Agriculture et alimentation : il est temps d'y repenser !

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Bien nourrir le monde est un défi. L'alimentation est un enjeu confronté à d'autres dans les domaines de l'économie et la politique mondiales, le social, les interventions publiques, l'agriculture, l'industrie agro-alimentaire, les progrès scientifiques et techniques, le souci environnemental, la réglementation sanitaire, les impératifs nutritionnels, les comportements et les souhaits du consommateur... Garantir l'indépendance, l'abondance, la qualité, la sécurité, voire l'identité alimentaires des peuples et des nations devient une question pour les états. De quoi se préoccuper de définir une politique de l'alimentation, c'est-à-dire de mesurer la place et les effets des différents leviers d'intervention. Le temps d'un colloque, en appelant à repenser les liens entre agriculture et alimentation, l'Institut français pour la nutrition (IFN) vient d'offrir un brillant écho à cette préoccupation.

Les prix agricoles flambent. On pensait pourtant que la mondialisation allait nourrir les cinq continents à des prix défiant toute concurrence. Puis vient la sécheresse de juillet 2006 en Europe, qui entraîne une baisse de 5 % de la production de blé. A-t-on oublié que l'Union européenne est le premier producteur mondial de blé ? Premier retentissement sur les cours mondiaux. Pour arranger les choses, l'Australie connaît une baisse de production de 60 %. « Les ressources des pays exportateurs ne sont pas infinies.

Les prix actuels nous rappellent que les équilibres restent fragiles et que l'alimentation du monde est loin d'être assurée », indique Lucien Bourgeois (Assemblée permanente des chambres d'agriculture), rappelant au passage que 850 millions de personnes dans le monde souffrent toujours de la faim, et deux milliards de carences alimentaires.

La politique « alimentaire » : pas plus facile que l'autre !

Plutôt qu'une « politique agricole », il faudrait donc surtout une « politique alimentaire ». Si une partie de la production du maïs sert à fabriquer de l'éthanol pour nos besoins énergétiques, la consommation de maïs va baisser, s'inquiète encore Lucien Bourgeois. Cette double utilisation du maïs, alimentaire et industrielle, risque de faire pencher la balance en faveur de la production de carburant, économiquement plus intéressante. Les Etats-Unis ont commencé à donner l'exemple. « Les réservoirs des véhicules des pays riches sont plus solvables que les estomacs des habitants des pays pauvres », résume le conférencier.

Une deuxième révolution verte, oui, mais laquelle ?

En agriculture aujourd'hui, après la première révolution verte des années 1960 (fondée sur la génétique, les engrais, les pesticides, etc.), il ne s'agit plus de maximiser les rendements, estime Michel Griffon, ingénieur agronome et économiste au CIRAD (Nogent-sur-Marne). Mais d'améliorer la fertilité en stimulant le fonctionnement écologique des sols, en luttant contre les maladies et les ravageurs des plantes cultivées, en inventant des plantes résistant à la sécheresse... La recherche a encore peu exploré ces pistes. Pourtant, la production mondiale va devoir doubler en 30 ans, insiste Christian Pèes (Euralis, Lescar), « sinon il faudra supprimer la moitié de la planète ! ».

L'Europe de l'Ouest a besoin d'innovations technologiques pour garder son indépendance alimentaire et participer à l'alimentation du monde entier. Il serait dangereux, prévient-il, de s'enfermer dans l'agriculture de niche suggérée par les autorités européennes, et de renoncer à produire les grandes matières de base : les industries iraient ailleurs ! C'est un risque de dépendance, « au moment où l'alimentation de la planète devient une arme. » Si l'on prend en compte la politique alimentaire dans sa globalité, il faudrait à la fois modifier la demande, modifier l'offre, atteindre les populations défavorisées, faire évoluer l'agriculture et l'élevage, résume Ambroise Martin (Faculté de médecine Grange Blanche, Lyon). Objectifs légitimes, mais difficiles à atteindre...

Les produits, les coûts, les prix...

