2000-2010 : 10 ans de nutrition dans la société française

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Le 17 mai dernier a eu lieu à Paris le 1er Nutri-Débat, nouveau concept de colloque autour de la nutrition organisé par l’agence Nutritionnellement. Un événement inédit durant lequel des professionnels de différents horizons (16, pour ce 1er Nutri-Débat) sont intervenus sur un sujet nutritionnel donné avant de débattre entre eux et avec le public.

Le premier thème abordé de ce Nutri-Débat, « 2000-2010 : 10 ans de nutrition dans la société française », a donné lieu aux 4 professionnels d'intervenir individuellement puis de débattre ensemble et avec le public. A chacun d’entre eux, la même question suivante leur a été posée : « Dans votre exercice professionnel, que vous inspire la période 2000-2010 en matière de nutrition ? »

En réponse à cette question, un mot ou une expression a été donné par chacun d’entre eux pour résumer sa vision des 10 dernières années de nutrition. A l’issue du débat, chacun a exprimé à nouveau un mot en prévision des 10 prochaines années de nutrition dans la société française.

« 1 mot... mais lequel choisir ? »

Intervention du Pr Ambroise Martin, Professeur de Nutrition, Faculté de Médecine Lyon-Est, Université Claude Bernard Lyon I

La nutrition entre 2000 et 2010 est un thème qui inspire une infinité de mots : visibilité, action, médicalisation, norme, dictature sanitaire, cacophonie, mondialisation, contraintes, plaisir etc.

« Convergence » est finalement le terme qui, selon Ambroise Martin, résumerait le mieux et le plus simplement cette décennie qui vient de s’écouler en terme de nutrition : « une convergence d’idées et de données », « une convergence donnant lieu à des actions ancrées dans la durée », « une convergence entre des hommes (professionnels de santé, historiens, économistes...) », a-t-il mentionné. La création de l’AFSSA (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments) puis de l’ANSES (Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) et la mise en place du PNNS (Programme National Nutrition Santé) sont notamment trois preuves durables de convergence entre 2000 et 2010. La convergence d’intérêts entre les différents acteurs de la nutrition a également donné lieu à la notion de profils nutritionnels et au développement d’allégations nutritionnelles et de santé. Enfin, il existe une convergence d’intérêt des consommateurs pour les bénéfices des aliments pour leur santé, qui est d’ailleurs la raison principale des actions précédentes.

La « convergence » sera encore plus nécessaire dans le futur et représente un défi pour le PNNS et le PNA (Programme National pour l’Alimentation). Tout un ensemble de facteurs (nutrition et santé, goût et plaisir, environnement et développement durable, identités individuelle et collective, coût, sécurité et praticité) et d’acteurs (industriels, biologistes...) devront « converger » autour de l’aliment dans l’intérêt des consommateurs pour assurer leur protection et faciliter leur compréhension de l’information.

L’évolution des perceptions alimentaires par les Français

Intervention de Pascale Hébel, directrice du département Consommation du CREDOC

Le basculement des perceptions et de la communication nutritionnelles ne date pas seulement de cette dernière décennie. Les dernières évolutions sont en lien avec ce qui se passait dans les années antérieures.

En 1970, il existait déjà un discours « diététique » de la part des industriels mais qui était exclusivement tourné vers les prescripteurs, professionnels de santé, et non vers le grand public. Le conseil principal à l’époque était de « manger moins ». Dans les années 1980, les messages, toujours adressés aux prescripteurs, étaient de « manger vite » et « manger sans ». Depuis le début des années 1990, la communication s’est tournée vers le grand public, de la part des industriels et des pouvoirs publics, avec des messages axés santé et nutrition, et avec une accélération dans les années 2000, qui mène même à une cacophonie nutritionnelle.

En ce qui concerne le consommateur, à la fin des années 80, « manger bien » rimait avec les notions de plats, de cuisine, d’appétit. En 1995, « manger bien » signifiait partager, déguster ensemble, bien présenter les plats. Enfin en 2007, les termes qui ressortent de manière significative sont la « santé », « éviter de manger trop gras ou trop sucré », « manger 5 fruits et légumes par jour », « ne pas grossir »... Entre 2007 et 2010, la crise économique et l’aspect trop moralisateur des discours ont tendu à un retour vers le plaisir, le partage et la détente, et la notion de naturalité des produits est entrée en compte dans les attentes des consommateurs.

