Acides gras en oméga-3, dépression et santé mentale

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De nombreuses études cliniques montrent une déficience relative en acides gras en oméga-3 à longue chaîne, comme l'acide eicosapenaénoïque (EPA) et l'acide docosahexaénoïque (DHA), chez les patients atteints de pathologies mentales et notamment de dépression. Des études épidémiologiques suggèrent que la consommation de ces acides gras, apportés principalement par les produits de la mer, pourraient contribuer à la prévention de la dépression.

« Acides gras en oméga-3, dépression et santé mentale » - Crédit photo : B-d-s | Dreamstime.com Les données épidémiologiques et expérimentales suggèrent que le déséquilibre actuel des apports en AGPI n-3 dans l'alimentation occidentale est un facteur délétère pour les fonctions cérébrales et favorise l'apparition de certaines neuropathologies (dépression, maladie d'Alzheimer...). Par ailleurs, des essais cliniques ont montré une certaine efficacité de ces acides gras, notamment de l'EPA, en traitement adjuvant, voire en monothérapie chez des patients déprimés ou atteints de maladie bipolaire. Ces acides gras pourraient donc jouer un rôle dans la prévention, voire le traitement des maladies neuropsychiatriques.

Les troubles de l'humeur

Les troubles de l'humeur se définissent comme les troubles psychiatriques dans lesquels l'un des principaux symptômes est une humeur anormale, basse ou élevée. Ils comprennent la dépression, la maladie bipolaire et leurs formes atténuées. Les troubles de l'humeur peuvent varier largement selon leur chronicité et leur gravité, depuis un simple épisode dépressif à une maladie récurrente ou chronique, et depuis les formes les plus légères (symptômes dépressifs) aux formes bien caractérisées : dépression unipolaire caractérisée, trouble bipolaire I (ou psychose maniacodépressive). Les troubles de l'humeur sont des maladies épisodiques, avec une forte propension à la récurrence. Il n'y a pas de limite évidente entre les formes atténuées et les variations normales de l'humeur. Les formes graves, au contraire, mettent parfois la vie du patient en jeu.

Mis à part les facteurs de risque connus, comme les antécédents familiaux ou les événements de vie traumatisants, d'autres facteurs socio-culturels ou environnementaux exercent sans doute une influence importante, car l'incidence de la dépression varie beaucoup selon les régions du monde. Parmi les facteurs potentiels de prévention de la dépression, les facteurs nutritionnels font l'objet d'un intérêt croissant. Depuis une douzaine d'années, des recherches cliniques et épidémiologiques ont fait émerger le rôle possible des acides gras polyinsaturés en n-3 dans la prévention et le traitement de ces maladies.

Les acides gras polyinsaturés dans l'alimentation

Les acides gras polyinsaturés (AGPI) essentiels appartiennent à deux familles : oméga-6 (ou n-6) et oméga-3 (ou n-3), dérivés de deux précurseurs, l'acide linoléique (18:2 n-6) et l'acide a-linolénique, respectivement, tous deux d'origine végétale. L'organisme humain (et animal) ne peut synthétiser ces précurseurs, et doit les trouver dans son alimentation. Outre l'acide alpha-linolénique, il existe des AGPI oméga-3 à longue chaîne : l'acide eicosapentaénoïque (20:5 n-3, EPA), l'acide docosapentaénoïque (22:5 n-3, DPA) et l'acide docosahexaénoïque (22:6 n-3, DHA) : ce sont des constituant membranaires ubiquitaires de l'organisme animal, qui peut les biosynthétiser à partir de l'acide alpha-linolénique apporté par l'alimentation. Cette biosynthèse est cependant de rendement très limité chez l'homme, et un apport minimal en AGPI n-3 à longue chaîne, notamment en DHA, est actuellement recommandé (Afssa, 2010).

Dans l'alimentation, les AGPI n-3 proviennent à la fois de sources animales et végétales. L'acide alpha-linolénique est abondant dans certaines huiles végétales (colza, soja, noix), dans les produits (margarines, sauces) fabriquées à partir de ces huiles, et dans les noix. Les AGPI n-3 à longue chaîne sont uniquement d'origine animale, la principale source alimentaire étant constituée par les poissons et les fruits de mer, et surtout les poissons gras (truite, saumon, maquereau, hareng, sardine, etc.), riches en EPA et en DHA. Dans la plupart des populations, les niveaux d'apport en AGPI n-3 à longue chaîne sont principalement liés à la consommation de poisson et fruits de mer. En France, la consommation moyenne d'acide alpha-linolénique était insuffisante en 1994-95 par rapport aux apports recommandés, alors que celle d'AGPI n-3 à longue chaîne était plus satisfaisante (Astorg, 2005).

AGPI en oméga-3 et dépression : études d'observation en clinique

De nombreux travaux de biologie clinique ont mesuré les teneurs en acides gras polyinsaturés (AGPI) du sang ou parfois des tissus chez des sujets déprimés. Une diminution des AGPI n-3, particulièrement des AGPI à longue chaîne (EPA, DHA) a souvent été observée dans le plasma ou les érythrocytes de patients déprimés par rapport à des sujets non déprimés. Chez les déprimés unipolaires, cette diminution n'implique que les AGPI n-3, en particulier les AGPI n-3 à longue chaîne, non les AGPI n-6. C'est une différence notable avec ce qu'on observe chez d'autres patients psychiatriques, comme les patients bipolaires (atteints de psychose maniaco-dépressive), ou schizophrènes, chez lesquels on observe une forte baisse des AGPI des deux familles (acide arachidonique et DHA) dans les lipides érythrocytaires.

