A propos de politiques nutritionnelles...

lu 4064 fois

Avec l'augmentation quasi « épidémique » de l'obésité, les politiques nutritionnelles sont devenues dans beaucoup de pays une composante importante des politiques de santé... Elles conduisent à énoncer des principes, à formuler des recommandations, voire à édicter des règles. Au-delà d'une étape informative et éducative, généralement bien vécue, la montée en puissance de ces dispositifs leur donne un tour plus contraignant. Parce qu'ils touchent à des sujets sensibles pour l'individu, son alimentation, sa santé, son mode de vie. Et à des sujets importants pour l'économie, la production et les échanges...

Nutrinews a recueilli les libres réflexions de Jean-Paul Laplace, directeur de recherche honoraire à l’INRA et président de l’Institut français pour la nutrition (IFN) :

Les certitudes qui sous-tendent les évolutions vers des politiques nutritionnelles sont, à divers titres, relatives et fragiles. Nous sommes en permanence devant des questions à réponses multiples, avec plusieurs bonnes réponses. Il existe en effet, plusieurs façons d’appréhender le monde, plusieurs manières d’être et de manger, plusieurs conceptions de l’aliment et du lien entre alimentation et santé. Quand les scientifiques développent ces points, on leur reproche en général l’ambiguïté de leurs positions et de leurs déclarations. Pourtant, la « vérité » n’est pas unique !

Science et politique, les faux amis du mangeur

La politique nourrit sa réflexion des savoirs de l’époque, avant de corseter sa pensée et de formaliser sa volonté dans un cortège de lois et de règlements. Alliées objectives donc, sciences de la nutrition et politiques nutritionnelles sont-elles pour autant utiles au quotidien du mangeur ? Il est permis d’en douter.

Concernant notre alimentation, domaine identitaire éminemment personnel et culturel avant d’être biologique, on conçoit qu’il soit particulièrement difficile, voire improbable, de prétendre « coller » aux canons des sciences de la nutrition par un comportement raisonné et volontariste. Au demeurant, cette sotte prétention se solde généralement dans notre société avide de minceur par les conséquences désastreuses d’une restriction cognitive peu supportable à long terme, voire par le développement de réels troubles (orthorexie) chez les maniaques de l’usage des tables et de la calculette.

Il est aussi par ailleurs difficile de prétendre conseiller opportunément des comportements « adéquats », statistiquement susceptibles de satisfaire des objectifs de santé publique, dont on attend une réduction des charges pesant sur l’assurance maladie autant qu’un mieux-être des populations visées. Sans doute faut-il voir dans cette compromission des intentions, l’inévitable difficulté pour les politiques de concilier l’inconciliable, entre exigences budgétaires et souci humanitaire, exigences économiques et contraintes biologiques, tensions sociales et aspirations légitimes.

Mais est-il vraiment pertinent de vouloir « prévenir » en édictant des « règles » qui, dépassant leur fondement scientifique, deviennent quelque peu doctrinales, pour se figer en dernier ressort dans une rigidité réglementaire ? Est-il raisonnable d’appuyer une aussi vaste entreprise sur des indicateurs imparfaits ? Les « certitudes » affichées en matière de nutrition s’effondrent au fil des époques, alors même qu’elles paraissaient définitivement acquises...

Ne serait-il pas plus efficace de faire preuve de quelque modestie ? Renoncer à la fois à l’orgueil de la science, qui déconstruit par l’analyse sans jamais donner le mode d’emploi pour reconstruire, et à la trompeuse assurance de la décision politique, qui n’est guère plus assurée que chacun de nous en son for intérieur.

Ainsi, en face d’une politique nutritionnelle, ou d’une action telle que le Programme National Nutrition Santé, il n’est pas envisageable de ne pas souscrire au projet, à ses intentions et à ses objectifs. On peut admettre qu’il soit urgent de faire quelque chose sans attendre pour autant que le projet soit parfait.

Il reste cependant permis d’exprimer des doutes, du fait qu’il subsiste toujours des points de débat et des désaccords au sein de la communauté scientifique ou que des zones de savoir nous manquent. Des doutes aussi, lorsque des nutritionnistes avancent pour le PNNS2 des propositions de nature politique, qui mériteraient d’être soigneusement évaluées avant d’être promues.

On conçoit donc que les mesures énoncées pour une politique nutritionnelle puissent faire débat chez les scientifiques. La science et la politique étant l’une et l’autre imparfaites, l’important est de garder suffisamment de distance pour en relativiser les préceptes, afin que chacun puisse redécouvrir un certain art de vivre, son art de vivre à lui.

Le bonheur du mangeur insouciant et la souffrance du mangeur inquiet

Ces interrogations qui conduisent, pour la vraie vie, à prendre quelque distance avec les sciences de la nutrition comme avec la politique nutritionnelle, rendent au mangeur ordinaire la redoutable responsabilité d’être attentif à lui-même pour décider de ses choix.