En résumé, le lien entre alimentation et santé, phénomène nouveau en 2000, est devenu bien ancré dans l’esprit des Français en 2010, mais le plaisir et le partage restent des éléments indissociables de la culture et de la tradition françaises. Ce sont ces tendances collectives qui ont amené Pascale Hébel à choisir l’expression « Phénomène de société » pour représenter l’évolution de la nutrition depuis 10 ans.

Opposition contre diversité : la tendance et la raison

Intervention du Dr Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition de l’Institut Pasteur de Lille

Ce qui a marqué Jean-Michel Lecerf ces 10 dernières années est la tendance à opposer les aliments. L’opposition « animal/végétal » est pour lui un bon exemple de cette tendance.

Pendant plusieurs décennies, il y a eu une grande augmentation de la consommation des produits d’origine animale. Aujourd’hui, on prône les produits d’origine végétale en laissant entendre que les produits animaux entraînent un risque accru pour la santé.

Auparavant, les Français mangeaient par instinct, par plaisir, sans réfléchir à ce qu’ils consommaient. Maintenant, la tendance (médiatisation, discours maladroits de professionnels de santé...) à classifier les aliments en deux catégories, les bons et les mauvais, comme si cela était aussi simple, comme s’il fallait choisir, sans vraie raison fondée, crée des angoisses, des confusions, des erreurs, la peur du mauvais choix.

L’homme est omnivore, mais le nouveau lui fait peur. Il a aujourd’hui besoin d’être guidé. Or, le bon comportement à avoir serait de se modérer, d’équilibrer, de diversifier son alimentation et de se faire plaisir plutôt que de diaboliser certains aliments alors que tous se complètent. C’est ce comportement que le Docteur Jean-Michel Lecerf espère voir dans la prochaine décennie, associé à un discours adapté de la part de l’ensemble des prescripteurs dans le domaine de la nutrition.

Obésités, 2000-2010

Intervention du Professeur Bernard Guy-Grand, Professeur Honoraire de Nutrition, ancien chef du service de nutrition de l’hôpital Hôtel-Dieu de Paris

Au cours de ces 10 dernières années des évolutions importantes ont marqué le champ de l'obésité. Le fait qu'elle soit une maladie chronique évoluant en plusieurs phases (dynamique puis statique) devient une évidence qui commence à être comprise de tous.

Une fois constituée, l'obésité est une maladie d'un organe, partiellement irréversible, le tissu adipeux. Celui-ci devient hyperplasique, hypoxique ; son métabolisme se modifie. Il devient le siège d'une inflammation de bas grade, infiltré de cellules inflammatoires secrétant des cytokines, à l'origine d'une grande partie des pathologies associées, cardio-vasculaires et diabète notamment. Le développement de la matrice extracellulaire fibreuse aggrave l'hypoxie et renforce l'inflammation.

S'il est probable que l'alimentation lipidique et la nature de la flore intestinale jouent un rôle dans l'inflammation du tissu adipeux et la prise de poids, d'autres éléments, outre les calories et l'activité physique, émergent en tant que partenaires de l'épidémie : insuffisance du sommeil, apports calciques insuffisants, antidépresseurs, score de désinhibition, âge de la première grossesse élevé, insuffisance d'apports en acides gras oméga 3, pesticides, organisation sociale et faible niveau économique sont à prendre en considération comme facteurs additionnels explicatifs de l'épidémie d'obésité.

Enfin, à coté des prédispositions génétiques innées, on commence à réaliser que les modes alimentaires peuvent modifier durablement le fonctionnement des gènes (épigénétique) durant certaines périodes "critiques" et entrainer une vulnérabilité face à l'obésité (ou d'autres affections) qui se manifesteront plus tard dans la vie.

« 2000-2010 : 10 ans de nutrition dans la société française » : le débat

Pr Ambroise Martin, Pascale Hébel, Dr Jean-Michel Lecerf, Pr Bernard Guy-Grand

L’obésité et la nutrition ont largement été abordées lors de ce débat. L’obésité est un problème très complexe dont l’origine et la solution ne peuvent se résumer à la nutrition. Il s’agit d’une maladie multifactorielle, dans laquelle la nutrition joue un rôle, et non d’une maladie nutritionnelle. Depuis 10 ans, voire plus, on se rend compte qu’il faut considérer toutes les disciplines (aspects socioéconomique, culturel, historique, géographique...) qui peuvent avoir un impact sur cette maladie pour la traiter.

