2000-2010 : 10 ans de nutrition dans les médias

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Le 17 mai dernier a eu lieu à Paris le 1er Nutri-Débat, nouveau concept de colloque autour de la nutrition organisé par l’agence Nutritionnellement. Un événement inédit durant lequel des professionnels de différents horizons (16, pour ce 1er Nutri-Débat) sont intervenus sur un sujet nutritionnel donné avant de débattre entre eux et avec le public.

Le troisième thème abordé de ce Nutri-Débat, « 2000-2010 : 10 ans de nutrition dans les médias », a donné lieu à 3 journalistes « santé/nutrition » d'intervenir individuellement puis de débattre ensemble et avec le public. A chacune d’entre elles, la même question suivante leur a été posée : « Dans votre exercice professionnel, que vous inspire la période 2000-2010 en matière de nutrition ? »

La pression du marketing sur la presse

Intervention de Brigitte-Fanny Cohen, journaliste santé pour l’émission Télématin, France 2

Dans les années 90, la nutrition n’apparaissait que très peu, pour ne pas dire jamais, dans les chroniques « santé » des émissions télévisées qui étaient alors très médicales. La nutrition n’était qu’un sujet anecdotique. Aujourd’hui considérée comme un véritable sujet scientifique, probablement suite à la sortie de nombreux ouvrages et à la publication de nombreuses études, elle fait l’objet d’au moins une chronique de Brigitte-Fanny Cohen chaque semaine.

La pression marketing exercée par les industries agroalimentaires sur les journalistes est forte. Les sources d’information nutritionnelle sont extrêmement diverses et pas toujours fiables (certains sites internet, livres à visée marketing, études pseudoscientifiques conçues pour mettre en valeur les présumés atouts « santé » de certains aliments…). Comment le journaliste, qui n’est pas un expert en nutrition, peut-il faire des choix justes dans son relai d’informations ? Telle est la question qu’a soulevée Brigitte-Fanny Cohen, car le journaliste a un vrai rôle dans la transmission de la « bonne » information vers ses lecteurs/auditeurs/téléspectateurs.

Une chose est sûre selon notre journaliste, c’est qu’à force de médicaliser les aliments, de leur trouver telle propriété cardio-vasculaire, anticancéreuse, antioxydante etc., l’information devient peu crédible aux yeux du journaliste et à ceux du lecteur/consommateur. Selon elle, l’interview d’experts indépendants en nutrition peut être un bon moyen d’échapper à l’information mensongère.

Brigitte-Fanny Cohen a conclu son intervention en disant que les messages nutritionnels étaient trop éparpillés, voire cacophoniques ces temps-ci et que les études montraient finalement que le retour à un régime méditerranéen associé à une activité physique régulière était peut-être une piste vers l’équilibre et la santé. Pour la journaliste, ce sont les termes « le Pire et le Meilleur » qui reflètent le mieux cette dernière période en terme d’information nutritionnelle.

Mais qu’attendent vraiment les lectrices aujourd’hui ?

Intervention de Muriel Gaudin, chef de rubrique forme et diététique du magazine Femme Actuelle

Il y a 10 ou 20 ans, la nutrition était très peu présente dans les magazines féminins. Le sujet se résumait à une affaire de calories. Le mot « calories » sous-entendait « régime », « restriction », voire « maladie », ce qui était péjoratif. Puis, les professionnels de santé, les médias et les consommateurs se sont intéressés de plus près à ce sujet.

Aujourd’hui, la quantité d’informations nutritionnelles est telle que les lectrices sont perdues. Elles attendent du journaliste qu’il sépare le bon grain de l’ivraie et qu’il lui explique comment faire en pratique pour appliquer les recommandations (du PNNS par exemple). D’où l’intérêt de collaborer sur la rubrique avec un expert en nutrition qui peut apporter des explications validées. Les lectrices attendent aussi du journaliste qu’il s’engage davantage. Selon Muriel Gaudin, il est difficile pour la plupart des journalistes de s’engager réellement quand ils ne sont pas les seuls maîtres de l’information qu’ils diffusent.

Actuellement, les magazines enchaînent la promotion de régimes, dont certains sont contradictoires, au risque de décrédibiliser l’information. Mais Muriel Gaudin n’a pas peur de le dire, ce sont les grands noms qui génèrent les ventes. Et Internet a changé la donne en permettant notamment des partenariats entre des magazines et les sites marchands de certains médecins populaires. Cela dit, aujourd’hui il ressort un certain ras-le-bol des lectrices vis-à-vis des régimes et des interdits alimentaires. Elles souhaitent que l’on privilégie les « régimes gourmands » et réclament des astuces et des recettes pour « être mince sans se priver ». « Et pourtant », l’intervenante confie, « le mot « régimes » en couverture continue de faire vendre les magazines. C’est un grand paradoxe ».