D’un côté, le mangeur insouciant puise avec une grande spontanéité dans une alimentation variée. Quoiqu’il s’alimente de manière éminemment variable d’un repas à l’autre, d’un jour à l’autre et d’une culture à l’autre, il bénéficie en définitive d’un bon équilibre nutritionnel, par la magie d’une physiologie d’une complexité et d’une perfection admirables. Voici notre mangeur heureux, pour autant qu’il n’est pas contraint par quelque particularité de son patrimoine génétique ou de son environnement.

De l’autre, le mangeur inquiet en appelle aux principes et à des recommandations scientifiquement fondées. Mais celles-ci, commodément exprimées sous forme de moyennes pour la population, amènent le mangeur soucieux de son état à tenter de fonder son comportement sur une référence statistique qui n’est pas la sienne, mais qui est parfois promue au rang de norme exigeante par des précepteurs zélés, voire par le mangeur lui-même.

Quelle souffrance que de manger l’oeil rivé sur la moyenne de la population et sur le cumul, à chaque bouchée, d’une longue liste de nutriments. Cet ensemble de contraintesest rapidement ingérable par la seule raison, et voici notre mangeur qui se rend malade. Tandis que le mangeur insouciant s’émerveille de la subtilité de sa physiologie, que la science se plaît à découvrir, le mangeur inquiet se lamente sur la difficulté de vivre la science qu’il s’impose sans nuance, pour avoir reçu au premier degré les recommandations d’une politique nutritionnelle. En somme, ce sont deux regards diamétralement opposés que la sagesse suggèrerait de combiner subtilement, et que les savoirs et traditions culinaires avaient intégrés de diverses façons selon les cultures.

L’aliment natif et l’aliment élaboré, des mondes très différents

Regardons maintenant du côté de l’aliment. Une double interrogation met en lumière le paradoxe du mauvais procès fait à l’aliment.

Faut-il vraiment faire payer par l’aliment la charge, mise à son débit, des pathologies que sont l’obésité, le diabète, etc… au motif qu’il porterait une part de responsabilité par son abondance ou sa densité énergétique, par les tentations qu’il impose à notre gourmandise ou par les compensations qu’il offre aux agressions de la vie moderne et à nos frustrations ? C’est d’une certaine façon la logique de la loi de santé publique, dont on aurait pu rêver qu’elle évitât l’idée excessive de l’apposition de messages sanitaires indésirables sur nos produits préférés.

Faut-il, à l’inverse, faire payer par l’aliment le fait, mis à son crédit, de nous avoir si bien nourris qu’il aurait induit la charge sociale de la croissance rapide d’une population de seniors dont la longévité ne cesse d’augmenter, avec un cortège de maladies dégénératives et une médicalisation non négligeable, tant le vieillir en bonne santé reste un slogan à la valeur relative ?

En somme, coupable de trop nous nourrir (obésité) ou de trop bien nous nourrir (longévité), assurance maladie ou assurance vieillesse, quelle que soit l’option, la société tient en l’aliment le malheureux bouc émissaire de nos maux. Mais derrière cette incohérence, il y a une différence plus sérieuse. En effet, de quel aliment parle-t-on ? Force est de constater qu’il y a à travers le monde deux grandes options en matière d’aliment et d’alimentation.

L’alimentation héritière de l’agriculture et l’alimentation recomposée.

C’est bien l’alimentation héritière de l’agriculture qui utilise depuis des temps immémoriaux des aliments que je qualifierai de natifs, pour éviter le mot galvaudé de naturels et l’opposition factice entre naturel et artificiel.

Ces aliments natifs sont toujours la base de l’alimentation de centaines de millions d’humains sur la planète : le lait et la viande en font partie, tout autant que les fruits et les légumes, ou les céréales des civilisations du blé, du riz et du maïs. Selon les civilisations et les peuples, diverses combinaisons de ces aliments natifs fournissent aux hommes plaisir, satisfaction des besoins et équilibre alimentaire. Ils ont donc leur place, leur rôle, et doivent être préservés.

Cependant, renonçant à la ruralité pour des raisons diverses, climatiques, économiques ou politiques, une part croissante de la population mondiale se rassemble aujourd’hui dans degrandes métropoles, hyper-urbaines et côtières, dont le ravitaillement doit évidemment emprunter d’autres formes.

Quoique fabriqués à partir de matières premières agricoles, les aliments sont dorénavant, pour nos civilisations citadines, des produits industriels, issus de transformations et de formulations complexes. Bien au-delà de l’aliment natif préparé par la cuisine familiale, les aliments modernes sont devenus des aliments élaborés, voire même parfois ces « OCNI », objets comestibles non identifiés désignés par le sociologue Claude Fischler.

Devant ce constat, gardons nous de juger ou de décider qu’une voie représente l’avenir et l’autre le passé. L’aliment natif et l’aliment élaboré ont vocation à coexister.

Tradition ou médicalisation, des stratégies divergentes

Cette coexistence de deux mondes alimentaires n’est sans doute pas évidente et demande à être construite. La distance croissante entre aliments natifs et aliments élaborés creuse un fossé qui contribue à couper de plus en plus le mangeur de ses racines, pour le projeter dans un monde artificialisé où ce qu’il mange est justifié par des argumentaires scientifiques dont nous avons dit plus haut le caractère relatif et parfois changeant. Notre mangeur se trouve donc confronté, un peu à son corps défendant, à des stratégies divergentes que l’on peut caractériser en deux mots : tradition ou médicalisation.