La nutrition, elle-même, est extrêmement complexe. On ne peut schématiser le meilleur modèle alimentaire pour la simple raison qu’il n’en existe pas un meilleur mais plusieurs bons. Les modèles dépendent de l’adaptabilité de chaque individu à ce qu’il consomme (selon le pays dans lequel il vit, sa culture, ses gènes et autres facteurs interindividuels). « Les modèles à suivre sont aussi divers que les hommes le sont. On ne peut revenir cependant à une alimentation purement instinctive, au temps où l’on ne comprenait pas ce que l’on mangeait. L’homme doit comprendre ce qu’il mange avant de comprendre comment il doit manger », pense le Dr Jean-Michel Lecerf.

Les besoins étant individuels, la communication des pouvoirs publics et autres acteurs de la nutrition vers le grand public ne peut pas seulement être collective en exposant des normes (les apports nutritionnels conseillés, l’indice de masse corporelle...). Telle est la problématique qu’a soulevé l’un des participants durant le débat. Les intervenants étaient tous d’accord pour dire qu’une communication individuelle et une communication collective sont en effet indispensables et complémentaires.

Si une cacophonie alimentaire et nutritionnelle s’est développée, c’est parce que l’on en sait plus aujourd’hui que jamais, mais si les consommateurs suivaient tout ce qui est dit à la lettre, aucun comportement ne serait juste. « Les Français aujourd’hui croient s’empoisonner avec tout ce qu’ils mangent, au lieu de penser que manger leur fait du bien », avance le Dr Jean-Michel Lecerf. Les avis des quatre intervenants ont convergé vers l’importance de diversifier et de modérer son alimentation tout en la partageant avec son entourage et en se faisant plaisir.

Selon le Pr Ambroise Martin, nous ne sommes définitivement plus dans l’anonymat en 2010 mais nous ne sommes probablement pas non plus dans l’excès en ce qui concerne la nutrition. Si la France n’est pas le pays le plus touché par l’obésité en Europe, il reste parmi les pays les moins bien informés sur la nutrition.

Un point intéressant qui a été soulevé est qu’il est important que les différents acteurs de l’alimentation (distributeurs, restaurateurs...) maîtrisent leur offre en termes de types d’aliments, de taux de sel, de taux de sucre, de tailles des portions par rapport à la densité énergétique des produits etc. plutôt que d’essayer de faire changer les comportements. En effet, « le consommateur a tendance à manger ce qu’on lui tend sans nécessairement réclamer plus » constate l’un des intervenants. Comment nos quatre spécialistes envisagent-ils le futur ?

Continuer à « converger » semble être une clé de réussite pour le Pr Ambroise Martin, en faisant intervenir des chercheurs et acteurs de tous horizons qui ont un rôle de près ou de loin en nutrition. « Pluridisciplinarité » est d’ailleurs le mot qu’a choisi le Pr Guy-Grand pour définir les besoins futurs en matière de nutrition. La « conciliation » et le partage (« manger ensemble ») sont les mots respectifs du Dr Lecerf et de Pascale Hébel. La culture et les valeurs françaises reflétées notamment par le partage sont essentielles pour appréhender au mieux le futur.

Il a été souligné par Pascale Hébel qu’il est également important maintenant de travailler en nutrition surtout avec les industriels et les professionnels de santé plutôt que de communiquer vers les consommateurs. Ces derniers sont en effet moins réceptifs aux discours nutritionnels. Il faut que l’angoisse disparaisse au sein des esprits.

Des fluctuations en termes d’offre alimentaire, de communication, de perception de la nutrition et de comportements sont encore à prévoir. « Soyons prudents », c’est le message du Dr Jean-Michel Lecerf, car il y a 20 ans, des professionnels se sont trompés en établissant des pronostics.

(Nutri-Débat « 2000-2010 : 10 ans de nutrition – De l’anonymat à l’excès ? » du 17 mai 2011 à Paris - Nutritionnellement)

SOURCE : Agence Nutritionnellement

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