Une nouvelle vague : les aliments santé, l’information qui plait

Intervention de Adeline Laffitte, rédactrice en chef adjointe du magazine Avantages

Avant de faire un bilan sur 2000-2010, Adeline Laffitte souhaitait donner un aperçu de l’évolution de l’information nutritionnelle depuis ces dernières décennies. En effet, avant les années 80, les sujets de santé étaient très médicaux, certains régimes thérapeutiques étaient alors mis en avant. Entre 1980 et 2000 il y a eu une vague de régimes (Mayo, Atkins…) destinés aux personnes, malades ou non, souhaitant perdre du poids. En 2000, lesdits « régimes » proposés ne sont plus seulement destinés à la perte de poids mais ont un axe bien-être (ex. : régimes anti-perte de cheveux, belle peau, bonne humeur). Enfin, aujourd’hui, c’est la nutritionprévention qui est à l’honneur, avec un abandon des régimes restrictifs et une valorisation des aliments santé ayant un rôle dans des régimes désormais « anti » : « anticancer », « anti-âge »… et les journalistes en ont plus que conscience puisqu’ils reçoivent actuellement de nombreux ouvrages sur ces sujets.

C’est ainsi que la journaliste a opté pour « Curcuma » pour refléter ce dernier virage nutritionnel et ce qui se dit dans les ouvrages, dans les dossiers de presse et donc dans la presse actuellement. Le curcuma est l’un des aliments qui rassemblent tout ce que recherche une lectrice pour son bien-être : aliment antibactérien, antiinflammatoire, anticancer, il est mentionné par de multiples auteurs experts, fait l’objet de nombreuses études scientifiques, il est nouveau et tout le monde en parle.

Demain, « c’est un autre aliment bienfaiteur avec d’autres vertus qui fera fureur » pense Adeline Laffitte, « et ce sera le rôle des médias de relayer l’information dans son contexte originel ». Car, « le moteur d’un journaliste, c’est l’information et son rôle est avant tout de la transmettre, mais il n’est pas un expert, il ne peut s’engager sur ce qu’il avance ». « Va-t-il donc trop loin ? » se questionne-t-elle, « manque-t-il de recul par rapport au contenu des informations et aux attentes des lectrices ? ». De son point de vue, il est essentiel en tout cas de ne surtout pas oublier le bon sens de la nutrition : « la nutrition, c’est avant tout se nourrir ».

« 2000-2010 : 10 ans de nutrition dans les médias » : le débat

Brigitte-Fanny Cohen, Muriel Gaudin, Adeline Laffitte

Les lecteurs attendent beaucoup de la part des journalistes, mais tout ce que ces derniers peuvent faire est d’enquêter pour vérifier l’exactitude des informations, faire le tri, et les relayer. « C’est notre travail », affirment les trois invités, « mais nous ne sommes pas professionnelles de santé ». Si Muriel Gaudin fait appel à une diététicienne par exemple pour confirmer ses propos, Brigitte-Fanny Cohen explique que les interviews de professionnels de santé sont aussi un moyen de valider des informations. Ainsi, le journaliste, le professionnel et le rédacteur en chef assurent une information la plus juste et adaptée possibles. Ceci répond à la question que plusieurs personnes du public se sont posé : « comment le journaliste contribue-t-il au changement des comportements ? ».

Un participant au Nutri-Débat, souvent interviewé, a lancé par contre le problème que ce qui était dit par l’interviewé n’était pas toujours « gardé » dans le relai d’information « parce que cela n’intéresse pas le journaliste », pense-t-il. Muriel Gaudin a alors expliqué que l’information diffusée ne dépendait pas toujours du journaliste.

Elle dépend aussi :

  • de ce que veut la rédaction/le groupe de presse,
  • des annonceurs,
  • de l’attente du lecteur,
  • de la complexité et/ou la densité des informations.
  • « Et des compétences des journalistes ! », ajoute avec provocation un participant.
Pour Muriel Gaudin, le journaliste est là aussi pour rétablir l’équilibre entre tout cela. Brigitte-Fanny Cohen a interrompu ces propos en expliquant que pour sa part, elle a une grande liberté de choix de ses sujets et de la manière de les traiter. Cette plus ou moins grande liberté dépend en effet probablement du type de média et de la chaîne ou du groupe de presse.

Un autre médecin de l’assemblée a insisté sur le fait que la nutrition est une science complexe, bien plus que les médicaments. Il s’agit d’un phénomène quotidien qui a des effets sur du long terme sur l’organisme. Ce n’est pas toujours facile pour une personne de tout contrôler et cela ne l’est pas non plus pour un journaliste de diffuser les bons messages. Elle pense d’ailleurs que les journalistes devraient peutêtre complexifier l’information pour ne pas laisser entendre que s’alimenter est si facile. Brigitte-Fanny Cohen ajoute avec conviction qu’il faudrait toujours parler de nutrition au conditionnel.

« Il existe malheureusement de nombreux biais entre l’émission du message et sa réception », explique Muriel Gaudin : il y a ce que le journaliste comprend et ce qu’il retranscrit, puis ce que le lecteur lit, interprète et répète.

Pour nos journalistes, la nutrition qui nous attend dans la prochaine décennie est synonyme... de « science nutritionnelle » pour Brigitte-Fanny Cohen, avec des études et preuves à l’appui, d’ « équilibre » pour Muriel Gaudin, et de « gourmandise » pour Adeline Laffitte, une équation optimiste pour promouvoir une alimentation saine à l’avenir.

(Nutri-Débat « 2000-2010 : 10 ans de nutrition – De l’anonymat à l’excès ? » du 17 mai 2011 à Paris - Nutritionnellement)

SOURCE : Agence Nutritionnellement

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