Toujours plus soucieux de sa santé qu’il peine à maîtriser, notre malheureux mangeur raisonné devient perméable à toutes sortes d’arguments qui, pour n’être pas faux, n’en sont pas moins souvent excessifs. Il est mûr pour tout tenter, usant selon les modes du high protein ou du low carb, de l’enrichi et de l’allégé, du 0% voire du double zéro! Plus encore, glissant de la nutrition à la santé, et de la prévention ordinaire, que permet parfaitement un bon usage d’aliments natifs, vers une prévention ciblée sur des risques réels ou imaginaires qui le hantent, il va attendre mille merveilles de ces nouvelles générations d’aliments élaborés.

Les uns enrichis en tel ou tel constituant apporteront un « plus » en termes de santé, qui fera dire à certains qu’il est plutôt positif que les gens aient le choix de ne pas recourir aux médicaments pour améliorer leur santé. Mais peut-on parler d’améliorer lorsqu’il ne s’agit que de préserver ?

Les autres, plus rares il est vrai, offrent des promesses dignes du médicament. Dans ce cas, l’ambiguïté ne justifie pas de se réjouir que ces « alicaments » permettent de se passer (en est-on si sûr ?) du médicament.

Dans un monde où la copie se banalise et où la tentation de grignoter le gâteau du voisin se généralise, chacun se diversifie avec plus ou moins de bonheur et parfois d’incompétence.

Alors, comment s’étonner que l’aliment veuille jouer au médicament, tandis que le mangeur cède, tout en faisant ses provisions, à cette tentation de l’automédication dont la médecine souligne depuis longtemps les dangers. Cette médicalisation sauvage, car le mangeur ne maîtrise rien de ses consommations intempestives, répond à une constante recherche de facilité, soutenue par l’attrait ancestral pour le magique, bien ancré dans un coin du cerveau. Tout cela suffit à créer un marché potentiel, avec une demande forte à défaut d’être sensée, et une offre portée par une innovation qui se veut moteur de différenciation et de développement dans un marché alimentaire pourtant saturé.

En définitive, ce sont deux stratégies divergentes qui sont mises en oeuvre pour rechercher le Graal de la bonne santé :

Les uns la cherchent, en toute conscience de leurs appétits et en toute confiance dans leur physiologie, dans l’usage d’aliments natifs diversifiés dont la conjugaison harmonieuse apporte cet équilibre alimentaire tant recherché. Au fond, c’est un peu la voie du PNNS, très traditionaliste et appuyé sur un usage d’aliments natifs. Manger varié pour manger équilibré, et de tout avec modération, reste le credo de base des nutritionnistes.

Les autres la recherchent en s’en remettant aveuglément à la science médicale et à l’innovation pour recourir à des produits porteurs de promesses, cédant selon les jours à tel ou tel appel en fonction des inquiétudes du moment. Début d’une évolution par laquelle notre société dérape vers une quasi prescription d’aliments porteurs de promesses d’ordre médical.

Face à cette tendance désastreuse mais forte de notre société, il est essentiel de préserver, voire de reconstruire par une éducation alimentaire appropriée, le lien ancestral qui unit les mangeurs à leur nourriture. Les aliments sont porteurs d’identité en vertu de l’adage souvent vérifié « je suis ce que je mange ». L’agriculture et l’alimentation devraient mener un combat solidaire pour faire connaître l’origine de nos aliments, faire prendre conscience de leur profonde identité avec nous-mêmes par ce qu’ils représentent biologiquement et culturellement. Il faut faire redécouvrir aux mangeurs comment sont produits et fabriqués leurs aliments quotidiens, ce qu’ils apportent, et comment les utiliser au mieux. Apprendre nos aliments, c’est à la fois apprendre soi, le monde et les autres.

En conclusion

Nous devons nous garder des certitudes inamovibles. Cela est vrai pour la science, qui « démontre » la vérité jusqu’à ce qu’une nouvelle hypothèse ne conduise à démontrer une autre vérité cachée, et donc à réviser notre certitude. Cela est vrai pour les politiques, qui doivent être suivies pour avoir l’air du succès, mais dont les promoteurs « durent » rarement assez longtemps pour être comptables du résultat.

Gardant donc quelque distance, chacun usera de sa propre perception dans son contexte personnel, pour tracer son propre chemin dans un monde de dualités. Pour être un mangeur heureux, attentif à lui même plus qu’aux injonctions extérieures. Pour user des aliments élaborés mis à sa disposition, mais aussi savoir profiter de ces aliments natifs riches d’humanité, de biodiversité, et de qualités nutritionnelles insuffisamment mises en valeur. Et, enfin, pour n’user qu’à bon escient des alicaments comme des médicaments, en évitant de jouer à l’apprenti sorcier...

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

Cela pourrait vous intéresser

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s