Les caractéristiques des produits peuvent être modifiées, indique Louis-Georges Soler (Inra, Ivry sur Seine), mais il est difficile de ne pas augmenter les prix. La marge de manoeuvre est étroite et la qualité nutritionnelle se paie. Le coût d'une ration alimentaire équilibrée est élevé. La politique publique devrait ainsi être plus incitative pour faire baisser, par exemple le prix des fruits et légumes. Reste qu'il faut aussi assurer les revenus des producteurs, alors que qualité et traçabilité sont une exigence des marchés, rappelle Gérard Pascal (Inra, Paris).

Pour les industriels, explique Gilles Trystram (AgroParistech, Massy), la recherche est un compromis entre la valeur nutritionnelle, le goût, le coût et la facilité de fabrication et d'usage du produit. A la rudesse des réglementations, l'industrie préfère évidemment la mise en place de chartes de qualité. Mais le cahier des charges s'est aussi beaucoup complexifié avec les enjeux nutritionnels.

La situation n'est pas plus facile pour les produits d'origine, attachés à un lieu et à un savoir- faire ancestraux. Pour Laurence Bérard et Philippe Marchenay (CNRS, Alimentec, Bourg-en-Bresse), « pérenniser la spécificité des produits d'origine est un défi dans le contexte réglementaire actuel ». Les normes d'hygiène, par exemple, conçues à l'échelle industrielle, tiennent peu compte des petites unités de fabrication et des productions locales. Les possibilités de dérogation sont complexes et aléatoires. Alors qu'il devrait être possible, sans mettre en danger la santé du consommateur, de négocier et d'interpréter raisonnablement les textes. Les normes peuvent avoir pour effet de faire disparaître ou banaliser les produits, bouleverser le tissu économique local, provoquer la fermeture de petites entreprises...

Informer mais aussi éduquer le consommateur

Quant au consommateur, du fait de l'urbanisation, de l'essor de la grande distribution et des produits tout prêts, il est maintenant bien éloigné de l'agriculteur et de la chaîne de production alimentaire, analyse Sophie Dubuisson-Quellier (CNRS-CRO, Paris). La distance entre le mangeur et ses aliments s'est accrue. Avec la multiplication des objets comestibles non identifiés (selon l'expression du sociologue Claude Fischler), le système devient une boîte noire et angoissante, estime Jean-Louis Lambert, économiste et sociologue.

Le mangeur ne sera-t-il pas tenté de reporter la responsabilité de son alimentation sur les autres acteurs de la chaîne alimentaire ? Et de minimiser la part qu'il y prend par ses comportements et ses choix ? Si l'on en croit les enquêtes citées par Marie-Jeanne Husset (60 millions de consommateurs), le consommateur estime que la qualité de l'alimentation est à la fois d'ordre gustatif, nutritionnel, sanitaire. Et que trop peu d'informations sont affichées sur les produits. Il cherche aussi des indicateurs fiables du rapport qualité prix.

L'information, mais aussi l'éducation, seront toujours à parfaire. Une certaine sensibilité écologique, bien actuelle, peut ainsi être « récupérée », pour le meilleur ou pour le pire, indique Nicolas Bricas (CIRAD, Montpellier). Des critères de qualité très immatériels et très « tendance » sont suscités ou entretenus : respect de l'environnement, rémunération juste des producteurs, bien-être animal, biodiversité, réduction des gaz à effets de serre... Dans ce contexte idéologique, le consommateur est lui-même menacé par certaines erreurs. Il considérera, par exemple, que les produits de l'agriculture biologique, développés pour préserver l'environnement, sont a priori « bons pour la santé ». Ou encore que les produits du commerce équitable, destinés en fait à améliorer l'équité des filières, sont des « produits de qualité et de petits agriculteurs ».

L'avenir est sans doute à une meilleure gestion des ressources agricoles, qui puisse prendre en compte l'agronomie, le social, l'environnement, la nutrition... Et réaliser cette « approche intégrée » que Jean-Paul Laplace, président de l'IFN, appelle de ses voeux depuis longtemps. La politique alimentaire ne peut être menée qu'en évaluant les effets multiples et entrecroisés des différents leviers qui la déterminent ou l'infléchissent. De l'avis des experts, c'est un défi, plutôt vital, pour les trente années qui viennent.

(*) « Agriculture et alimentation : des liens à repenser ». Colloque de l'IFN, 11 décembre 2007

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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