter ou enrichir une alimentation, il faudrait déjà l’évaluer individuellement et non plus seulement par populations, comme le font les épidémiologistes ou les responsables de santé publique.

Sylvie Berthier. On nous dit toujours « vous manquez de fer, vous manquez de magnésium... ». Je crois que les consommateurs n’ont pas conscience qu’ils peuvent aussi être en surdosage et que trop de fer, par exemple, c’est aussi mauvais pour la santé.

Béatrice de Reynal. En France, les gens savent que le trop est l’ennemi du bien. On sait qu’il ne faut pas exagérer. C’est pour ça que dans notre pays, on n’aime pas trop les produits enrichis en vitamines ou autre. Pour autant, c’est vrai, les gens n’imaginent pas qu’ils peuvent être, parfois, en surconsommation de certains nutriments, et que ce n’est pas neutre pour leur santé. Alors, autre conseil : avant de prendre des compléments alimentaires ou des aliments enrichis de façon significative, commencez par aller voir un spécialiste qui pourra vous dire si c’est nécessaire : dans 4 cas sur 5, la réponse sera oui, mais dans 1 cas ce sera « surtout pas ».

Valérie Péan. En termes d’aliments santé, est-ce que les entreprises songent à utiliser les OGM qui seraient peut être plus acceptables s’ils permettaient à tel aliment d’être supplémenté en vitamine ou de fabriquer des vaccins... A la manière des projets envisagés pour les pays en voie de développement, par exemple le riz doré (3), synthétisant davantage de vitamine A, pour les populations carencées.

Béatrice de Reynal. C’est à l’ordre du jour mais ce n’est pas dans les priorités immédiates. Car d’abord, il faut distinguer ce qui relève de la décision de santé publique pour un pays ou une région donnée - comme par exemple le cas des politiques OGM pour le riz doré -, et les pays qui sont en pléthore, où la problématique n’est pas la même. En Europe, aujourd’hui, les priorités visent :

  1. à ne pas enrichir n’importe quoi, avec n’importe quoi.
  2. à renforcer les aspects toxicologiques, bien qu’au cours de ces dix dernières années, on ait vraiment fait le ménage dans les additifs et dans certaines épices qui étaient toxiques pour l’organisme.
Alors aujourd’hui, quand on sait que les pesticides des produits de jardinage sont bien plus importants que ceux présents dans les fruits et légumes qu’on achète, il y aurait bien des pendules à remettre à l’heure avant de s’attaquer aux OGM qui, sans doute, seraient une solution pour certaines populations. Maintenant, est-ce que ce serait une solution ad hoc pour les pays riches ? Il est encore trop tôt pour le dire.

Notes

  1. Visiter le site de Nutrimarketing
  2. Visiter le site de l’EFSA
  3. En savoir plus sur le riz doré

Télécharger l’Intégrale "Les industries agroalimentaires : mais qu’est-ce qu’elles fabriquent ?"

SOURCE : AGROBIOSCIENCES

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