Les teneurs en AGPI n-3 des lipides sanguins des patients déprimés sont souvent (mais pas toujours) inférieures à celles des sujets témoins. La diminution paraît d'autant plus marquée que la dépression est plus sévère, selon les 2 ou 3 études qui se sont intéressée à cette relation. Y-a-t'il un effet d'état dépressif sur ces teneurs ou un rôle des apports alimentaires inférieurs ? Il existe des arguments dans les deux sens. Est-ce qu'un statut bas en AGPI n-3 serait un facteur de risque pour la dépression ? On ne peut pas encore conclure. Plusieurs études, cette fois en population et non pas en patients hospitamiers, ont essayé d'aborder cet aspect.

AGPI en oméga-3 et dépression : études d'observation en population

L'hypothèse d'un effet protecteur des AGPI n-3 vis-à-vis de la dépression a été explorée dans des études épidémiologiques en population. Le poisson étant, dans la plupart des populations du monde, la principale source d'AGPI n-3 à longue chaîne, des études écologiques internationales ont examiné la relation entre la consommation de poisson et la prévalence de la dépression.

Une consommation élevée de poisson ou d'acides gras AGPI n-3 à longue chaîne, ou des teneurs élevées dans le sang ou le tissu adipeux en ces acides gras sont souvent (mais pas toujours) associées à un moindre risque de dépression ou de tentative de suicide. L'association paraît d'autant plus forte que les cas sont plus graves (avec le suicide par exemple) ou récidivants. La diminution du risque est observée pour des valeurs relativement modérées de consommation, soit en supplémentation environ 250 mg d'AGPI n-3 à longue chaîne ou du poisson 1 à 2 fois par semaine.

Il y a bien sûr, dans toutes les études, y compris les études prospectives (qui sont en principe les mieux aptes à détecter un lien de causalité), des facteurs de confusion possibles, en particulier tout ce qui est en rapport avec le statut social, le mode de vie favorable, le niveau de vie élevé, le revenu, etc... sont associés à la consommation de poisson et d'AGPI n-3 et sont également associés à un moindre risque de dépression. Toutes les études essayent évidemment d'en tenir compte...

AGPI en oméga-3 et troubles de l'humeur : études d'intervention

Dès 1981, des essais d'intervention non contrôlés ont montré des effets bénéfiques de fortes dose d'huile de lin, riche en acide alpha-linolénique, sur des cas isolés de dépression uni- ou bipolaire (Rudin 1981). Depuis une dizaine d'années, des essais d'intervention randomisés, la plupart d'entre eux de petite taille, ont testés les effets des AGPI n-3 à longue chaîne sur des patients déprimés ou atteints de trouble bipolaire, en traitement adjuvant ou parfois en monothérapie.

Les résultats cliniques de petite taille donnent des résultats encourageants, bien qu'hétérogènes chez les patients bipolaires ou en phase dépressive. L'EPA ou des mélanges riches en EPA ont montré des effets sur des patients atteints de dépression caractérisée ou bipolaire en phase dépressive, moins sur des patients qui n'étaient "pas très" déprimés. L'hétérogénéité des résultats ne permet pas de conclure, ni à un effet antidépresseur des AGPI n-3, ni à une absence d'effet, mais les résultats positifs constatés encouragent à entreprendre d'autres essais, de plus grande taille, sur différents types de patients dépressifs ou bipolaires.

En 2006, un comité ad hoc de l'association américaine de psychiatrie (APA) concluait déjà en ce sens, et publiait, en attendant, des recommandations concernant l'usage d'AGPI n-3 dans la prévention et le traitement des troubles psychiatriques, notamment la recommandation de consommation de poisson au moins 2 fois/sem pour tous les adultes et une consommation de 1 g/jour d'AGPI n-3 (EPA + DHA) chez les patients souffrant de troubles de l'humeur, du contrôle d'impulsion ou psychotiques (Freeman, 2006).

Conclusion

Dans l'ensemble, de nombreux travaux publiés, tant en recherche clinique qu'en épidémiologie, sont en faveur d'un rôle possible des AGPI n-3 dans la prévention et le traitement des troubles de l'humeur, mais les résultats sont hétérogènes et des preuves solides manquent encore. Les résultats obtenus jusqu'à présent, notamment dans les essais cliniques, encouragent fortement à poursuivre les recherches dans les deux domaines. Des études épidémiologiques prospectives, et des essais cliniques de grande taille, devront être réalisés pour établir les propriétés des AGPI n-3 dans un domaine de la santé où la nutrition n'a eu, jusqu'à ces dernières années, que très peu de place.

(Pierre Astorg, nutritionniste et chargé de recherche à l'INRA, unité NuRéLiCe de Jouy-en-Josas - Conférence IFN "Oméga 3 : fonctions cérébrales, comportement et santé mentale" du 21 janvier 2010 - Lettre Scientifique de l'IFN n°140 - Institut Français pour la Nutrition)

Source : Alexandre Glouchkoff

SOURCE : Toute la diététique !

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