Addictions alimentaires ou impulsions alimentaires ?

lu 9058 fois

Certaines personnes pensent que les aliments riches en matières grasses ou en sucre ont un pouvoir addictif, ce qui inciterait les consommateurs à manger de manière excessive et favoriserait l'obésité. Faut-il dans ce cas considérer les denrées alimentaires de la même manière que l'alcool et la cigarette ? Ou s'agit-il plus simplement d'une confusion entre « addiction », « impulsion alimentaire » et « troubles du comportement alimentaire » ?

Pourquoi parle-t-on parfois d’« addiction » alimentaire ?

« Addictions alimentaires ou impulsions alimentaires ? » - Crédit photo : www.onafhankelijkziekenfonds.be L’addiction se caractérise par le besoin compulsif de consommer une substance, par une consommation non contrôlée et par l’existence de symptômes de sevrage (tels que l’angoisse et l’irritabilité) lorsque l’accès à cette substance est impossible. Les personnes qui présentent des troubles du comportement alimentaire tels que les frénésies alimentaires, la boulimie et l’anorexie mentale tendent à présenter ces symptômes, ce qui donne à penser qu’il existe des similitudes entre la manière dont l’organisme réagit aux drogues et l’alimentation compulsive.

Il semble que la sensation de plaisir que procurent la consommation alimentaire et la prise de drogues emprunte des voies communes dans le cerveau. Ainsi, des études menées sur des rats de laboratoire ont montré que des apports répétés et excessifs de sucre peuvent sensibiliser les récepteurs cérébraux à la dopamine (substance produite dans le cerveau lorsque nous éprouvons du plaisir) de la même manière que l’abus de drogues illicites. Les études menées sur des sujets humains au moyen de techniques de neuro-imagerie cérébrale, qui permettent d’obtenir des images des structures et fonctions du cerveau, indiquent également des similitudes entre les réponses physiologiques à l’anticipation d’aliments qui flattent le goût et celles de drogues – par exemple, la libération de dopamine dans les mêmes régions cérébrales.

Contre l’« addiction alimentaire »

Malgré les points communs entre le fait de manger et consommer des drogues, la vaste majorité des cas qualifiés d’« addictions alimentaires » ne devraient en réalité pas être considérés comme un comportement addictif. Manger est un comportement complexe qui fait intervenir plusieurs hormones différentes et systèmes de l’organisme, et pas uniquement le circuit plaisir-récompense. Des recherches récentes ont mis à jour des différences dans les changements qui se produisent dans plusieurs neurotransmetteurs sous l’effet des drogues et d’une compulsion intense pour certains aliments [1]. En outre, pratiquement chaque plaisir ressenti (beauté, musique, plaisir sexuel, voire exercice physique) est associé à des poussées de dopamine comparables à celles causées par un repas riche en matières grasses. Mais nous parlons alors de plaisir et non d’addiction, et ainsi les universitaires ont proposé d’autres explications. Le désir d’un aliment agréable au goût (comme le chocolat) entre en conflit avec la nécessité culturellement imposée d’en réduire les apports, ce qui a pour effet d’accentuer le désir de cet aliment et nous amène à l’interpréter comme une addiction (p. ex. « chocoholisme »). Il se peut aussi que chez certaines personnes, il existe des différences dans la manière dont le cerveau traite les stimuli alimentaires qui sont comparables aux stimuli addictifs, ce qui renforce l’envie de consommer différentes quantités ou catégories d’aliments.

Impulsions alimentaires et troubles du comportement alimentaire

L’expression « impulsion alimentaire » est souvent plus appropriée qu’« addiction alimentaire ». Il s’agit d’un « désir intense de consommer un aliment ou un type d’aliment en particulier auquel il est difficile de résister ». De fait, ce besoin urgent ou impulsif est fréquent. Presque toutes les femmes et la plupart des hommes en font l’expérience à un moment donné de leur vie. Les impulsions alimentaires les plus fréquemment signalées concernent le chocolat (40 % des femmes) et plus généralement les aliments riches en matières grasses et (ou) en sucre ou en glucides.

Les impulsions alimentaires irrépressibles sont significatives car elles jouent un rôle dans la surconsommation alimentaire observée dans la frénésie alimentaire, la boulimie et l’obésité, bien que la question reste ouverte. Différentes théories ont été proposées pour expliquer le rapport entre les accès alimentaires impulsifs et les troubles de l’alimentation ; certains auteurs insistent sur l’homéostase physiologique et les mécanismes d’apprentissage faisant intervenir les aspects sensoriels de l’alimentation et d’autres sur les principes psychologiques liés aux émotions. Ainsi pour certains chercheurs, la consommation de glucides serait motivée par le désir d’améliorer l’humeur, le mécanisme sous-jacent étant une augmentation de la sérotonine dans le cerveau (substance qui joue un rôle important dans la régulation de l’humeur et de l’appétit). Parallèlement, il semblerait que les substances psychoactives présentes dans le chocolat favorisent l’impulsion alimentaire, mais les recherches montrent que les propriétés sensorielles semblent être le déterminant le plus important du désir de manger du chocolat.

Et concrètement ?

Même si le terme « addiction » n’est pas approprié, il a le mérite de souligner un aspect important du comportement alimentaire sain : l’aptitude à exercer un contrôle sur son alimentation.

Alors que l’exercice physique et de bonnes habitudes alimentaires sont incontestablement les meilleurs moyens de rester en bonne santé, les recherches en neurosciences et les nouvelles données qui montrent que le circuit cérébral le plus puissant connu pour contrôler les apports alimentaires régule aussi le métabolisme périphérique des lipides, pourraient éventuellement aider les professionnels de santé à mieux venir en aide aux personnes dont les habitudes alimentaires divergent de leurs intentions [2].

Sources et références :

  1. Fallon S et al (2007). Food reward-induced neurotransmitter changes in cognitive brain regions. Neurochemical Research 32: 1772-1782.
  2. Nogueiras R et al (2007). The central melanocortin system directly controls peripheral lipid metabolism. The Journal of Clinical Investigation doi:10.1172/JCI31743.
  3. Rada P, Avena NM and Hoebel BG (2005). Daily bingeing on sugar repeatedly releases dopamine in the accumbens shell. Neuroscience. 134:737-44.
  4. Rogers PJ and Smit HJ (2000). Food Craving and Food « Addiction ». A Critical Review of the Evidence From a Biopsychosocial Perspective. Pharmacology Biochemistry and Behaviour. 66:3-14.
  5. Yanovski S (2003). Symposium: Sugar and Fat-From Genes to Culture. Sugar and Fat: Cravings and Aversions. Journal of Nutrition 133:835S-837S.

Source : « Conseil Européen de l’Information sur l’Alimentation (EUFIC) »

SOURCE : « Conseil Européen de l’Information sur l’Alimentation

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s